‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787Chapitre 15 sur 190 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les pensées do la solitude. — Alplionse refuse et de plaider et de paraître à la cour. — Désespoir du i>èreet perplexités du fils. — Visite aux Incurables. — La célesto lumière. — Alphonse suspend son épée à l'autel de N.-D. de la Merci. — Il forme le projet de se faire prêtre et d'entrer à TOratoire. — Tentateurs et protecteurs. — M"' Cavalieri. — D. Joseph présente lui-même son fils à l'archevêque de Naples.

Une fois échappé à cet oiseau de proie qu'on nomme le monde, Alphonse naquit à une vie nouvelle. L'hallucination des apparences s'évanouit comme les rêveries d'un songe, tandis que les réalités, Dieu, Tàme, Téternité, se dressèrent à ses yeux dans toute leur grandiose majesté. Il sentit s'éveiller en lui un besoin extraordinaire de solitude et de méditation. Fidèle à cet attrait de la grAce, il congédia ses clients, s'isola de ses parents et de ses amis, et transforma sa chambre en ermitage. Là, comme l'anachorète, il passa ses jours aux pieds de son crucifix, dans la prière, les pieuses lectures, les saintes contemplations. Il ne sortait de sa cellule que pour visiter le prisonnier du tabernacle, le seul ami de son cœur. Le matin il assistait au saint sacrifice et recevait la sainte communion; le soir, à l'adoration des Quarante heures, on le voyait abîmé devant la di>îne hostie. Dans ces bienheureux colloques il oubliait tout : le temps qui fuyait trop vite à son gré, le peuple qui l'entourait, le désordre de sa chevelure qui tombait à larges Hots sur ses épaules au point d'attirer tous les regards. Après Jésus, il ne fréquentait plus que ses membres souffrants, les pauvres malades des Incurables, et celui qui tenait à son égard la place de Dieu, le père Pagano, son fidèle directeur. 11 lui exposait les besoins de son àme, et surtout les scrupules qui le tourmentèrent à cette époque de sa vie. « Des doutes, des inquiétudes, raconte-t-il lui-même, me tenaient

soii^'^ot dans l'angoisse; mais mon obéissance aveugle au père Pagaao calmait ces tempêtes intérieures. » Ainsi, pour mieux tremper Vànaede son serviteur, Dieu mêlait les peines aux consolations.

Tout d'abord cette vie solitaire n'étonna pas trop don Joseph. L'extrême confusion qu'avait éprouvée son fils expliquait ce dégoût du barreau et des affaires. La plaie, disait-il, finira par se cicatriser, et alors il reprendra ses occupations ordinaires. Mais à la longue, comme aucun changement ne se produisait, il en conçut un profond chagrin, a Qu'el projet peut donc méditer don Alphonse? » disait-il souvent à dona Anna, qui, du reste, partageait ses inquiétudes. Tous deux ne devinaient que trop bien ce qui se passait dans son âme, mais ils n'osaient approfondir ce sujet, pour ne pas voir s'évanouir un reste d'espérance. L'incident suivant vint les tirer d'incertitude.

La famille de Liguori avait alors sur les bras une affaire litigieuse qui intéressait tous ses membres. Naturellement don Joseph chargea son fils de l'étudier. « Mon père, lui répondit Alphonse avec une respectueuse fermeté, je vous prie de vous adresser à un autre. J'ai dit adieu au barreau, et ne veux plus m'occuper que du salut de mon Ame. » A cette déclaration catégorique qui confirmait ses pressentiments, don Joseph resta d'abord suffoqué, puis il éclata en sanglots et quitta la chambre de son fils sans pouvoir articuler une parole. C'en était donc fait de la gloire de sa madson, de tout ce brillant avenir que l'amour paternel avait rêvé. L'édifice s'écroulait comme un château de cartes qu'a dressé la main d'un enfant et que le moindre souffle renverse. Le malheureux père alla raconter son infortune à sa femme, qui s'efforça de le consoler en lui faisant ^per que le temps triompherait des dégoûts d'Alphonse pour sa profession. « Oh non, dit Joseph, je connais son opiniMreté; une fois sa résolution prise, il est inflexible. »

Au reste, s'il avait pu conserver encore une lueur d'espoir, il la perdit bientôt. Le 28 août, la ville de Naples célébrait l'heureux nnivepsaire d'une royale naissance, celle de l'impératrice Isabelle, femme de Charles VL A cette occasion il y avait grande fête à la cour, réception de la noblesse au palais du vice-roi, et cérémonie du baise-main, que don Joseph ne pouvait éviter. Il pressa son fils de l'accompagner au palais, mais celui-ci s'excusa sous un prétexte quelconque. Aux pressantes instances de son père, il répondit par la pensée qui dominait alors son esprit : « Que voulez-vous que j'aille f^ire à la cour? Tout cela n'est que vanité. » Don Joseph n'était pas d'humeur à supporter une contradiction, encore moins

une remontrance : « Fais ce que tu veux, lui dit-il d'un Ion plein de colère, et va où bon te semble. » Alphonse voulut le calmer. « Pardonnez-moi, lui dit-il humblement, la peine que je viens de vous faire : je suis prêt à vous accompagner. » Mais le bouillant capitaine n'entendait plus rien : « Laisse-moi, répétait-il, et fais ce qu'il te plait. » Il lui tourna le dos et monta en carrosse, non pour se rendre à la cour, mais bien pour aller dévorer son chagrin dans sa maison de campagne de Marianella.

Alphonse se trouva des lors en proie à de terribles perplexités. D'un côté la grâce Tentrainait loin du monde, et de l'autre son père voulait à toute force Ty ramener; quel parti prendre pour ne pas blesser sa conscience? « Si je résiste à Tautorité paternelle, se disait-il, je fais mal; et si j'obéis à mon père contre la volonté de Dieu, ne fais-je pas plus mal encore? Qui donc me montrera le chemin à suivre? » Profondément troublé, il se dirigea vers Thôpital des Incurables, où son cœur lui disait qu'il entendrait la réponse de Dieu.

A peine avait-il commencé sa visite ordinaire aux malades, qu'il se vit tout à coup environné d'une mystérieuse lumière. En même temps il lui sembla que la maison, secouée par un tremblement de terre, allait s'écrouler. Puis il entendit une voix intérieure articuler distinctement ces mots : « Laisse là le monde, et donne-toi tout à moi. » Bouleversé jusqu'au fond de Tàme, Alphonse conserva cependant assez de sang- froid pour continuer son œuvre de charité. La visite terminée, il descendait Tescalier de l'hôpital, quand tout a coup l'éclatante lumière reparaît, de nouveau la maison s'ébranle, et la même voix répète avec plus de force encore : « Laisse là le monde, et donne-toi tout à moi. » Stupéfait, il s'arrête et s écrie : « Seigneur, trop longtemps j'ai résisté à votre grâce : faites de moi ce qu'il vous plaira. » Et il sortit de l'hôpital les yeux pleins de larmes.

Sous l'impression de cet étrange phénomène, il s'achemina, non point vers le palais des Liguori, mais vers une église qu'il avait beaucoup fréquentée durant ces quinze derniers jours. C'était l'église de la Rédemption des Captifs, dédiée à Notre-Dame de la Merci. On venait d'y célébrer à l'occasion de l'Assomption une neuvaine solennelle qu'Alphonse avait suivie très assidûment. La célèbre Madone était encore exposée dans le sanctuaire. Instinctivement, il alla se jeter à ses pieds pour lui demander la grâce de connaître et d'accomplir la volonté de Dieu. A l'instant il se voit, pour la troisième fois, investi d'une lumière toute céleste, et ravi hors de lui-

mérae. C'était Theure du grand holocauste. Sous Timpulsion de

Vesprit divin, Alphonse se consacra au service de Dieu et s'engagea

• à'ane manière irrévocable à embrasser Tétat ecclésiastique. Il prit

même la résolution d'entrer le plus tôt possible à TOratoire. Comme

gage de sa promesse, il détacha Fépée de gentilhomme suspendue

à son côté, et la déposa sur Tautel de Notre-Dame de la Merci.

Ainsi Dieu acheva dans cette église de la Rédemption des Captifs la conquête de celui qui devait être le rédempteur de tant d'àmes, esclaves de Satan. Jamais Alphonse n'oublia cette journée mémorable ni ce sanctuaire de Marie. Jamais il ne retournait à Naples sans faire une visite d'action de grâces à sa céleste bienfaitrice. « C'est elle, disait-il un jour en montrant l'image de Notre-Dame de la Merci, c'est elle qui m'a tiré du monde et m'a fait entrer dans l'état ecclésiastique. »

En quittant la Madone, Alphonse se rendit à l'Oratoire pour confier au père Pagano les merveilleuses faveurs dont il venait d'être l'objet, ainsi que sa résolution d'entrer dans la milice sainte sous la bannière de saint Philippe deNéri. Le prudent directeur l'écouta froidement : « On ne décide pas ces grandes choses en un jour, lui <lil-il; dans un an vous aurez ma réponse. — Dans un an! s'écria le jeune homme, je ne veux pas même attendre un jour. — Mon fils, reprit le père Pagano, il fautprocéder lentement, mûrir votre dessein, et prier beaucoup pour connaître la volonté divine, » et il congédia son pénitent, tout en admirant la puissance de Dieu sur les âmes.

Rentré chez lui, Alphonse prit l'énergique détermination de s'abstenir de toute nourriture durant trois jours, 'd'abord pour expier les tfois jours de jeûne déréglé qu'il s'était imposé par dépit après la perle de son procès, et ensuite pour obtenir de Dieu par la voix de son directeur la confirmation de ses résolutions. Comme son père était encore à Mariauella, il trouva différents prétextes afin de ne point paraître à table. Ces trois jours, il les passa dans d'ineffables délices, et, pour ainsi dire, sur le cœur de son Dieu. Quand il rendit comp(e à son directeur de ces saintes joies, de son inexprimable horreur du monde, de son ardent désir du sacerdoce, celui-ci ne put que l'encourager à suivre une vocation qui venait évidemment do ciel. Quant àjson entrée à l'Oratoire, le père Pagano et ses consulteurs furent d'avis qu'il ne faudrait ouvrir la porte au pieux gentilhomme qu'après avoir obtenu l'assentiment de don Joseph, avis d'autant plus sage qu'on pouvait s'attendre de la part de ce dernier à une vive opposition.

En effet, don Joseph revint de Marianella apaisé mais non rési-

gné. Ne sachant rien des dernières décisions de son fils, il en était encore à déplorer le fatal entêtement qni le tenait éloigné du barreau. Dominé par cette idée fixe, il ne cessait de le torturer, tantôt le conjurant de ne pas sacrifier ses intérêts les plus chers, tantôt lui reprochant avec colère sa vie inutile et extravagante. « Je prie Dieu, lui dit-il un jour, de me retirer de ce monde ou de vous en retirer, car je n'ai plus le courage d'arrêter les yeux sur vous. » Cette parole, sortie d'un cœur profondément ulcéré, produisit sur Alphonse un efiet tout contraire à celui que son père en attendait. « Dieu est mon seul refuge, se dit-il, puisque mon père luimême semble me renier. » Et il résolut d'en finir avec toutes ces luttes en manifestant sa ferme décision d'embrasser l'état ecclésiastique. Un jour donc, à la suite d'un nouvel assaut, il termina l'entretien par ces mots : « Inutile, mon père, de vous tourmenter à mon sujet. Je dois vous déclarer que je n'appartiens plus au monde : j'ai fait la promesse irrévocable d'entrer à l'Oratoire pour m'y con-: sacrer à Dieu. Je vous prie de ne pas vous troubler et de me donner votre bénédiction. » A ce discours, auquel il ne s'attendait nullement, don Joseph, immobile, consterné, se demandait s'il était bien éveillé ou si quelque cauchemar lui troublait l'esprit. Soudain, laissant un libre cours à son désespoir, il éclata en plaintes violentes, et se retira dans ses appartements.

Seul avec sa douleur, il se représenta les suites fatales de la détermination prise par son fils. C'était, outre le renversement de sa fortune, l'écroulement des projets grandioses que les talents d'Alphonse avaient fait concevoir; c'était peut-être, à bref délai, l'extinction de l'illustre famille de Liguori. Deux autres de ses fils, Benoit et Gaétan, appartenaient déjà, l'un au clergé séculier, l'autre au clergé régulier. Il ne lui restait que don Hercule, un jeune homme de dix-huit ans, que Dieu pouvait lui enlever. Et voilà que son aîné, son privilégié, l'espoir de sa race, la gloire de sa maison, par un coup de tète ridicule, allait causer sa propre ruine et celle de sa famille! De ces considérations l'irritable capitaine concluait qu'il était de son devoir d'opposer au dessein d'Alphonse une invincible résistance, et d'employer tous les moyens pour ramener à la raison cet esprit égaré. Hélas! que de parents, illusionnes par l'intérêt ou par l'orgueil, contrarient, comme le père de notre saint, la vocation de leurs enfants et s'imaginent accomplir un devoir en luttant contre Dieu!

Don Joseph ailecta d'abord de ne plus adresser la parole à son fils et de le traiter avec mépris, en homme qui ne mérite plus aucun égard. Dona Anna souffrait cruellement de ces mauvais

traitements qui brisaient le cœur d'Alphonse, et s'efforçait de mettre un peu de baume sur la plaie. Le jeune homme endura tout sans se plaindre, mais aussi sans fléchir. Alors le père s'avisa d'une autre tactique, en apparence moins cruelle, mais plus crucifiante et plus dangereuse. 11 prit son fils à part, énuméra toutes les raisons qui devaient lui faire abandonner son projet, et cela avec l'éloquence que donne la passion. Il se jeta à son cou, le suppliant d'avoir pitié de lui et de ne pas délaisser un père qui l'avait tant aimé. Alphonse mêla ses larmes aux larmes paternelles, mais il ne céda pas.

En désespoir de cause, don Joseph conjura ses amis de lui venir en aide. Parmi eux se trouvaient des personnages que le jeune avocat avait appris à respecter, tel que don Muzio de Maio, président de la COUP royale, et le père de Miro, abbé des bénédictins. Tous deux se prêtèrent aux désirs du capitaine, mais sans succès. Aux observations du président Alphonse répondit en chrétien : « Dieu m'appelle : je dois obéir. » Au père abbé, qui employait toutes les ressources de son esprit pour lui représenter les avantages du droit d'aînesse, le tort qu'il allait se faire en quittant le monde, et l'insigne folie de tout sacrifier à de prétendues inspirations dont le diable sans doute était Fauteur, Alphonse, en vrai sage, opposa cette réponse : « Votre con\ictîon n'est pas la mienne. Je suis certain, moi, que Dieu me veut hors du monde; je dois et je veux me rendre à son appel. » Tous ceux qui essayèrent de le vaincre échouèrent contre son inébranlable volonté : « Je me suis fait auprès de lui l'avocat du diable, racontait un prêtre, mais j'ai perdu ma peine. »

Cependant, au milieu de ces assauts quotidiens, Alphonse ne manquait pas de défenseurs. Outre le père Pagano de l'Oratoire, le père Vincent Cutica, supérieur des lazaristes, et le chanoine Gizzio, parent par alliance de dona Anna, le soutenaient de leur puissante autorité, mais don Joseph trouvait toujours quelque objection à leur opposer. Pour triompher de sa résistance il fallut l'intervention d'un lïomnie qui possédait toute sa confiance : c'était le digne frère de sa fcnime, M*^ Cavalieri, évèque de Troia. Le saint prélat, âgé de soixante ans, dont il avait passé la moitié dans les durs labeurs de l'épiscopat, était alors retenu à Naples par sa santé maladive. Souvent Alphonse avait recours à lui pour se consoler et se fortifier dans cette lutte de chaque instant. Comme moyen extrême, don Joseph crut aussi devoir recourir aux bons offices du saint évéque pour ramener son fils au devoir de l'obéissance, et lui remettre sous les yeux les obligations d'un aîné de famille. Mais, au lieu d'entrer dans

ses vues, le digne prélat lui dit d'un air sévère : « Comment! Pour sauver mon Ame, j'ai renoncé moi-même à mon droit d'aînesse, et vous voulez que je conseille à votre fils de faire le contraire, au risque de me perdre avec lui pour toute Tétemité. » A cette parole, sortie de son cœur plein de foi, le saint vieillard joignit Texposé des raisons qui, dans le cas présent, prouvaient jusqu^à Tévidence la réalité d'une vocation divine, et il finit par supplier son cher beaufrère de ne pas s'opposer plus longtemps à la volonté de celui qui a droit de commander à tous.

Cette voix vraiment épiscopale brisa la résistance de don Joseph. Il permit à son fils d'embrasser l'état ecclésiastique, sous la condition toutefois qu'il renoncerait à l'Oratoire et demeurerait dans la maison paternelle. D'après les conseils de son saint oncle et du père Pagano, Alphonse accepta la condition imposée par son père, ou plut(^t dictée par la Providence, qui se sert des volontés humaines pour arriver à ses fins. Sans l'opposition de don Joseph, Alphonse se fixait à FOratoire et perdait ainsi la liberté nécessaire pour fonder la grande œuvre en vue de laquelle Dieu l'appelait au sacerdoce.

Quelques jours après, le capitaine des galères royales, don Joseph de Liguori, accompagné de son fils, avocat au barreau de Naples, demandait une audience àréminentissime cardinal de Naples, M^*^ Pignatolli. Intrt>duit auprès du vénérable prèlat, il lui présenta don Alphonse, en le priant de vouloir bien l'admettre au nombre des aspimnts au sacerdoce. L'archevêque connaissait le brillant avocat, mais i);:uorait alvsolument ses nouvelles dispositions. Aussi ne put-il s'empêcher de témoigner, avec sa grande satisfaction, une surprise plus «-rande encore. »^ Eh quoi 1 répétait-il à don Joseph, votre fils veut se faire prètreî — Hélas! répondit le pau\Te père, telle est sa ferme volonté, et plût à Dieu qu'il en fût autrement! » A ces mots, de grt^sses larmes tombèrent de ses yeux, larmes bien amères en ce moment, mais qui bientôt se changeront en larmes de joie.

Le :Î3 octobre de l'année 1723, à Tàge de vingt-sept ans, Alphonse dépouilla l'habit séculier pour revêtir la livrée de Xotre-Seigneur. C'était un samedi : la Vierge de la Merci, qui l'avait appelé, voulut dle-mème l'otTrir à son divin Fils.

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