CHAPITRE XVII
La Selva. — Lo i)nHi'e du pas»' oi lo prùtro de l'avenir. — Dignité ot saintoté du pi-élre. — But unique de sa vocation : sauver les àines. — Ses moyens d'action : union au PnHre éternel, prière d'intercession, prédication, exeni])le. — ConfesséMir et pasteur. — Le missionnaire. — Lettre sur l'importance des missions. — Lt»ttre sur la pivdication apostolique. — Le livre des missions. — La Vera Sposa. — Moyens humains et moyens divins. — Un mauvais livre sur la prédication.
Jésus-Christ est venu ollumer le feu sur la terre, et ne désire rien tant que d'en embraser tous les cœurs. Ce feu, c'est celui de la Pentecôte, c'est Tamour divin, c'est Tamour qui sauve les Ames et les sanctifie. Jésus se clioisit des apôtres et des disciples pour le porter jusqu'aux extrémités du monde. Parfait imitateur du divin Maître, Alphonse ne cessa de prêcher le divin amour par ses missions, par ses livres ascéticpies, par ses poésies et mélodies sacrées. De plus il créa une légion d'apôtres pour travailler avec lui et comme lui à continuer l'œuvre de la rédemption. Mais ce n'était pas encore assez pour satisfaire son zèle : il voulut avoir des disciples, c'est-à-dire inspirer sa noble et ardente passion à ceux qui sont spécialement chargés par Dieu de lui gagner des âmes : les prêtres et les religieux. C'est dans cette intention qu'il composa deux importants ouvrages : la Selva, ou les devoirs de l'âme sacerdotale, et la Vera Sposa, ou les devoirs de l'âme religieuse.
De même qu'il n y a de salut pour le monde que par Jésus-Christ, il n'y a de salut pour le monde que par le prêtre, continuateur officiel de l'œuvre divine. C'est pour cette raison que saint Alphonse aimait tant à prêcher aux clercs, aux ordinands, aux pasteurs, à tous les membres du clergé. Sanctifier un prêtre, c'est sauver des milliers d'âmes. Or tous les matériaux de ses retraites ecclésiastiques, il les a condensés dans la Selva, titre bien choisi, car l'ouvrage est une véritable forêt d'idées à l'usage du clergé et de ceux qui prêchent au clergé. On y trouve toutes les doctrines du saint
sur le prêtre et sur Taction du prêtre. Il est donc souverainemer utile de l'étudier, aujourd'hui surtout qu'on voit surgir, sur cesujc capital, les théories les plus singulières.
On prétend que le prêtre du passé ne répond plus aux besoins dr présent, et y répondra de moins en moins s'il ne se transforme pas La révolution du siècle dernier, dit-on, a brisé le vieux moulJ politique et social. Le peuple a conquis l'indépendance et la liberté Une nouvelle ère commence, Tère de la démocratie, du libéralisme de la science, de tous les progrès. Il est vrai que l'Église a perdde son autorité sur les âmes et sur la société, qu'on lui a enlev toutes ses immunités, et que la plupart des chrétiens vivent main tenant dans l'indifl'érence ou l'incrédulité. On en trouve mèm: beaucoup qui, non contents d'apostasier, font une guerre parricid à l'Église qu'ils ont quittée. Ou pourrait croire que nous arrivoE à ces temps dont Notre-Seigneur a dit : Pensez-vous que, lorsqt je reviendrai y il y aura encore de la foi sur la terre? Tout cela e^srst grave sans doute, mais que le prêtre se transforme comme le siècl^^^, qu'il s'accommode aux idées, aux goûts, aux tendances de ses contenc:^ iporains, qu'il se réconcilie avec la civilisation moderne, et nou^KHS verrons le peuple revenir à l'Église, Il faut donc former le prêtre d^He l'avenir, qui s'occupera moins des âmes et un peu plus des corp^^as, moins du ciel et un peuf)lus de la terre; moins de théologie dogmat^KT ique et morale, et un peu plus de sciences politiques et sociales, moii >.s
de prière et de méditation, et un peu plus de clubs et de syndica^ ts
populaires. C'est le prêtre ainsi modernisé qui sauvera le mond^^.
Nous allons voir, en analysant la Selva^ que saint Alphonse prcz=> fessait desdoctrines diamétralement opposées aux théories des nov^Biteurs. Il croyait, lui, que, pour ramener le monde à Dieu, il fall^i^ ii ressusciter le prêtre du passé, le prêtre de la tradition, le prèt:^K?e formé sur le type du Pontife étemel, Jésus-Christ. La descripticzpn qu'il en fait ne cadre guère avec le portrait du prêtre qu*on no-«Js représente comme le futur sauveur.
Une différence fondamentale entre les formateurs du prêtre i«:3c l'avenir et Tauteur de la Selva^ c'est que celui-ci exige avant tout ciu prêtre la sainteté avec tout son cortège de vertus sumaturcU^^^» l'amour divin, la piété, Thumilité, la mortification du corps et d^* sens, Tobéissancc parfaite, tandis que ceux-là gardent le silence sur la sainteté et font moins de cas des vertus surnaturelles quc des vertus naturelles. Ils ne sont pas éloignés de croire que rascé* tisme ou le mysticisme du prêtre paralyse son action sur le monde. Notre saint affirme au contraire que, sans une véritable sainteté, le
prêtre produira peu ou point de fruit, en dépit de ses talents et de ses industries. Et la sainteté qu'il requiert, ce n'est pas la sainteté négative ou Tcxemption du péché : le prêtre doit viser selon lui ï la perfection des vertus. Cet enseignement, il Tappuie sur la doctrine des saints, dont il cite les textes'suivants. Saint Laurent Justinien : « Placé au plus haut degré d'honneur, le prêtre doit s'éleeer au plus haut degré de vertu ». Saint Isidore : « Autant le ciel est au-dessus de la terre, autant la sainteté du prêtre doit surpasser selle du séculier, même le plus vertueux. » Saint Augustin : « Clépicature et sainteté doivent marcher de pair. » Salvien : « Dieu conseille la perfection aux séculiers, il en fait aux clercs une obligation d'état. »
A ces citations Tauteur ajoute cet extrait de saint Thomas qui donne, somme toujours, la raison de sa doctrine : « Celui qui embrasse lin état, dit le grand théologien, doit posséder les qualités requises pour en remplir les obHgations. Or par le sacrement de Tordre ['homme se trouve investi des plus sublimes fonctions. Aussi doit- I posséder une sainteté bien supérieure à celle des religieux qui le sont pas engagés dans les ordres sacrés. » De là cette célèbre sentence de saint Augustin : « Avec un bon moine on ne peut pas oujours faire un bon prêtre ». Et voilà pourquoi, quand on vouait les ordonner, certains moines s'enfuyaient au désert, alléguant eur indignité.
Le prêtre doit donc posséder une haute sainteté, c'est-à-dire l'avoir qu'un seul amour, l'amour de Jésus-Christ, et reproduire n lui les pensées, les sentiments, la vie de Jésus-Christ. Le prêtre »lus que tout autre doit répéter le mot de l'Apôtre : Je vis, ce i est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vît en inoi.
Saint Alphonse établit ensuite que, si l'Église demande à ses ninistres c^tte parfaite union avec Noire -Seigneur, c'est que seuls es prêtres saints travaillent ardemment et exclusivement aux inté- •êts de son Époux. C'est l'amour qui donne à l'homme le courage le renoncer à toute satisfaction terrestre pour se dévouer corps et toc, partout et toujours, à la propagation du règne de Dieu dans les âmes.
N'oublions pas les conditions dans lesquelles se trouve ici-bas l'homme déchu. Par nature il est cupide, sensuel, ambitieux. S'il ne se dépouille pas du vieil Adam pour se revêtir de Jésus-Christ, il sera nécessairement détourné par la concupiscence du but divin ju'il poursuit. Au lieu de travailler pour Dieu, il travaillera au profit de sonégoïsme. C'est en vain que l'Apôtre lui criera : Quiconque
esi enrôlé au service de Dieu ne s'embarrasse pas dans les affaires du siècle; il s^occupe de satisfaire celui à gui il s'est donné; c'est en vain qu*on lui représentera la pauvreté et le détachement de son Maître : les passions remporteront, et, comme Judas, il ne pensera plus qu'à arrondir sa bourse. « Il sera de ceux, dit Alphonse en citant plusieurs saints, qui s'engagent dans les ordres sacrés pour ramasser de l'argent, non pour sauver des âmes; non pour paître leurs brebis, mais pour leur enlever le lait et la laine; et qui demandent, non le bien qu'on peut faire dans une paroisse, maisles revenus qu'on en retire. » Celui-là est au service de Mammon, et non au service de Jésus-Christ. L'homme qui gagne des âmes à Dieu, c'est le prêtre désintéressé qui peut dire comme saint Paul : Ce n'est pas votre bien que je cherche, c'est votre âme. Il faut raisonner de même à propos des autres passions. Par la prière et la mortification Thomme qui aime Jésus triomphera des passions sensuelles; celui qui ne l'aime pas succombera aux assauts de la tentation. Or, s il est dominé par les créatures, se dévouera-t-il aux intérêts d'un Dieu qui ne possède plus son cœur? De même, sans un véritable amour de Dieu, le prêtre trîomphera-t-il de rambition?el s'il cherche sa propre gloire, s'occupera-t-il beaucoup de celui à qui seul est dû tout honneur et toute gloire?
Il est donc prouvé que, sans la sainteté, les passions entraîneront le prêtre loin du but qu'il doit poursuivre et lui ôteront jusqu'à la volonté de travailler au salut des âmes. Saint Alphonse développe ensuite une thèse bien propre à faire réfléchir : c'est que, sans la sainteté du prêtre, les moyens d'action dont il dispose pour convertir et sanctifier les fidèles , perdent en grande partie leur efficacité.
Le prêtre est coopérateur de Jésus-Christ dans l'œuvre rédemptrice, mais évidemment s'il convertit une àme, s'il en devient le père spirituel, c'est en vertu d'une grâce d'en haut. La justification du pécheur est une œuvre que Dieu seul peut accomplir. Nous n'enfantons le pécheur à la grâce que si le Père nous communique sa divine paternité. C'est là ce que les modernes, imprégnés de naturalisme, oublient trop souvent. Or à qui Dieu communique-t-il ses gnVces abondantes de conversion et de sanctification? A ses amis intimes, à ses dignes instruments, en un mot à ceux qui sont unis à lui par une vraie sainteté. Ceux-là produisent des fruits merveilleux et même miraculeux, tandis que le ministère des autres sera toujours peu fécond et souvent stérile. C'est pourquoi saint Grégoire s'écrie : a Purifiez-vous avant de purifier les autres;
approchez-vous de Dieu, et vous lui conduirez ensuite votre prochain; sanctifiez-vous, et puis vous sanctifierez les âmes. »
De plus, le prêtre est médiateur entre Dieu et le pécheur. Il prié pour le peuple, et ses supplications attirent le pardon du ciel. Il offre au Père qui est dans les cieux Thostie du sacrifice, il tient en main le livre de la prière, et, au nom de TËglise, il intercède pour les âmes qui lui sont confiées. Mais un médiateur n'est exaucé que s'il est Tarai de l'offensé. Si Marie est une excellente médiatrice, c'est parce qu elle ne fait qu'un avec Jésus-Christ, son fils. Si donc le prêtre est lié à Jésus par une étroite amitié, s'il est ardent à son service, surtout si à la prière pour les pécheurs il joint la pénitence, Jésus pardonnera au peuple à cause de son serviteur. Mais si l'intercesseur n'est pas son ami, si même peut-être il s'est fait son ennemi, que peut-il espérer? Aussi saint Bernard s'écriait : « Beaucoup de prêtres, mais peu de médiateurs! »
Le prêtre est prédicateur, et c'est par la prédication qu'il attire les Ames à Dieu , leur enseigne les vérités saintes, et les excite à Tamour divin, à la piété, à la fréquentation des sacrements. Par la prédication les apôtres ont changé la face du monde. Le prêtre saint opérera comme eux des merveilles de conversion eu prêchant apostoliquement, c'est-à-dire franchement et simplement. Mais si le prédicateur n'a pas l'amour de Dieu dans le cœur, ce n'est pas TEsprit-Saint, c'est l'homme qui parlera. Il amoindrira les vérités que le monde n'aime pas, il adoucira les commandements qui révoltent les passions, il taira les fins dernières parce qu'un certain public ne veut plus en entendre parler, il se gardera bien de réveiller les consciences en flétrissant les vices, il se servira d'un angage fleuri, incompréhensible pour la moitié de son auditoire. Peut-être essaiera-t-il le langage du cœur, mais l'onction fera léfaut : (c La langue de l'amour, dit un saint, dans la bouche de ;elui qui n'aime pas, est une langue étrangère et barbare. » Le )rédicateur fera peut-être du bruit, mais ses sermons ne produiront aucun fruit : il y manque la vertu de Dieu.
Le prêtre est le modèle du troupeau. S'il est saint, sa vie est une >rédication plus puissante que celle de la parole; ses vertus sont me démonstration vivante du surnaturel. Celui qui le voit ou qui 'entretient pense aussitôt à Jésus-Christ. S'il n'est pas saint, au tontraire, ses exemples malédifient, et font mépriser ses enseignenents. Au lieu d'entraîner les âmes vers Dieu, il les en éloigne.
Le prêtre est confesseur. S'il est saint, il regardera son office lomme le plus utile aux Ames; il remplira consciencieusement son
devoir de père, de juge et de médecin, et sanctifiera ceux qui s'adresseront à lui. Si Tamour de Dieu et des Âmes ne le stimule pas, il trouvera la charge de confesseur écrasante et tâchera de s'y soustraire. S'il confesse certaines personnes, aura-t-il le courage d'exiger les dispositions requises pour recevoir validement le sacrement de pénitence, et de prescrire, comme médecin, les remèdes nécessaires?
Enfin le prêtre est pasteur. S'il est saint, il aimera ses brebis, leur donnera une nourriture saine et abondante, soulagera les pau vres, visitera les malades, éloignera du troupeau les loups dévo rants, et donnera sa vie, s'il le faut, pour le sauver. Si la sainteté lui manque, il ne sera qu'un mercenaire sans aucun dévouement trop insouciant pour soigner son troupeau, trop lâche pour le défendre , il le laissera périr sans pitié.
La conclusion qui s'impose, c'est que les ministres de Dieu ne remueront le monde indifiPérent et impie qu'avec le levier delà sainteté. Mais des saints, armés des moyens dont le prêtre dispose, pourront toujours ébranler les peuples et les jeter aux pieds de Dieu. Saint Alphonse cite cette parole de saint Philippe de Néri: « Donnez-moi dix prêtres véritablement animés de l'esprit de Dieu, et je me charge de convertir le monde entier » ; et il ajoute : « Que n'a pas fait un saint François Xavier en Orient? A lui seul, disent ses historiens, il convertit dix millions d'infidèles. En Europe, que n'ont pas fait un saint Patrice et un saint Vincent Ferrier? Très certainement un prêtre animé de l'esprit de Dieu, quelque médiocre que soit sa science, convertira beaucoup plus d'àmes que n'en convertiront cent prêtres fort instruits, mais sans grand amour pour Dieu. »
La première partie de laSelva est ainsi consacrée à dépeindre la vie et les vertus du prêtre, le zèle qui doit l'enflammer, le but qu'il doit poursuivre, et les moyens que Dieu met à sa disposition pour l'atteindre : moyens efficaces, s'il est vraiment saint; trop souvent inféconds, parce qu'il n'est pas suffisamment uni à Jésus-Christ. U seconde partie de l'ouvrage traite spécialement du grand moyen établi par Dieu pour la conversion des âmes et le salut du monde, c'est-à-dire l'œuvre des missions.
Plusieurs fois notre saint est revenu sur cette œuvre qu'il avait tant à cœur. Dans une Lettre à un évêqiie sur fimportance des missions, il montre que le monde a été converti par des missionnaires, et qu'aujourd'hui encore la mission reste le secours providentiel donné par Dieu pour fortifier la foi et réformer les mœurs. Souvent
les paroissiens n'assistent point aux sermons de leurs curés, ou n'en tirent aucun fruit parce qu'ils ne les comprennent pas. a II en va tout autrement, dit Alphonse, dans les missions. Les prédicateurs sont des prêtres entièrement dévoués à ce genre de ministère. Leurs sermons ne dépassent la portée d'aucune intelligence. Les plus ignorants eux-mêmes y apprennent les mystères de la foi, les préceptes du décalogue, la manière de recevoir avec fruit les sacrements, les moyens de persévérer dans l'amitié de Dieu, en même temps qu'ils se sentent pleins de ferveur pour correspondre à la grâce. Il se fait un grand concours de monde aux missions, parce qu'on y entend des voix nouvelles et parce que les missionnaires parlent d'une manière simple et populaire. Déplus, les vérités étemelles les plus propres à toucher le cœur, comme l'importance du salut, la malice du péché, la mort, le jugement, l'enfer, Téternité, se suivent et s*enchalnent si bien que le pécheur le plus endurci se laisse attendrir. Aussi que d'âmes perdues rompent avec les habitudes mauvaises et les occasions dangereuses, sacrifient leurs projets de vengeance, et réparent leurs injustices! Combien d'autres, qui ne se confessaient pas ou se confessaient mal depuis de longues années, mettent ordre à leur conscience durant la mission! » Le saint répond ensuite à toutes les objections que les ennemis de Dieu et des âmes accumulent ordinairement contre ce grand moyen de conversion.
I^ Selva traite des exercices de la mission : exhortations nocturnes pour déterminer les plus récalcitrants âne pas mépriser l'appel de Dieu, explication et récitation du rosaire, catéchisme aux enfants, instruction aux adultes, grand sermon du soir. A propos du sermon, l'auteur développe toute une rhétorique sur les matériaux qui doivent le composer et sur le style qui lui consent. Les discours pompeux et fleuris étaient son cauchemar. Non seulement il consacre ici de nombreuses pages à les flétrir, mais il écrivit encore sous la forme d'une Lettre à un religieux de ses amis tout un :raité sur la prédication apostolique. Impossible de lire cette lettre ;ans trembler. Les aligneurs de phrases aussi prétentieuses qu'inin- :«Iligibles,qui degaieté de cœur stérilisent ainsi leur ministère sacré, f sont traités de pervers, de traîtres à Dieu et à sa divine parole, de jourreaux des âmes. Us y trouveront des textes et des exemples |ui fontfrémir, entre autres le fait suivant. (( Un de ces prédicateurs i la mode avait prêché une première fois d'une manière toute ïiondaine dans la cathédrale de Brescia. A quelque temps de là, ^appelé dans cette même ville, il étonna tout le monde par son
r>34 LA CROISADE DU SALUT.
évangclique simplicité. Comme on lui demandait la raison de c^^
changement, il répondit : « J'avais parmi mes amis un prédica --
feur célèbre dont l'éloquence, semblable à la mienne, était pleine d^^ Jt vanité. A son lit de mort il refusa de se confesser. J'eus beau insister^ — tt, il se contenta de me regarder fixement sans dire mot. Son supé — ^^érieur se présenta devant lui avec le saint Sacrement pour l'exhorteiv ^^« à faire son devoir, mais il s'écria sur le ton du désespoir : « Voil^S^ J 1 le Dieu dont j'ai trahi la parole! » Trois fois il répéta cette phrase^^ê^s lugubre, et à la troisième fois il ajouta : « Il n'y a plus de miséri — i— i corde pour moi. Par un juste châtiment de Dieu, je suis damné ! » IL K fj mourut ainsi dans l'impénitence. Voilà pourquoi, dit le narrateuK mutr en finissant, j'ai changé ma manière de prêcher. »
Qu'on se figure maintenant, outre les sermons enflammés des^^^es missionnaires, les moyens rappelés aux derniers chapitres de la Selvc^ ^ja pour exciter dans les cœurs l'amour et le repentir : Tactesolenne ^^r1 de contrition après les sermons sur les vérités éternelles, la fla- -^bgellation que les hommes s'infligeaient en expiation de leurs péchés ^^ss, Tamende honorable au saint Sacrement, les supplications à Marie '^^t, mère de miséricorde, la réconciliation publique des ennemis, les -;^=:îs communions générales des difiTérentes classes de la société, ler^^^s exercices de la vie dévote continués pendant plusieurs jours afic:^ ^ d'assurer la persévérance des convertis, et Tonne sera plus étonna -^^ de la révolution morale que la mission opérait au sein de ce peu — -^^' pie napolitain si impressionnable et, malgré ses défauts, si plein d^^ ^^ foi.
Telles étaient les armes que saint Alphonse, d'accord avec la^^p- * tradition catholique, mettait entre les mains des pasteurs et de^^'^^ missionnaires pour convertir le monde à Jésus-Christ. Ajouton^^-^ cependant que, pour assurer le succès, il croyait devoir leur ad^ — - ^* joindre, comme troupes auxiliaires, toutes les âmes consacrées à-^*^ * Dieu par la profession religieuse. Le naturalisme moderne traite ^^^, volontiers les ordres contemplatifs de pieuses inutilités. C-eux qui i ^ ne comprennent rien à la communion des saints, et par consé- -^ "" quent à la puissance de la prière d'intercession, se demanderont * ^ toujours, sans pouvoir se l'expliquer, pourquoi TËglise a créé ^ les cloîtres et pourquoi des religieuses s'enferment derrière leurs ^ grilles pour mener une vie de prière et de pénitence. Mais notre ^ saint, qui n'avait cessé de méditer sur le plan providentiel de la ^
rédemption, savait combien le prêtre et le missionnaire ont besoin ^
du secours des épouses de Jésus-Christ pour réussir dans leurs travaux. .\ussi, s'agissait-il d une mission difficile ou d'un combat à li- ^
vrep contre ses ennemis, il se recommandait aux prières des saintes âmes qui passent leur vie aux pieds de Dieu. Pour lui, les rédemptoristines de Scala étaient la seconde branche d'un ordre apostolique. Pendant que les missionnaires combattaient dans la plaine, elles levaient les bras vers le ciel, comme Moïse sur la montagne, et à force de supplications obtenaient la victoire.
C'est dans cette pensée qu'il écrivit la VeraSposa, la Vraie Épouse de Jésus-Christ. « Vous devez être utiles à tous, dit-il aux âmes religieuses, spécialement par vos prières. Les épouses de Notre- Seigneur doivent être zélées pour son honneur. N'a-t-il pas dit luimême à sainte Thérèse : <* Maintenant que vous êtes mon épouse, vous devez travailler avec zèle à me glorifier. » Et en effet si Tàme aussi étroitement unie à Jésus ne prend pas à cœur ses intérêts, qui le fera? Or Notre-Seigneur a promis d'exaucer quiconque le prie : recommandez donc à Dieu à Toraison, à la communion, à la visite, les pauvres pécheurs, les infidèles, les hérétiques, et tous ceux qui vivent sans Dieu.
« C'est Notre-Seigneur lui-même qui vous le demande : « Aidemoi, dit-il un jour à une vénérable religieuse, aide-moi par tes prières à sauver les àmcs. » Et à Marie-Madeleine de Pazzi : « Vois, na fille, comme les chrétiens sont entre les mains du démon; si nés élus ne les délivraient par leurs prières, ils deviendraient la iroie de ce monstre. » De là cet avis que la sainte donnait à ses reigieuses : « Mes chères sœurs, Dieu nous a retirées du monde, sans loute par intérêt pour notre Ame, mais aussi afin qu'en intercé- :ant en faveur des pécheurs, nous apaisions sa colère. Nous aurons rendre compte de la perdition de beaucoup d'âmes si nous omettes de les recommander à Dieu. » Aussi cette grande sainte ne laislît-elle passer une seule heure de la journée sans prier pour les écheurs. Une autre servante du Seigneur fit pendant quarante DS de rudes pénitences et les appliqua toutes au salut des Ames rivées de la divine grâce. Oh! combien de pécheurs doivent leur Diiversion moins aux sermons des prédicateurs qu'aux prières d'une iinte religieuse ! Il fut révélé A un célèbre orateur que les convei*sions pérées par lui n'étaient nullement dues A son éloquence, mais nx prières du frère qui le servait. Priez donc pour les pécheurs, àciis aussi pour les prêtres, afin qu'ils travaillent avec un véritable s? le au salut des Ames *. »
JMais si les Ames religieuses sont puissantes auprès de Notre-Sei-
% . Vtra Sposa, cap. xii, f. 3.
gneur, c'està condition qu'elles seront ses vraies épouses, verasposi Aussi, comme il l'a fait pour les prêtres, Alphonse trace-t-il aux ligieuses la longue série de leurs devoirs. Au dix-huitième siècle, d nombreux abus s'étaient introduits dans les couvents. L'espri -":«ri mauvais soufflait partout le relâchement, la tiédeur, la mondanité^^^ Le saint prêcha la sainteté, les vertus à pratiquer, et les moyens & employer pour déraciner les abus. « Cet ouvrage, écrit avec autan^z^K n de force que d'onction, renferme, dit avec raison un traducteur aile ^^emand, la quintessence de la théologie ascétique et l'exposé prati-mdiique de toutes les vertus religieuses. Je ne crains pas d'affirmer ^^r qu*on y trouve en substance tout ce qu'ont écrit sur la spiritualité :*" té les anciens et les modernes. Il résume une multitude de livres e^E^t tout ce que notre saint auteur a développé plus longuement dan ^czis divers autres écrits sur les mêmes matières. »
Voilà, croyons-nous, la méthode enseignée par Notre-Seigneur-r^», par ses apôtres, par les saints de tous les siècles, pour répandre 1^ Ja foi, réformer les mœurs, et soumettre le monde à Jésus-Christ-:^W. Pourquoi ne serait-elle pas la méthode de l'avenir?
Les peuples, dit-on, s'éloignent de l'Église. — N'est-ce pas pré- -^ cisément parce que la vieille méthode n'est plus suffisammeii ^nt employée? N'est-ce pas parce que le prêtre est moins prêtre, moin^^Kis surnaturel, moins uni à Dieu, que son ministère est moins fructueux ^'^ La prédication produit moins de fruit! Mais n'a-t-on pas depui* -Ss plusieurs siècles trop abandonné la prédication apostolique, l^s- a seule qui instruise et vivifie? Pourquoi en efiFet le concile du Vati -*can s'est-il proposé d'examiner comment on ramènerait la pré- ^^dication à la simplicité évangélique? Pourquoi, dans ces dernierr — ^ temps, l'Église a-t-elle traité cette question de vie ou de mort pour -»f une infinité d'àmes? N'est-il pas vrai que, s'ils étudient les proie -s:^* gomènes de la Bible, peu de prêtres passent du vestibule dans \m^ ® temple et se pénètrent de la vraie parole de Dieu pour la trans^^^ mettre ensuite au peuple? Ne peut-on pas dire que si nous étion^^ -^ dans toute la force du terme pasteurs et missionnaires, si les vierges ^^ du cloître plaidaient avec plus de zèle et de ferveur la cause des pé — ^^ cheurs, le monde ne resterait pas longtemps dans l'abime de fang^^^^ où il est plongé? Et si cela est vrai, il faudrait convenir que nou^-^^ perdons notre influence, non pas parce que nous sommes trop pré — '-^' très, mais parce que nous ne le sommes pas assez.
Quant au prêtre de l'avenir, sïl espère convertir le peuple et le ramener à l'Église en arborant le drapeau libéral, démocratique et social de la Révolution, qu'il veuille bien réfléchir. Les moyens
humains, fussent-ils bons, ne suffisent pas pour changer un cœur et y faire entrer l'amour de Dieu. Ensuite les principes de la Révolution sont essentiellement opposés aux principes de l'Évangile. C'est la Révolution qui a vidé les églises, ce n'est pas elle qui les remplira ; c'est elle qui a opposé les droits de l'homme aux droits de Dieu, et cet antagonisme est irréductible comme la lutte du bien et du mal.
Du reste, il ne faut pas croire que le prêtre de l'avenir soit une création du temps présent. Saint Alphonse le connaissait il y a un siècle et demi. Vers l'époque de son histoire où nous sommes arrivés, parut un ouvrage français intitulé De la Prédication. L'auteur, un prêtre d'imagination, prétendait que la prédication de Jésus-Christ, des apôtres, des saints, n'avait eu aucune efficacité pour réformer les mœurs et que, par conséquent, il fallait chercher un autre moyen pour tirer le monde du bourbier où il patauge. « Les prédicateurs, disait-il, ne parlent que de biens et de maux éternels. Mais ces biens et ces maux, réservés pour l'avenir, nous ne les voyons pas. Voilà pourquoi ils ne font que peu ou point d'impression sur les hommes. » Il concluait que le gouvernement civil, avec de bonnes lois, des châtiments pour les vicieux et des récompenses pour les vertueux, obtiendrait bien vite des résultats que la prédication n'a jamais pu obtenir.
Notre saint, toujours sur la brèche, répondit à cet auteur que toutes les forces humaines s'uniraient en vain pour extirper les vices du cœur. Le monde avec ses promesses pourra faire des pharisiens, des sépulcres blanchis, mais jamais des hommes vertueux. Dieu seul par sa grâce peut transformer Thomme déchu. Et comme cet utopiste attendait toutes ces merveilles non d'un gouvernement quelconque, mais seulement d'un gouvernement démocratique, Alphonse lui dit qu'il ne voulait en rien s'occuper du pouvoir civil, mais que, dans l'espèce, jamais les hommes sages n'avaient regardé cette forme de gouvernement comme la plus propre à maintenir la bonne harmonie dans la société.
Arrivant alors à la thèse antichrétienne sur la prédication, le ^aînt distingue. « Si vous parlez, dit-il, de la prédication mondaine, vous avez raison, et nous sommes d'accord. Les prédicateurs cjuî cherchent leur propre gloire et non celle de Dieu, ne sont pas feulement inutiles, ils sont nuisibles aux auditeurs parce qu'ils les Cînnuient et les dégoûtent de la parole de Dieu. Pour moi, je déclare que si la divine parole n'était pas altérée, si on la prêchait clans toute sa pureté et sa simplicité, tout le monde deviendrait
saint. Quel terrible compte rendront à Dieu ces prêtres qui profanent la parole de Dieu, la mettent hors de la portée du peuple, et perdent ainsi les âmes quils auraient dû sauver!
a Si vous parlez de cette sorte de prédication, je vous l'abandonne; mais si vous attaquez la prédication en général comme incapable de réformer les mœurs, je déclare que votre thèse est non seulement fausse, mais scandaleuse et impie, attendu qu'elle va directement contre les saintes Écritures. Les auteurs sacrés ne cessent d'affirmer que les bonnes mœurs s'établissent et se maintiennent, comme la foi, par la prédication. »
Alphonse montre ensuite par Thistoire comment les nations se sont converties malgré les persécutions, et il ajoute : « Les apôtres eurent donc la joie de voir les gentils non seulement mépriser et fouler aux pieds toutes les fausses divinités, mais encore extirper les vices enracinés dans les cœurs depuis tant de siècles , quitter les coupables plaisirs, renoncer aux richesses et aux honneurs du monde pour embrasser les souffrances, la pauvreté, la persécution, l'exil, les tortures, et la mort. »
Concluons. Sans méconnaître l'influence des pouvoirs humains sur l'état moral et religieux des peuples, et tout en demandant à Dieu qu'il les dispose à protéger l'Église, comme c'est leur devoir, n'oublions pas que Jésus seul est le sauveur, et qu'eV s'est plu, dit saint Paul, à sauver le monde par la folie de la prédication. Si les ministres de Dieu , remplis de l'Esprit-Saint comme les apôtres, prêchent comme eux Jésus crucifié, bien qu'il soit aujourd'hui encore scandale pour les juifs et folie pour les gentils, ils pourront répéter avec eux : La parole de Dieu, semée par nous, fructifia dans le monde entier : In mundo est et fruclificat.