‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787Chapitre 13 sur 190 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Don Joseph son^'o à marier son fils. — Dona Thc^résa. — Un héritier inattendu. — Déconvenue do don Joseph. — Dona Thérésa au Carmel. — Le soufflet d'un père. — Vie mondaine. — Au théâtre. — Reh\chement. — La main d'une damnée. — Retraite et conversion. — La confirmation. — L'ange du saint Sacrement. — Les trois amis. — Nouvt^au projet de mariage et nouvel échec. — Un procès perdu. — Trois jours d'a^'onie. — Le coup de grùce.

Alphonse avait vingt ans. Son père/ dont la passion dominante était riionneur de sa maison, notait déjà, en vue d'une alliance prochaine, les différentes familles sur lesquelles pourrait se porter son choix. A son avis, il lui était permis d'élever assez haut ses prétentions. Outre sa noblesse, sa situation au barreau, ses talents exceptionnels, Alphonse se recommandait par ses agréments citérieurs. Son large front dénotait un penseur; ses yeux très doux, ses lèvres souriantes, sa physionomie calme et sereine, révélaient la bonté de son âme. Sur son visage, q.ue la plus légère inconvenance faisait rougir, se reflétait la pureté de son cœur, tandis que ses manières aimables et prévenantes trahissaient l'éducation soignée d'un gentilhomme. Avec ces qualités, jointes à la faveur dont jouissaient les Liguori près de la maison régnante de Habsbourg, Alphonse occuperait certainement, dans un temps plus ou moins éloigné, un siège à la chambre royale. Quel grand seigneur, se disait l'heureux père, ne regarderait pas comme un honneur de le posséder pour gendre?

Don Joseph n'avait que l'embarras du choix. En homme pratique qui sait apprécier la fortune aussi bien que la noblesse, il jeta les yeux sur une de ses parentes, dona Thérésa, fille de don François de Liguori, prince de Presiccio, laquelle à tous ses charmes joignait celui d'être fille unique, et par là même héritière de biens considérables. Le prince et la princesse, sa digne épouse, accepté-

rent d'emblée la proposition de don Joseph. Ils connaissaient à fond leur jeune cousin, et certes ils eussent cherché longtemps avant de trouver pour leur fille un époux plus capable d'assurer son bonheur, et, ce qui surtout les préoccupait, son salut éternel. Le mariag-e fut donc arrêté entre les parents, et Ton ne différa les fiançailles que pour laisser à l'avocat le temps de prendre pied au barreau, et à Thérésa, laquelle comptait à peine seize ans, d'arriver à un âge plus mûr.

Mais la Pro>ddence, qui avait aussi ses plans sur Alphonse, prit plaisir à voir don Joseph démolir lui-même un échafaudage si bien construit. 11 arriva, contre toute prévision, que, dans l'intervalle fixé pour le mariage, la princesse de Presiccio mit au monde un héritier, ce qui dérangea singulièrement les calculs de don Joseph. 11 fallait faire son deuil de la fortune et du beau domaine de Presiccio. Don Joseph trouva que le cas demandait réflexion. Ses entrevues avec la famille du prince devinrent plus rares et plus froides. Dans ses courtes apparitions il évitait avec soin de faire allusion au projet d'alliance, ce qui mécontenta gravement les parents, et plus encore la jeune fille. Or ce refroidissement et ce mécontentement allaient nécessairement aboutir à une rupture, quand tout à coup Dieu reprit le nouveau-né, cause involontaire de s^ ennuis. En habile diplomate, don Joseph redevint plus assidu au palais des Presiccio, et remit insensiblement sur le tapis le projet d'alliance, comme si nul incident ne fût intervenu. De leur côté, le prince et la princesse, qui aimaient beaucoup don Alphonse, feipirent de n'avoir point remarqué les tergiversations et changements de front de don Joseph, mais la jeune fille se montra moins accoaimodante. Cette aventure lui avait démontré la vanité des amitiés humaines. Quand on lui reparla du prochain mariage, elle répondit avec fermeté : « Du vivant de mon frère, je ne convenais plus; maintenant qu'il est mort, je redeviens un parti sortable. C'est donc la dot, et non Ja personne qu'on recherchait. Je connais maintenant le monde et n'aurai rien de commun avec lui : Jésus- Christ seul sera mon époux. »

La noble et vertueuse Thérésa-Maria de Liguori tint parole. Deux ans après, elle prit le voile au Carmel où elle avait fait son éducation. Sa vie fut courte, mais on peut dire, avec l'Écriture, qu'en peu de temps elle fournit une longue carrière. Le 30 octobre il2ï, cinq ans après son entrée au couvent, son âme angélique prit le chemin du ciel. Nous savons par Alphonse lui-même les vertus admirables qu'elle pratiqua dans le cloître, les crucifiantes épreuves

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qui Tunircnt à son divin époux et sa joie céleste au moment de la mort, car trente-sept ans après, sous les instances de la supérieure des carmélites, il retraça en quelques pages émues la sainte vie de celle qu'on lui avait destinée pour épouse.

Dans ces propositions d*alliance, don Alphonse ne jouait qu'un rôle passif, car, sans être fixé sur sa vocation, ses goûts comme ses habitudes Tinclinaient bien plus vers la vie religieuse que vers le mariage. 11 obéissait à son père qui, naturellement impérieux, consultait ses convenances plus que les inclinations de son iils. Don Joseph fut donc le seul mortifié d'un échec qui déjouait de magnifiques espérances longtemps caressées. Son caractère irascible s'aigrit par suite de ce désappointement. Malheur à qui contrariait, dans cette phase de mauvaise humeur, le fougueux capitaine! Don Alphonse, tout avocat qu'il était, Tapprit bientôt à ses dépens.

Un soir qu'il y avait au palais des Liguorl brillante réunion de dames et de gentilshommes, un domestique oublia d'éclairer les invités au sortir des salons. La faute fut à l'instant réparée, mais don Joseph, à cheval sur Fétiquette, transforma cette négligence involontaire en crime impardonnable, de sorte que l'infortuné serviteur dut subir une véritable avalanche de reproches. Alphonse voulut l'excuser, mais son intervention ne fit qu'exaspérer son père, dont l'emportement ne connut plus de mesure. « Mon père, lui dit Alphonse, quelle tempête pour un rien! Quand vous vous mettez à gourmander, vous n'en finissez plus. » Outré de colère à cette réflexion, qui avait le tort de frapper juste, don Joseph «s'oublia jusqu'à donner un soufflet à Tinopportun moraliste. Sans dire mot, le jeune homme se retira dans sa chambre, moins confus de cette rude humiliation que désolé d'avoir provoqué, par la vivacité de sa réponse, l'irritation de son père. Le moment du souper arrivé, comme il ne paraissait pas à table, sa mère alla lui en demander la cause. Elle le trouva au pied de son crucifix, les yeux baignés de larmes. Sans chercher de vaines excuses, il avoua sa faute, la suppliant de lui servir d^intermédiaire auprès de don Joseph pour obtenir son pardon. Alors, accompagné de son avocate, il vint se jeter aux pieds de son père et le conjura d'oublier l'offense dont il se reconnaissait coupable. L'excellent capitaine, une fois sa colère apaisée, avait lui-même compris sa faute. Plus confus que son fils pénitent, subjugue par son héroïque vertu, il le prit dans ses bras, et le serra sur son cœur.

Cette vertu qu'Alphonse cultivait depuis son enfance, le démon en était jaloux. N'ayant pu le river au monde par un mariage, il

fit un suprême ejffort pour le détacher de Dieu et Tincliner vers les créatures. Don Joseph seconda de nouveau, sans en avoir conscience, les * machinations du mauvais esprit. Toujours préoccupé de procurer à son fils une alliance honorable, il le produisait dans toutes les sociétés de Naples. Le jeune et brillant avocat se trouva jeté, contre sa volonté, au milieu de ce monde fascinateur qui éblouit même les âmes les plus saintes. Il fréquentait le théâtre et se livrait à la chasse ou à d*autres divertissements, honnêtes sans doute, mais de nature à passionner son àme, à la distraire des choses sérieuses, à la fermer aux impressions de la gi-àce et aux consolations de la piété. Les mondains ont beau canoniser leurs plaisirs, ils ne feront jamais que le recueillement et la dissipation, la vie de plaisir et la vie de piété, coexistent dans le même cœur.

Sans presque le remarquer, Alphonse se laissa plus ou moins prendre aux charmes de cette sirène enchanteresse qu'on appelle la bonne société. Partout il se voyait entouré et choyé , partout des félicitations sur ses succès au barreau, partout des marques non équivoques d'estime et d^affection , partout les gracieux sourires de dames et de demoiselles préoccupées d'attirer son attention. Naturellement ce concert de louanges flattait les oreilles du jeune avocat et chatouillait doucement son cœur. Le monde, si méprisé jusqu'alors, envahissait son àme pour y prendre la place de Dieu. Déjà s'opérait en lui comme une sorte de refroidissement spirituel. Pour des motifs futiles, il omettait les exercices de piété qui jusque-là faisaient ses délices. Et sur cette pente du relâchement, il descendait ^>ujour8 « en grand danger, dira-t-il plus tard, de se précipiter au food de Tabime si Dieu et la sainte Vierge ne l'eussent tiré de ce périlleux sommeil. » — « Festins, théâtres, parties de plaisir, écritil dans la préface des Visites an Saint Sacrement , voilà ce que le inonde propose à ceux qui l'aiment. Hais que de tristesses et de déceptions, que de cruelles épines sous ces fleurs ! Croyez-en mon expérience, à moi qui déplore de les avoir connues. »

Il ne faudrait pas cependant s'imaginer que, même à cette époque critique de sa vie, Alphonse eût été la victime de ce monde dont il déplore ainsi les malignes influences. Au dire de ses confesseurs, jamais il ne commit de faute mortelle, ni même de faute vénielle pleinement volontaire. Le père Dominique Corsano, qui re- CDeillit les aveux du saint durant les douze dernières années de sa vie, fit au procès de béatiflcation la déposition suivante : « De son amour brûlant pour Dieu dériva cette parfaite innocence de Tâme que le serviteur de Dieu conserva jusqu'au dernier de ses

jours. Jamais il ne souilla la robe de son baptême, je ne dis point par un péché mortel, mais même par un simple péché véniel commis de propos délibéré. » Un autre témoin au procès, le père Tannoia, ajoute : « J'ai vécu cinquante-deux ans avec le vénérable ser- >iteur de Dieu, et jamais, je dois le dire, je n'ai pu surprendre en lui une faute vénielle : Tombre seule du péché lui faisait horreur. » On demandait un jour à Balthasar Cito, Tami intime d'Alphonse, si dans sa jeunesse il n'avait jamais montré quelque légèreté de conduite. Le bon vieillard réfléchit un instant, puis il s'écria plein d'émotion : « Jamais! Alphonse fut toujours un modèle de vertu. Je dirais un blasphème si je parlais autrement. «>

A qui s'étonnerait qu'un jeune homme si bien fait pour plaire au monde, ait pu le traverser sans contracter une souillure, il faudrait rappeler ses habitudes invétérées de piété, sa vertu solidement affermie, et surtout les précautions dont il s'entourait pour empêcher le poison de pénétrer dans son étme. Qu'on en juge par sa manière d'assister aux représentations thééttrales, auxquelles il ne se rendait du reste que pour se conformer aux volontés de son père. Au lever du rideau, alors que les spectateurs braquent leurs lorgnettes sur la scène, Alphonse, lui, ôlait ses lunettes, et comme il était myope, acteurs et actrices, décors et tableaux, échappaient complètement à ses regards. Nous avons sur ce point son propre témoignage. Un jour qu'il s'entretenait avec ses religieux du danger du théâtre, il avouait naïvement que sa myopie l'en avait préservé. « Sans mes lunettes, disait-il, que j'avais soin d'enlever au début de la pièce, je ne voyais rien, absolument rien : la musique seule m'occupait. Ainsi, grâce à Dieu, je n'ai pas commis de faute au théâtre. »

Moyennant ces précautions que les saints ont seuls le courage de prendre, Alphonse put vivre quelques années au milieu du monde corrupteur sans perdre l'amitié de Dieu. Néanmoins le monde lui enleva la ferveur et l'endormit dans cette torpeur spirituelle qui est un premier signe de la décadence d'une àme et le premier pas vers l'abîme. Il était temps que, pour rompre le charme fascinateur, Dieu lui montrât l'enfer, comme il l'avait dévoilé aux yeux de sainte Thérèse pour la détacher des amitiés humaines.

Alphonse était h cette époque étroitement lié avec un de ses collègues, François Capecelatro, duc de Carabona. Très pieux et très vertueux, ce jeune homme avait coutume de faire chaque année les exercices spirituels. Au carême de 1722, il invita son ami, dont il connaissait les dispositions d'esprit, à suivre avec lui la retraite que devait prêcher, dans la maison des lazaristes, un missionnaire dis-

tingué, nommé Vincent Cutica. Alphonse se laissa entrainer. Le 20 mars, jeudi avant le dimanche des Rameaux, date vraiment bénie, il s'enferma dans la solitude où Dieu le conduisait pour lui parler au cœur. Le prédicateur, en homme vraiment apostolique, rappela les motifs qui doivent porter Fàme à se donner toute à Dieu, dépeignit au vif la vanité et la caducité des choses de ce monde, et ne craignit point de faire trembler son auditoire d'élite en lui mettant sous les yeux les tourments éternels de Tenfer. A cette occasion, il raconta un fait, de date récente, qui saisit d'effroi tous les assistants.

Dn gentilhomme de Florence, dit-il, avait entretenu de longues et criminelles relations avec une dame de sa connaissance. Touché par la grâce divine, il cessa ses désordres et fît pénitence. Un jour qu'il suivait à Florence, chez les pères de la Mission, les exercices d'une retraite, il se mit à prier pour sa malheureuse complice, dont il venait d'apprendre la triste fin. Agenouillé devant un pieux tableau de la Madone, il lui recommandait Tàme de la pauvre pécheresse, lorsque soudain celle-ci lui apparut tout en larmes : « Ne priez point pour moi, lui dit-elle, je suis damnée. » Et pour confirmer cette terrible déclaration, le spectre appliqua la main sur le tableau devant lequel priait le gentilhomme. Or l'empreinte de la main brûlante était restée sur le bois carbonisé. Après cet émouvant récit, le prédicateur mit le comble à l'épouvante des retraitants en leur montrant le sinistre tableau qu'on venait d'apporter de Florence ^ Naples.

Amesure que s'écoulaient les jours de cette bienheureuse retraite, il semblait à don Alphonse qu'une lumière surnaturelle dissipât les ombres de son esprit. A cette clarté de plus en plus pénétrante, il ^mprit que les vanités de ce monde, comme autant de nuages, avaient obscurci dans son Ame les vérités saintes et paralysé son élan ^ers Dieu. Triste et confus, il se jeta aux pieds du crucifix, pleura ^r ses négligences, et promit solennellement de ranimer en lui la ferveur d'autrefois. Le monde avait causé sa disgrAce : il forma la résolution de s'en détacher absolument, et même de renoncer au mariage, si avantageux que fussent les partis dont son père pourrit encore l'entretenir. Les impressions de cette retraite se gravèrent profondément dans son Ame, et jamais il n'en perdit le souvenir. « Si dans ma jeunesse, disait-il plus tard, je ne suis pas devenu l'esclave du monde et la proie des passions, je le dois A Dieu et à don François Capecelatro, qui me conseilla de faire avec lui les saints exercices. » — « C'est dans votre maison, pendant une re-

traite, écrivait-il un jour aux pères lazaristes, que j'appris à connaître Dieu et à fuir le monde. »

Le 21 septembre 1722, l'année même des grandes résolutions qu'il venait de prendre, Alphonse reçut le sacrement de confirmation. Pourquoi attendit-il Tàgc de vingt-six ans pour recevoir ce sacrement? A cette question, soulevée lors du procès de béatification, l'avocat de la cause répondit que l'usage existait à Naples, non seulement dans le peuple, mais parmi les personnes les plus honorables et les plus vertueuses, de différer la réception du sacrement de confirmation jusqu'à l'âge mûr, quelquefois mêmejuqu*à la vieillesse, ce qui exclut de la part d'Alphonse ou doses parents toute idée de négligence ^ . Ne pourrions-nous pas ajouter que la Providence inspira au saint jeune homme la pensée de s'unir & l'esprit qui donne la force, juste au moment où il lui faudra soutenir de rudes combats pour accomplir sa destinée? Six mois après, en mars 1723^, dans une nouvelle retraite, son projet de renoncer au monde prit la forme d'une décision solennelle et irrévocable. 11 résolut de vivre dans le célibat et de renoncer à son droit d'ainesse en faveur de son frère Hercule. Quant à sa profession d'avocat, il continuerait i l'exercer jusqu'au jour où Dieu en déciderait autrement.

A dater de cette époque, qu'il appelait humblement l'époque .de sa conversion, l'esprit de force et de sagesse s'empara réellement d'Alphonse. Sa piété comme sa vertu revêtirent un caractère héroïque. Il avait toujours aimé le saint Sacrement de l'autel, mais à partir de ce moment il comprit par expérience ces paroles de David : « Seigneur, que vos tabernacles sont aimables ! Un jour passé dans votre temple vaut mieux que mille au milieu des mondains. » Plusieurs fois par semaine il s'approchait delà table sainte, et chaque soir il faisait une longue visite à l'ami de son cœur. On venait précisément d'établir à Naples l'adoration solennelle des Quarante heures. Alphonse ne manquait jamais de se trouver au rendez-vous que semblait lui donner Jésus, exposé chaque jour sur son trône dans une des églises delà cité. Pour lui témoigner sa tendresse, il apportait un bouquet de fleurs destiné à orner le saint autel, enviant, comme il le dira plus tard dans un de ses beaux cantiques, le sort de ces charmanies créatures, qui restent jour et nuit près du divin Maître pour l'embaumer de leurs parfums. Après avoir offert pieusement ce don, il s'agenouillait devant l'hostie sainte et restait en adoration, non pas quelques minutes comme la plupart des fidèles, mais des heures

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