‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787Chapitre 14 sur 190 · Summarium additionale, n · texte numérisé non relu

Summarium additionale, n

entières, recueilli, immobile, en extase devant le Dieu d'amour. On peut se figurer l'impression que produisait le spectacle de ce geii.iilhomme qu'on eût pris pour un ange revêtu d'une forme huro&ine. « Quand j^étaLs encore jeune clerc, raconte un de ses admirateurs, j'allais souvent avec deux de mes amis visiter le saint Saerement dans les églises où l'on célébrait l'adoration des Qua- , rante heures, et toujours nous trouvions auprès du sanctuaire un jeune homme qui nous édifiait singulièrement par sa pieuse attitude et son profond recueillement. Ses vêtements, la distinction de toute sa personne, sa modestie, ses manières aimables, tout trahissait en lai le gentilhomme de haute naissance. A notre arrivée, nos yeux Tapercevaient priant avec une indicible ferveur, immobile et comme perdu en Dieu. Et nous le laissions, à notre départ, dans le même état d'union intime avec Notre-Seigneur. Souvent nos entretiens roulaient sur ce saint jeune homme ; nous nous disions que sa piété devait nous faire rougir, et nous brûlions du désir de le connaître et de converser avec lui, mais le temps sans doute n*en était pas encore venu. » L'heure de la rencontre sonnera bientôt, car nous retrouverons ces trois jeunes gens parmi les premiers compagnons d'Alphonse, au début de sa vie apostolique.

Don Joseph remarquait parfaitement les extraordinaires progrès de son fils dans la vie spirituelle, mais il était loin de soupçonner ses secrètes résolutions. Toujours en quête d'une alliance honorable pour sa maison, il négociait alors le mariage d'Alphonse avec la fille du duc de Presenzano. Or la proposition fut acceptée, ce qui occasionna force réceptions, présentations, soirées, durant lesquelles le jeune avocat dut faire bonne contenance pour ne pas exaspérer son père. Le Dieu qui brisa le premier projet de mariage, se disait-il, trouvera bien le moyen d'entraver le second. Il se contenta de se montrer indifférent envers la jeune princesse.

Cette froideur n'échappait point à l'œil investigateur de don Joseph : aussi déployait-il toute son éloquence pour vanter à son fils '* bonne éducation, l'esprit, la piété, les agréments de la jeune fille. Il faisait valoir la haute position de ses parents, les avantages qui ^û résulteraient pour lui, et beaucoup d'autres raisons qui militent en faveur de cette union. Sans opposer un refus formel, Alphonse représentait sa faible santé qui, disait-il, devait le détourner du mariage. Don Joseph haussait les épaules, maudissait la timidité de son fils, et n'en continuait pas moins à le conduire chez la princesse. Le jeune homme l'y suivait bien malgré lui, et montrait une telle réserve, une telle circonspection, que chacun en était pour seâ

frais de complaisance ou d'amitié. Cette situation, exlrèmement tendue, ne pouvait durer longtemps.

Un soir, comme la conversation languissait , on eut recours à la musique pour passer le temps. Le talent artistique d'Alphonse étant bien connu, le duc et les gentilshommes présents Tinvitèrent à jouer du clavecin, ce qu'il accepta très gracieusement. Après quelques morceaux brillamment exécutés, la jeune fille lui proposa d'accompagner une romance. Elle vint donc se placer près d'Alphonse, le visage tourné vers lui. Par modestie, tout en jouant, il tourna la tète du côté opposé. Se méprenant sur la cause de ce mouvement, la jeune fille quitta sa place et passa de Tautre côté, mais de nouveau l'accompagnateur détourna la tète, ce qui fit perdre contenance à la cantatrice. « Monsieur l'avocat me parait tant soit peu lunatique, » fit-elle toute dépitée, et elle quitta la salle.

A la suite de cette aventure, ses parents eurent beau la raisonner, insister sur les excellentes qualités du jeune homme, mettre en avant les avantages de celte alliance, elle ne voulut plus en entendre parler. A toutes les insistances, elle répondait : « Monsieur l'avocat ne veut pas me regarder en face, et vous voulez que je le prenne pour mari! » Les parents rompirent leurs engagements, et don Joseph se retira, le cœur navré de cette nouvelle déconvenue. Alphonse en profita pour notifier à sa pieuse mère sa détermination de garder le célibat, et la supplia d'employer toute son influence pour la faire agréer par don Joseph.

Alphonse avait donc brisé, afin de se donner tout à Dieu, le plus fort lien qui attache les âmes à la terre, mais il y en existait un autre, peut-être plus puissant sur son cœur, dont il ne pensait pas devoir faire le sacrifice : c'était sa profession d'avocat. Bien qu'il en reconnût les dangers, il ne songeait plus comme autrefois à la quitter. N'était-ce pas une vocation sublime, celle qui lui donnait le droit de défendre l'innocent opprimé, l'honnête homme injustement dépouillé? Pourquoi renoncerait-il à ses plaidoiries, utiles au prochain puisqu'il gagnait toutes ses causes? D'ailleurs aucune notification d'en haut ne l'induisait à croire que Dieu l'appelât à un autre état de vie. Pour l'arracher au barreau, il fallut un nouveau coup de la grâce, mais un coup formidable qui le renversa comme Paul sur le chemin de Damas.

En cette année 1723, on s'occupait beaucoup à Naples d'un important procès intenté par le duc Orsini au grand-duc de Toscane, en revendication d'un domaine qu'on estimait valoir de cinq à six

cent mille ducats, environ trois millions de notre monnaie. Les graves intérêts en jeu, le rang élevé des eompéliteurs, le renom des avocats, tout contribuait à attirer l'attention du public. L'un de ces avocats était notre Alphonse. Plein de confiance dans ses talents, et dans son rare bonheur qui lui permettait de compter ses victoires par le nombre de ses plaidoiries, le duc Orsini n avait pas hésité à lui confier sa cause. Alphonse Tétudia avec le plus grand soin, passa tout un mois à re viser les pièces du procès, compulsa scrupuleusement les moindres documents propres à éclairer sa conscience, et acquit la pleine conviction que la législation existante autorisait et justifiait les prétentions de son client. Aussi, le jour du débat arrivé, se présenta-t-il au tribunal avec assurance et comme un homme sûr de gagner son procès.

Dominique Caravita, son maître et son ami, occupait le fauteuil delà présidence. Nombre de juges, d'avocats, d'hommes de loi et de curieux avaient envahi la salle d'audience, se promettant de fortes émotions. Alphonse mit en relief, avec sa lucidité ordinaire, les raisons qui appuyaient la revendication de son client, et allégua tous les textes de loi qui en démontraient la justice. Bien qa il s'agit de droits féodaux, dont la discussion exigeait la connaissance des codes les plus variés, le savant avocat se joua dans ce dédale de lois de toute provenance avec tant de dextérité qu'il ravit d admiration tous les auditeurs. Ses collègues ne lui ménageaient pas les signes d'approbation, et il était facile de lire sur le front du président la sentence qui allait intervenir.

L avocat du grand-duc, au contraire, écoutait cette plaidoirie en homme stupéfait de Tassurance avec laquelle son adversaire établissait ses preuves. Il lui laissa cependant développer son arguntentation sans l'interrompre. Les conclusions entendues, il se contenta de répondre froidement : « Vos arguments tombent à faux, car vous avez passé sous silence un document qui met à néant ^otre thèse. — Quel document? demanda-t-il un peu piqué : produisez-le. i> L'avocat tendit une pièce qu'Alphonse avait eue vingt fois dans les mains. 11 la parcourut des yeux, et pâlit étrangement. " venait d'y lire une clause, qu'il n avait pas remarquée, et qui portait sur la diflérencc entre les « collations » faites d'après l'ancien droit lombard ou d'après les Capilulaires des Angevins. Cette clause assurait incontestablement la victoire à son adversaire. Il resta un instant atterré, sans prononcer une parole ; puis il ne put que dire à l'avocat du grand-duc : « Je me suis trompé, cette pièce vous donne raison. »

Presque aussi décontenancés que le malheureux Alphonse, les spectateurs de cette scène se demandaient par quel inexplicable mystère cette clause décisive avait pu échapper à sa clairvoyance, car nul ne doutait de sa sincérité. Lui paraissait comme anéanti par le coup qui venait de le frapper. C*en était fait, pensait-il, de son honneur : on attribuerait sûrement son erreur, non à une méprise, mais à une coupable dissimulation. Sur son visage abattu et contracté chacun pouvait lire la terrible agitation de son âme. En vain ses amis s'efforcèrent de le consoler. Le président Caravita rappela que les meilleurs avocats, les plus intègres, les plus incorruptibles, avaient subi de pareilles déceptions; mais rien ne put relever son cœur écrasé sous le poids de Thumiliation. 11 quitta la barre comme un homme désespéré , et disparut en se disant à lui-même : « 0 monde, je te connais maintenant! Tribunaux, vous ne me verrez plus! »

Rentré chez lui sans trop savoir quel chemin il avait suivi, Alphonse s'enferma dans sa chambre, sous le coup d'une émotion qui paralysait toutes ses facultés. On eût dit un malheureux qui, frappé de la foudre, tombe dans une véritable insensibilité. A l'heure du diner, sa mère le fit appeler, mais n'obtint aucune réponse. A de nouvelles instances il signifia qu'il n'avait besoin de rien. Le soir il s abstint de nouveau de paraître à table, ce qui mit toute la maison en alarme, surtout sa pauvre mère, qui ne pouvait deviner la raison de cette étrange conduite. Le lendemain, refus obstiné comme la veille de prendre aucune nourriture et de communiquer avec qui que ce fût. Heureusement don Joseph était absent. Quand il rentra le troisième jour, il trouva tout son monde en larmes. Après avoir entendu les explications de dona Anna, il courut lui-même appeler son fils; mais ni ses prières, ni ses reproches, ni ses explosions de colère ne purent tirer Alphonse de la prostration dans laquelle il était plongé. « Il va mourir d'inanition, disait la pauvre mère en sanglotant. — Eh bien, qu'il meure ! s'écriait don Joseph, outré d'une pareille obstination. Mais sur la fin du jour, dona Anna se mit à pousser des cris de douleur qui retentirent dans le cœur de son malheureux fils et le rappelèrent au sentiment du devoir. 11 ouvrit sa porte et parut aux yeux de ses parents dans un tel état d'anéantissement qu'ils n'eurent pas la force de lui adresser un reproche. On le pressa de prendre un peu de nourriture : il refusa d'abord ; mais enfin, vaincu par les sollicitations maternelles, il consentit à manger une tranche de melon, qui lui parut, disait-il en racontant cette scène, plus amère que le fiel.

Cependant peu à peu la tempête s'apaisa. Quand il fut capable

de réflexion, il comprit que son attachement au monde et à Thon-

neur avaient produit, après son échec, cet espèce de brisement

miérieur. Alors une clarté subite, dissipant les ténèbres amoncelées

dans son àme, lui révéla l'inexplicable mystère de la distraction

q\iî avait amené la perte de son procès. Evidemment Dieu ne

l'avait aveuglé que pour larracher aux vanités de la terre et à ces

triomphes du barreau où il s'était inconsciemment sans doute

mais réellement complu. ' Alors, sous l'impulsion de la grâce

divine, il répéta la parole que, dans un sentiment de dépit, il

murmurait naguère au sortir de Taudience : « Tribunaux, vous

ne me verrez plus! » Et comme Paul, terrassé mais docile, il

ajouta : « Seigneur, que voulez-vous que je fasse? » Dieu ne tardera

pas à lui répondre.

Page 1