Vouê tremblez, alors qu'il n*y a rien à craindre
teresse de la famille et du monde pouvait encore fasciner et entraîner à leur perte !
De temps en temps, à propos d'un sermon ou d'un cas de conscience, la conversation tombait sur des questions littéraires ou scientifiques. Alphonse n'aimait pas les discussions qui fatiguent Fesprit au lieu de le reposer, mais il se prêtait volontiers aux entretiens pacifiques sur des points controversés de dogme ou de morale. Quand les oppositions se manifestaient avec trop de vivacité, il intervenait par quelque saillie, synonyme d*un rappel à Tordre. Il discutait un jour sur une question morale avec le père Ferrara, qui s'opiniâtrait dans son sentiment et s'échauffait d'autant plus que son adversaire, par des arguments serrés, le forçait un peu à battre la campagne. La lutte continua quelque temps, sans que le père Ferrara, malgré ses nombreuses blessures, parlât de se rendre. Ce que voyant, le saint coupa court aux argumentations : « Que la volonté de Dieu soit faite! dit-il; il ne veut pas que je sois compris, ou plutôt je ne parviens pas à m'expliquer clairement. »
Quand un ami de la congrégation venait passer quelques jours à Nocera, Alphonse le recevait avec la plus grande cordialité et l'entourait de soins et de prévenances. C'est dans ces circonstances que, sous la bure du religieux, il était facile de reconnaître la délicatesse du gentilhomme. Un jour, il avait pour hôte don Joseph Ricciardi, personnage distingué de Foggia, qui plusieurs fois lui avait donné l'hospitalité dans sa maison, en particulier durant la fameuse mission de ilib. Après le dîner, Alphonse introduisit son ami dans la salle de récréation où les pères se trouvaient réunis. Ricciardi ne trouva rien de mieux, sans doute pour reconnaître les bontés de son hôte, que de rappeler les beaux jours de la mission, et surtout le miracle de Tapparition. Alphonse était sur les épines. Il essaya de donner un autre tour à la conversation, mais le narrateur tenait à expliquer aux pères tous les détails de ce fait prodigieux, comment le rayon lumineux frappa la figure du prédicateur, l'extase qui s'ensuivit, etc. Alphonse n'y tenait plus : « C'est bien cela, dit-il en interrompant Ricciardi, vous avez bonne mémoire, » et il entama résolument un autre sujet. Ricciardi sourit, mais il se promit bien de se venger eu racontant aux pères tout ce qu'il savait des vertus et surtout des mortifications de leur saint fondateur.
Quand survenait un motif de réjouissance ou simplement si la conversation languissait, Alphonse se mettait au clavecin et jouait quelques-uns de ses morceaux favoris. Il eut souvent l'occasion de
constater que les compositions des grands maîtres n'étaient pas toujours celles qui charmaient le plus ses auditeurs. Dans une circonstance il leur faisait entendre une symphonie d'un idéalisme transcendant, pour parler comme les dilettanti de nos jours, mais il s'aperçut bientôt, à des signes non équivoques, que certains pères entraient dans une douce quiétude. Sans aucune transition, il attaque un air populaire d'un rythme rapide et alerte, et voilà qu'à rinstant les tètes se relèvent et les mains applaudissent. « Seigneur, dit Alphonse en riant avec les pères de son joli succès, je le vois de plus en plus, j'ai réussi à fonder la congrégation des bonnes gens. » Mais, ce qui les captivait toujours, c'étaient ses chants simples et pieux^ que personne ne pouvait entendre sans émotion : témoin le fait suivant raconté par le père Lorenzo Nigro.
Le père Margotta, qui résidait à Naples en qualité de procureur, faisait assez souvent le voyage de Nocera. C'était un homme d'une grande sainteté, mais, parce que Dieu purifie ceux qu'il aime, il subissait depuis plusieurs années un véritable martyre. Un voile épais lui dérobait les clartés d'en haut, tandis qu'une lumière pénétrante lui montrait toutes les misères de son àme : de là des aridités sans fin, des scrupules sans nombre, des angoisses à briser le cœur. Aussi le voyait-on toujours triste, abattu, désolé comme une àme du purgatoire, et chacun en avait pitié. Pendant une récréation qu'il passait à Nocera, Alphonse le vit comme toujours morne et silencieux : « Vous ne dites rien, père Margotta, vous n'allez donc pas mieux? » lui demanda-t-il. Le bon père sourit à cette question, mais on voyait bien qu'il avait plutôt l'envie de pleurer. Comme Alphonse s'efibrçaitde le consoler : « Mon père, dit-il, si vous voulez me soulager quelque peu, chantez-moi un de vos beaux cantiques à la Madone. » Et voilà qu'aussitôt, pour réjouir son ami, Alphonse se met au clavecin et entonne ce chant si doux et si suave :
Quanto è dolce , o Madré mia, Il liio nome di Maria!
Et pendant qu'irchantait de sa voix harmonieuse des strophes inspirées par la plus tendre confiance, de grosses larmes coulaient des yeux du père Margotta. « Et nous tous, dit le père Lorenzo Nigro, nous partagions son émotion. Nous sortîmes de cette récréation plus pénétrés du divin amour que si nous avions passé une heure en contemplation. »
Cette charité compatissante, entée sur la bonté naturelle, s'étendait à toutes les créatures de Dieu, et même aux animaux. Alphonse
ne pouvait les voir souflFrîr sans souffrir lui-même. Le 16 janvier 1761, dit un témoin, ayant trouvé un petit oiseau mourant de froid, il le prit dans ses mains, s'efforça de le réchauffer, et le porta à la cuisine, oii il n'entrait presque jamais, pour essayer de le ranimer. Il le confia au frère cuisinier, en lui recommandant d'en prendre soin. Mais il était trop tard; quelques heures après, le frère le lui montra expirant. Il détourna les yeux et dit : « Non, non, je ne veux pas le voir! » Et il s'en alla tout affligé. En une autre circonstance, un oiseau blessé par un chasseur fut recueilli par un père qui vint rapporter à notre saint. En voyant ce petit être meurtri et sanglant, des larmes vinrent à ses yeux. Il commanda au frère Mathieu de lui donner à manger et de soigner ses plaies avec grande précaution. Après plusieurs jours, quand le blessé fut guéri et assez fort pour jouer des ailes, il le fît mettre en liberté.
Son plaisir était de ramasser les miettes de pain laissées sur la table, et d'aller, après son repas, donner leur nourriture aux poules et aux poussins, qui ne manquaient pas d'accourir autour de lui du plus loin qu'ils pouvaient Papercevoir. « Toute cette gent gallinacée, dît naïvement un père, s'enfuyait à notre approche; lui n'avait qu'à paraître, et petits et grands accouraient au plus vite. »
11 aimait ainsi toutes les créatures de Dieu, surtout celles qui symbolisent le mieux l'innocence et la pureté, comme Toiseau et l'agneau. Un jour le père Coi'sano lui porta dans sa cellule un petit agnelet, blanc comme la neige. Le saint, attendri jusqu'aux larmes, vit aussitôt dans l'innocente créature l'Agneau immolé pour le salut du monde. Il le considéra longtemps, puis, après l'avoir caressé avec amour et posé sur son cœur, il le rendit au père en disant : « Je ne veux pas qu'il soit égorgé. »
Les animaux domestiques avaient tous en lui un ami et un défenseur. Un frère ayant jeté par la fenêtre un chat dont il avait à se plaindre, dut, en punition de sa brutalité, se priver de fruits pendant huit jours. Pendant la disette de 176i, dont nous aurons à parler bientôt, Alphonse, alors évèque, vit tout à coup, au moment où il prenait son repas, entrer dans la salle un pauvre chien, décharné, «g-onisant, qui se traîna non sans peine jusqu'à lui. Il en eut comj>assion : « Donnez-lui à manger, dit-il au domestique, et soignezle bien jusqu'à sa mort. » Le chien reprit des forces et Tévèque, par pitié, le garda. Un jour, je ne sais pour quel méfait commis à la c^uîsine, le domestique infligea au pauvre animal une bastonnade «^ui le fit hurler de toutes ses forces. Alphonse descendit à ses cris ^fet s'aperçut qu'il avait un œil tout sanglant. Non content d'infli-
ger au domestique une verte réprimande, il lui intima l'ordre, s'il voulait rester au palais, de ne plus maltraiter les animaux.
Voici deux traits qui rappellent Tapôtre saint Jean et saint François d'Assise. Pour faire plaisir à leur bon père, les étudiants lui envoyèrent deux charmantes tourterelles. « Oh I la douce et gémissante créature! dit Alphonse; elles sont nommées avec honneur dans la sainte Écriture. » Familières avec lui, les deux tourterelles le suivaient partout. S'il prenait son repas, elles accouraient, passaient et repassaient devant lui, et il les nourrissait de sa main. Puis, quand il les avait rassasiées, il leur disait : « Allez maintenant dans votre cage. » Et les tourterelles obéiss^aient^au premier signe.
Un jour Alphonse avait rendu la liberté à un oiseau. Il n'avait pas de plus grande joie que de voir ces petits captifs déployer leurs ailes et prendre leur essor. Ce jour-là, le prisonnier, devenu libre, au lieu de fuir bien loin, alla se poser sur une branche d'arbre presque à portée de son bienfaiteur, et se mit à chanter longtemps, bien longtemps, ses airs les plus joyeux. Ni les regards ni les rires bruyants de ses auditeurs ne Fintimidèrent un instant : il ne prit son vol qu'après avoir répété cent fois son chant d'action de grâces. Dépouillé du vieil Adam, l'homme de Dieu, en reconquérant Tinnocence, semble reconquérir du même coup l'empire que l'Adam primitif possédait sur tous les êtres de la création, et la \ie des grands saints fait souvent rêver au paradis terrestre.
Si Ton veut maintenant apprécier la vertu d'Alphonse, il faut se demander jusqu'à quel point il a dû lutter contre sa nature pour orienter ainsi son àme vers Dieu, la pénétrer de charité, et ne la mouvoir dans toutes ses opérations qu'au souffle de la grâce. Je vis, mais ce nest plus moi, c'est Jésus qui vit en moi : telle est bien la vie d* Alphonse. Mais quel était ce moi, et qu'a-t-il dû faire pour l'anéantir?
Il avait reçu de la nature , disent ceux qui ont vécu avec lui , ce tempérament qu'on appelle sanguin-bilieux, foyer de passions fortes et de grandes hardiesses. L^homme doué de ce tempérament est un homme de désirs et d'entreprises; de courage pour atteindre son but, et d'audace pour briser les obstacles qu'il rencontre sur sa route. Il peut devenir un grand saint ou un grand scélérat, selon qu'il applique ses puissantes facultés au bien ou au mal , en d'autres termes, selon qu'il se cherche lui-même ou qu'il cherche Dieu. Or l'homme déchu inclinant naturellement vers Tégolsme, plus les passions sont violentes , plus le chrétien doit combattre pour réprimer leurs tendances instinctives et régler leurs mouvements
d*après la volonté divine. De là le crucifiement volontaire d'Alphonse pendant toute sa vie, de là en particulier ses exercices d'humilité, de pauvreté et de mortification. C'est Thomme qui redresse énergiquement ses puissantes facultés et les tourne , contrairement à rinclinaison de la nature viciée, vers Dieu, Tunique but de leur activité.
On ne se donne tout à Dieu et au prochain qu'à condition de s'anéantir comme Jésus et de se faire Tesclave de tous. Aussi le saint ne cessa-t-il de travailler à se dépouiller, pour ainsi dire, de sa propre personnalité pour vivre dans Thumilité et Toubli. A l'époque où nous sommes arrivés, il avait si bien triomphé de l'orgueil naturel, que les actes d'humilité ne lui coûtaient plus. D'autres sont fiers de leur famille et se glorifient du nom de leurs ancêtres : lui ne parlait jamais de sa naissance. Un jour qu'un malencontreux ami pensait lui faire plaisir en vantant la noblesse des Liguori : « Les Liguori, dit-il, et c'est ce qu'il y a de plus sûr dans leur généalogie, descendent d'un savetier; de sorte que, ajouta-t-il en riant, mon aïeul était savetier et mon père galérien, » allusion plaisante à l'emploi de don Joseph de Liguori, capitaine des galères royales. Recteur majeur, il ne reculait pas devant les offices les plus bas. « Je l'ai vu, dit un de ses étudiants de 1757, je l'ai vu, et cela trois fois par semaine, laver la vaisselle avec les frères et les novices. Toujours il prenait le rôle le plus fatigant et le plus rebutant. S'il se trouvait des plats chargés de graisse à nettoyer, c'est lui qui s'en emparait, au risque souvent de se brûler les doigts dans l'eau bouillante. Je me rappelle qu'une fois, honteux de le voir s'abaisser jusque-là, je voulus lui arracher des mains une casserole qu'il avait entrepris de dégraisser. Il ne voulut pas la làpher : « Je ne vaux pas plus que vous, dit il, et ce que je suis, vous l'êtes. » Jamais il ne souifrit qu'on arrangeât sa chambre. La règle met un frère au service du supérieur général : jamais il ne recourait à lui que pour l'aider dans ses écritures. Lui-même faisait son lit, balayait sa chambre, cirait ses souliers, brossait ses habits, et nettoyait son chandelier. C'est aussi par humilité qu'il portait des habits râpés et rapiécés qui lui attiraient toutes sortes de quolibets. « Pour ses voyages d'été dans la capitale, dit le frère Romito, il acheta dans une friperie un vieux manteau qui lui coûta vingt-cinq carlins. » Comme on parlait d'adopter pour la soutane une étoffe moins grossière sous prétexte que cette étoffe était moins coûteuse, il répondit : « Ce n'est pas la communauté qui a fait le vœu de pauvreté, c'est nous. Il faut conserver cette étoffe plus conforme à la
pauvreté parce qu'elle est plus humble. » On le voyait heureux du dénûment dans lequel se trouvait la congrégation : « Tous pauvres, disait-il, recteurs, ministres, sujets. Savez- vous ce que veut dire recteur majeur? Cela veut dire général d'une bande de mendiants. »
Quant à la gloire humaine, il était arrivé à la mépriser et à se complaire dans les affronts et les dédains. Au lieu de chercher à paraître, il cherchait par tous les moyens possibles à se faire oublier. L'éditeur Remondini, au moment de réimprimer les œuvres spirituelles d*Alphonse, s'imagina qu'un portrait de l'auteur placé en tête de l'ouvrage lui donnerait plus de prix. Il lui fit part de cette belle idée, mais il en reçut cette réponse, à laquelle sans doute il était loin de s'attendre : « Ne me parlez plus, s'il vous plaît, de portrait : ce serait déshonorer un ouvrage de spiritualité, car ce serait montrer à tous que l'auteur est assez vain pour avoir fait faire son portrait de son vivant. Quand je serai mort, on fera de mon corps ce qu'on voudra ; le mieux, ce serait qu'on le jetât à la voirie, comme je le mérite; mais tant que je suis en vie, je voudrais même n'être pas nommé. Si j'ai mis mon nom en tête de mes ouvrages, c'est uniquement pour exciter la curiosité des lecteurs : sans cela j'aurais gardé l'anonyme. » Plusieurs fois Remondini revint à la charge, mais sans plus de succès. « Le public veut se procurer un livre utile, lui dit Alphonse, et non s'amuser à regarder le portraitd'un misérable tel que moi. » L'insistance de Remondini parait d'autant plus naturelle que ses nombreux clients ne Tavaient sans doute pas habitué à ces sortes d'appréciations sur leur propre compte. ^ Il put se convaincre cette fois qu'il avait enfin trouvé un auteur de^ renom, insensible à l'honneur et à l'argent, accumulant volumes ^ sur volumes dans l'unique but de glorifier Dieu et de sauver les sa âmes. Le pauvre Remondini! quelle eût été sa stupéfaction s'il eût ^ entendu Alphonse dire aux pères en pleine récréation : « Imaginez ^ que l'imprimeur de Venise me demande mon portrait : j'ai bieo l'envie de lui envoyer le portrait d'un damné ! »
Ces bas sentiments de lui-même, Alphonse s'efforçait de les inculquer aux autres. Il arrivait que certains personnages, attirés par sa renommée de savant, de saint, et même de thaumaturge, sollicitaient de lui un entretien dans l'unique but de satisfaire leur curiosité. Le saint se permettait alors, si l'intérêt de la oougrégation n'était pas en jeu, de les mystifier à ses dépens. Il leur parlait avec un sans façon si vulgaire, une simplicité si naïve, quelquefois si puérile, que ces visiteurs, désenchantés, s'en retouraaichtit en di-
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sant : « Cette merveille tant vantée, ce n'est pas autre chose qu'un bonhomme retombé en enfance ! » Alphonse riait de tout son cœur quand on lui rapportait ces propos. On parlait beaucoup dans les environs de Nocera, et même au loin, de l'impression que produisaient ses sermons sur la sainte Vierge. Il prêchait tous les samedis en l'honneur de Marie, et jamais les habitants de Nocera ne se lassaient de l'entendre, tant son éloquence pieuse et communicative pénétrait les cœurs. Un soir, il apprit , au moment de monter en chaire, que des personnages étrangers, des gentilshommes et des prêtres distingués, se trouvaient parmi les auditeurs. Ainsi prévenu, se disaient les pères, il fera honneur à sa réputation. « Mais ce fut tout le contraire, écrit l'un d'eux dans ses notes. Au lieu de développer ses pensées avec cette chaleur pleine d'onction qui ra\îssait d'habitude tous ses auditeurs, il se mit à faire un petit catéchisme, bon tout au plus pour des enfants de village. La rougeur nous montait au front en pensant à la triste idée que ces étrangers allaient se faire de notre père, » En effet, ils se retirèrent absolument déçus, pendant qu'iViphonse savourait dans sa cellule, en Toffrant à Dieu, son humiliation volontaire. De même, dans ses compositions, il sacrifiait à l'utilité pratique toute recherche littéraire sans s'inquiéter de sa réputation d'écrivain. Il dictait un jour une phrase dans laquelle se trouvait un mot que l'Académie de la Crusca eût trouvé peu noble. Le scribe le lui fit remarquer, et lui suggéra un terme du plus pur toscan. « Très bien, lui dit Alphonse, mais les bonnes femmes comprendront-elles votre joli mot? » Le scribe comprit à cette réponse que, dans ses écrits, le saint cherchait le bien des âmes et non les suffrages des académiciens.
Aussi ingénieux pour s'abaisser que les mondains le sont pour s'exalter, on a remarqué maintes fois qu'à propos de certains faits retentissants, conversions, guérisons, prodiges arrivés pendant ses missions^ il trouvait toujours moyen de cacher la part qu'il y avait prise sous mille particularités insignifiantes, et de voiler ainsi la gloire qui lui en revenait. Si, confiant dans sa sainteté, quelqu'un s'adressait à lui pour obtenir de Dieu une grâce extraordinaire , il faisait une réponse absolument renversante. Un homme presque aveugle , ayant appris les miracles d'Amalfi , le suppliait un jour d'intercéder auprès de Dieu pour qu'il lui rendit l'usage de ses yeux. « Eh ! mon ami, lui dit Alphonse, si je savais faire de pareils miracles, je ne porterais pas de lunettes. » On sait qu'il était très myope. Une autre fois une dame qui n'avait pas d'enfants se recommandait à ses prières : « Ma bonne dame, lui dit-il, mon frère Hercule
n^ea a pas non plus, bien qu'il réclame aussi le secours de mes prières. Vous voyez que je ne jouis pas d'un grand crédit auprès de Dieu. »
Hais pour s^afTranchir entièrement du vieil homme, Alphonse savait qu'à Tanéantissement de la superbe il faut joindre la mortification de la sensualité. Sans cela, le corps révolté impose à Tcsprit son joug honteux et le fait descendre de la dignité de créature raisonnable à l'état du vil animal enseveli dans la sensation. Pour mater le corps rebelle, Alphonse commença par le condanmer aux travaux forcés : grâce à son vœu de ne pas perdre une parcelle de temps, la conscience, plus rigide qu'un gardien de prison, lui interdisait une minute d'oisiveté. Un galérien aurait trouvé bien dur le régime alimentaire qu'il s'imposait volontairement. « Je l'ai connu et pratiqué pendant un demi-siècle, dit Yillani au procès, presque toujours il prenait son repas — et quel repas ! — assis par terre ou à genoux. » Comme il entrait au réfectoire après le départ des pères, les chats y entraient avec lui et l'entouraient avec empressement, dans l'espoir de quelque bonne aubaine. En effet Alphonse se contentait souvent de la minestra^ d'un morceau de pain, d'un peu de légumes et de quelque fruit. Les mercredis, vendredis et samedis, il ne touchait ni à la viande ni aux fruits. Les autres jours, il prenait par force un peu de bouilli, mais quand il pouvait é\dter l'œil des servants, dit un novice, sa part de viande allait aux chats. Les samedis, il jeûnait par vœu au pain et à Teau. Quand ses confesseurs le dispensèrent de son vœu à cause de sa faiblesse et de ses infirmités, il prenait le soir un peu de légumes. Comme ce jour-là on ne faisait pas de cuisine, toute la communauté se contentant de pain et d'eau, le cuisinier vint un jour lui demander ce qu'il voulait pour son souper. Ébahi d'une pareille demande, Alphonse lui dit en riant : « Quelque chose qui se mange par la bouche, » ce qui laissait du large au pauvre frère. Et ce n'était pas assez pour lui de vivre de peu : ce peu, il l'assaisonnait ou plutôt l'empoisonnait d'herbes tellement amères que lui seul pouvait y goûter. Les animaux refusaient les restes auxquels ces herbes avaient été mêlées. Un jour on jeta par mégarde dans la soupe des pauvres la minestra qu'il avait laissée; les pauvres y eurent à peine trempé leurs lèvres qu'ils ne voulurent plus y toucher : « Les pères, disaient-ils, ont mis du poison dans la soupe. » En mission, comme nous l'avons vu, il redoublait sur ce point ses mortifications et imposait à ses compagnons un régime sévère. • « Sans cela, disait-il, nous scandaliserons les peuples au lieu de
VIE INTIME. Wo
les édifier, nous serons privés des grâces de Dieu, et dans ce cas quel bien pourrons-nous faire? »
Si l'on ajoute à ce régime peu fortifiant le jeûne de tous les jours, jeûne absolu, puisqu'il ne terminait son action de grâces après la messe qu'à midi et demi, les veilles prolongées, et les disciplines du matin et du soir, on pourra dire d'Alphonse ce que Y Imitation dit de Notre- Seigneur : « Sa vie ne fut qu'un long crucifiement et un continuel martyre. »
« En 1759, la veille de la Nativité de Marie, dit Michel de Michèle, il se flagella si cruellement qu'après cette discipline il pouvait à peine se traîner. Pour dissimuler la cause de sa faiblesse, il dit aux étudiants en traversant péniblement la salle de récréation : « Je ne sais ce que j'ai aujourd'hui, mais je boite plus que d'ordinaire. — Père, fit observer un malicieux, la cause de votre mal est écrite sur le talon de vos souliers. — Comment? reprit Alphonse en soupirant, que voulez- vous dire? » Et, se baissant, il trouva en effet, collé au talon de son soulier, le papier imbibé de sang dont il s'était servi pour essuyer ses plaies. Il le mit dans sa poche, et entama une convei*sation tout indifférente.
Non content de châtier son corps, il le tenait en servitude, comme l'Apôtre, c'est-à-dire il Temprisonnait , pour l'empêcher de nuire, dans les règles de la plus sévère modestie. « Je crains plus l'ombre d'une femme, disait-il, que cent mille démons. » Et peut-on lui donner tort quand on voit David l'invincible guerrier, Samson le fort entre les forts, Salomon le plus sage des hommes, sur lesquels l'enfer ne pouvait rien, vaincus l'un après l'autre par la femme? Le prince des démons n'a pu triompher de l'homme au paradis qu'à l'aide de la femme. Ceci soit dit pour quiconque trouverait exagérée la prudence d'Alphonse et des autres saints en matière de pureté. « Nous sommes naturellement assez portés au mal, disait-il, pour ne pas nous exposer aux tentations : il faut donc user de la plus grande prudence dans nos rapports avec les pereonnes du sexe. » Aussi ne cessait-il de recommander à tous ce qu'il pratiquait lui-même : brièveté dans les conversations, modestie dans les regards, gravité et réserve dans le maintien comme dans les paroles. « Celui qui ne sait pas réfréner sa curiosité, avait-il coutume de dire, est un homme perdu. » Le prince de Gaposele avait fait présent à la congrégation d'un ouvrage monumental qui contenait tous les dessins du musée d'Hcrculanuni. En le parcourant, Alphonse y trouva grand nombre de nudités dont la vue pouvait être dangereuse. Sans s'inquiéter de
SAINT ALPHONSK DE UOUORI. — T. I. 45
Tart, il se mit à les barbouiller d'encre , et comme on lui faisait observer qu'il gâtait une œuvre de grand prix : « Oh! dit-il en riant, combien de tableaux magnifiques j'ai ainsi noircis, taillés, déchirés dans ma famille, parce que les peintres y avaient violé la sainte modestie! » Et il continua sans pitié son honnête et très saint barbouillage.
Ces exercices continuels d'humiliation et de mortification nous le font voir toujours armé contre lui-même. Apôtre de la trempe de Paul, il sent en lui l'aiguillon du vice, et comme Paul il entend la voix de Dieu qui lui dit : « Tu vaincras si tu sais prier et combattre. » Il prie toujours, il combat toujours pour ne pas être réprouvé après avoir prêché aux autres, et il conserve l'innocence baptismale. De plus, dans cette lutte, il n'a pas tué sa nature ardente, il l'a simplement purifiée; il n'a éteint en lui ni le feu de la passion ni la violence du désir, mais c'est la passion du bien qui brûle son âme, c'est le désir de glorifier Dieu et de sauver les âmes qui l'anime et l'entraîne. Comme Paul, il donnerait mille fois sa vie pour ces deux objets de son amour.
Cette transformation du désir explique aussi comment Alphonse, ardent et violent par nature, est dépeint par ses contemporains comme un modèle de douceur et de patience. « On l'aurait pris, dit Villani, pour un caractère flegmatique, tant on le voyait imperturbable et pour ainsi dire insensible dans des circonstances où l'homme le plus calme conserve difficilement son sang-froid. Les affronts les plus sanglants ne lui causaient pas la moindre émotion. » L'explication de ce phénomène est bien simple, [^'irascibilité n'est autre chose que la violente énergie de l'homme de désirs : s'il rencontre un obstacle à leur réalisation, il s'emporte contre l'obstacle et le brise s'il le peut. Mais si l'homme étouffe en lui toutes les concupiscences, c'est-à-dire s'il ne désire plus rien, il ne rencontre aucun obstacle à des convoitises qui n'existent pas, et par conséquent l'irascibilité naturelle n'a plus d'objet. Un mort est insensible à tous les mépris. L'homme mort à lui-même par l'humilité, la pauvreté volontaire, et le mépris des voluptés sensuelles, souffre tout avec douceur. Il est devenu comme Jésus « doux et humble de cœur. » L'humilité profonde d'Alphonse explique rinaltérable placidité dont il fit preuve à toutes les époques de sa vie, et particulièrement pendant la période que nous décrivons. Des témoins oculaires en citent des traits vraiment admirables.
« Un jour, dit le père Gajone, un frère servant lui fit une réponse
impertinente et vraiment grossière. Alphonse lui demandait de lui servir la messe. « Je n'ai pas le temps, s'écria le frère d'un ton insolent; pensez- vous donc que je n'ai que cela à faire? » Le serviteur de Dieu s'éloigna sans dire mot et pria le père ministre de lui envoyer un servant de messe. !1 aurait châtié sévèrement l'audacieux qui eût ainsi traité le dernier des officiers de la maison; mais comme l'affront ne s'adressait qu'à lui, il le souffrit en silence.
Jamais il ne se plaignait des incommodités ou des ennuis que lui causait parfois la maladresse ou la négligence des subalternes. Il avait recommandé le silence le plus strict pendant les temps de repos; il évitait lui-même de faire le moindre bruit, jusqu'à se déchausser, à l'heure de la sieste, pour faire le chemin de la croix. On ne lui rendait pas toujours la pareille. Un infirmier, appelé pendant la nuit pour soigner un malade dont la cellule se trouvait au-dessus de celle qu'habitait le saint fondateur, fit un tel tapage jusqu'au matin qu'Alphonse ne put fermer Vœil. Après cette pénible insomnie, il fit appeler l'infirmier et lui dit avec le plus grand calme : « Mon cher frère, vous m'avez empêché de dormir cette nuit. Pour moi ce n'est rien, j'ai offert bien volontiers à Notre-Seigneur cette petite mortification ; mais je vous le dis afin que, le cas échéant, vous preniez des précautions pour ne pas en incommoder d'autres qui pourraient souffrir plus que moi de la privation de sommeil. » Il fit la même observation à un frère qui l'avait laissé dîner sans pain. Il n'en demanda pas, mais vers la fin de son repas, il appela le frère pour lui faire remarquer sa distraction. Le pauvre servant, désespéré, allait s'élancer vers son panier rempli de tranches de pain; mais il Tarrèta. « Inutile, lui dit-il, je dîne très bien sans pain, mais il y en a qui ne peuvent pas s'en passer : c'est par charité pour eux que je vous avertis. » Étant un jour en voyage, le cocher qui le conduisait fit deux fois verser la voiture. D'autres auraient envoyé au maladroit phaéton une bordée d'épithètcs qui neTeussent pas rendu plus expert dansTartde l'équilibre; Alphonse, doux et patient, se contenta de remonter tranquillement en voiture, au risque de faire une troisième culbute et de se casser les reins. On dit que l'Anglais est flegmatique, mais ce trait nous montre un bouillant Napolitain devenu plus flegmatique par vertu que ne l'est par nature n'importe quel enfant d'Albion.
Voici un fait pi us stupéfiant, s'il est possible. Se trouvant à Naples où il était très connu, Alphonse entra un matin dans une église pour y célébrer la sainte messe. Il commençait à se revêtir et déjà il avait Tamict autour du cou, quand le sacristain, qui ne l'avait ja-
mais vu, jeta par hasard les yeux sur lui. A Taspect de ce vieillard tout cassé, à la barbe inculte, à la soutane faite de pièces et de morceaux, il le prit pour un vagabond sans feu ni lieu. « Dites donc, commença-t-il à vociférer en se jetant sur Alphonse, qui vous a permis de toucher à ces ornements? Allez porter votre vermine ailleurs. » Et lui arrachant \iolemment Tamict, il lui montra la porte. Sans décliner son nom, sans adresser le moindre reproche à ce rustre, Alphonse prit son chapeau et son manteau, et s'en alla chercher dans une autre église un sacristain moins brutal K
Dans tous ces faits nous voyons un homme transformé par la grâce de Dieu, indifférent aux mépris et aux injures qui s*adressent à lui personnellement, mais jamais aux faits ou aux actes qui intéressent la gloire de Dieu ou le salut des âmes. La patience n'est point de Tapathie. L'irascibilité ne s'exercera plus en faveur d^un égoïsme désormais vaincu ; mais pour Dieu, Tunique amour, elle attaquera les vices, les péchés, les scandales. Le même Alphonse, si imperturbable en face des affronts, ne pourra pas supporter sans indignation un outrage fait à Dieu. Il toiinci*a du haut de la chaire contre le blasphème, contre la luxure, contre les occasions de péché. Il s'emportera, en parlant à ses pères, contre le faux point d'honneur avec tant de violence qu'il manquera de se trouver mal. Il s'irritera contre lui-même jusqu'aux flagellations les plus cruelles. Alphonse, doux et humble de cœur, reste un violent, comme tous ceuxdontNotre-Seigneur a dit iS^m/a' les violents emportent (Cassant le royaume de Dieu.
Nous pouvons conclure ce court aperçu sur la vie sainte d'Alphonse par ce mot du père Cajone au procès de béatification : tt La vertu propre et caractéristique du serviteur de Dieu fut, ce me semble, la pureté d'intention. En tout et toujours il agissait pour Dieu, sans aucun mélange de passion. » Ainsi agissent les anges du ciel. Le père Cajone ajoute : « 11 nous dit un jour en récréation : « Par la grâce de Dieu, je ne me suis jamais confessé d'avoir agi par passion. Il peut se faire, continua-t-il en s'humiliant, que je n'aie point remarqué ce qui se passait en moi, mais je ne m'en suis jamais confessé. » La noble passion du bien qui l'enflammait, dominait tout son être.
C'est ainsi que, durant ces trente années d'apostolat, Alphonse
» Les faits cilés dans ce chapitre, et qui ne figurent pas au procès, nous ont été transmis, dans des notes manuscrites, par les PP. Coslanza et Criscuoli, par le novice Messina, et i>ar les étudiants Michel de Michèle, Verdesca, Paravento et Saccardi, témoios oculaires.
VIE INTIME. 7m)
s'éleva, de vertu en vertu, jusqu'à la perfection, consacrant à Dieu du matin au soir sa triple vie de missionnaire, de fondateur et d'écrivain. Aussi Dieu qui, pour gouverner son Église, veut des hommes parfaits, le fît, en 1762, monter au rang des pontifes. Placée sur le chandelier, la grande lumière de sa doctrine et de ses œuvres illuminera, non seulement un diocèse, mais le monde tout entier, et les hommes glorifieront Dieu et le remercieront de leur avoir donné un guide sûr pour les conduire, en dépit des tempêtes, au port du salut.