Déposition de Mazzini, Summarium, page
table et se flsigellait jusqu'au sang en méditant sur la cruelle flagellation de Notre-Seigneur. Il tenait fortement à ce que tous les offices se célébrassent avec piété et que le ôhant fût exécuté d'une manière simple et pieuse. Un père ayant un jour chanté les Lamentations avec force trémolos selon le goût du théâtre qui s'introduisait peu à peu dans les églises, il Ten reprit vivement et lui interdit ces trilles et fioritures, qui, disait-il, ne sont pi^pres qu'à distraire l'esprit des fidèles et à chasser du cœur tout sentiment de dévotion. Son chant, à lui, plein de douceur et d'onction, exprimait si admirablement l'amour dont il était pénétré qu'on ne pouvait l'écouter sans se sentir porté vers Dieu. De même ceux qui le voyaient à l'autel le jeudi-saint et le vendredi-saint ne pouvaient s'empêcher de verser des larmes. Un père avoue qu'un jour en examinant Texpression de sa figure, son attitude recueillie, et le respect avec lequel il s'acquittait des cérémonies, il ne put retenir un cri d'admiration. Le vendredi-saint il prêchait la Passion au peuple. Un jour il commença par ces mots : Dio è morto, notre Dieu est mort ! mais il les prononça avec un tel accent de tristesse et de componction que l'auditoire éclata en sanglots.
Il ne séparait pas Jésus de sa mère Marie. Il invoquait à chaque instant celle qu'il considérait comme son avocate nécessaire auprès du Sauveur. Outre les pratiques de piété dont nous avons déjà parlé, il avait fait le vœu de réciter tous les jours en son honneur les cinq psaumes de saint Bonaventure. Il saisissait toutes les occasions de publier ses gloires. Le jour de l'Assomption, en 1758, les pères se trouvant en grand nombre à Nocera, on y célébra une fête littéraire en l'honneur de la bienheureuse Vierge. Alphonse lut, pour sa part, aux applaudissements de tous, un sonnet en dialecte napolitain. Cette poésie d'une naïve simplicité était adressée « A notre Mère, devenue en ce jour Reine du paradis ». Le saint y chantait le triomphe de Marie et la confusion du prince de l'abîme « qui n'ose lever la tête de peur d'apercevoir la Femme à côte de son Fils ».
Heureux et fier du triomphe de sa Mère, il disait, un an après, en cette même fête de l'Assomption : « Qu'il sera beau de contempler Marie dans toute sa splendeur! Je veux l'aimer beaucoup pour l'admirer dans le paradis. » Et puis il ajouta : « Qui d'entre nous aura la bonne fortune de mourir en un jour consacré à Marie? — Votre Paternité, bien sûr », répondit le père Saccardi. Alphonse le regarda avec un sourire qui signifiait : « Oh ! si vous disiez vrai I » Très dévot à saint Joseph, il lui demandait sans cesse la grâce d^une bonne mort. Saint Joseph lui obtint de quitter cette terre un mercredi,
SAISI ALPHONSR DE I.IGUOKI. — . I. 41
quelques jours avant cette belle fête de TÂssomption de Marie, afia qu'il pût la célébrer avec les anges en arrivant dans le ciel.
Du reste, le Dieu qui aime ceux qui Taiment, lui faisait goùtef par anticipation les joies du paradis. « Il nous disait, écrit Michel de Michèle, un de ses étudiants de Morale, qu'il sortait de Toraison. le cœur pleinement rassasié. Un jour, ajoute cet étudiant, c'était en septembre 1759, pendant Toraison de l'après-midi, comme j'étais logé près de notre père, j'entr'ouvris la porte de sa chambre, croyant entrer dans la mienne. Il était à genoux, la figure resplendissante, les yeux fixes, dans l'attitude d'un saint en extase. Au bruit que je fis, je le vis tressaillir mais sans changer d'attitude. Je me sentis près de m'évanouir, et je m'enfuis tout bouleversé. »
Deux ans après, un autre étudiant, le frère Verdesca, fut témoin d'une extase accompagnée de ravissement. « Au commencement de 1762, dit-il, j'allais un matin chez notre père pour réciter, comme de coutume, l'office avec lui. En entrant dans sa cellule, je le vis élevé de deux ou trois palmes au-dessus de sa chaise dans l'attitude d'un homme moitié assis moitié à genoux. Il avait les bras étendus, les yeux ouverts et levés vers le ciel, le visage embrasé, lumineux, comme transfiguré. J'entrai doucement dans la cellule, et je me mis à genoux entre le fauteuil et le lit, de manière à pouvoir, en tournant la tête, contempler sa figure. Le ravissement dura près d'un quart d'heure, mais pour moi ce quart d'heure ne parut qa un instant. Pendant que , les yeux baignés de larmes, je considérais ce spectacle tout céleste, le serviteur de Dieu poussa un profond soupir, et s'écria : « Mon Dieu, mon Dieu ! » Il revint à lui à ce moment, et se retrouva sur son siège dans son état naturel. J'éclatai en sanglots, ce qui lui fit remarquer ma présence et le couvrit de confusion. Se tournant vers moi, il me dit d'un air de doux reproche : (( Malheureux, vous étiez donc là ! Surtout ne racontez à personne ce que vous avez vu. » Et nous nous mimes à réciter l'office, mais il restait comme étourdi sous l'impression de ce long ravissements »
De cette union intime avec Dieu découlait dans i'Àme d'Alphonse une immense charité pour tous les privilégiés du cœur de Jésus. Il éprouvait à l'égard des pauvres, des malades, des malheureux, les mêmes sentiments que Jésus, et volontiei^il lui eût emprunté la sublime formule de sa charité : Venez à moi, vous tous gui souffrez^ et moi je vous soulagerai. De là ses efforts inouïs pour secou-
1. Le p. Mansione, qui raconte ce fait au procès, le tenait de Verdesca lai-mènie, témoin absolument digne de foi.
rîp les pauvres âmes abandonnées en Calabre, en Sicile, et jusqu'aux confins de TAsie. De là sa tendresse compatissante pour les indigents et ses abondantes aumônes, il exhortait tous les recteurs à donner aux pauvres, bien q<u'ils fussent pauvres eux-mêmes. « Ayez confiance en Dieu, disait-il, et si vous donnez aux membres souffrants de Jésus-Christ, il vous donnera ce dont vous avez besoin : Date el dabitur vobis, » Lui-même, quoique se trouvant presque toujours en détresse, distribuait des vivres à tout venant, sans trop demander qui implorait sa pitié. Arrive un jour à Nocera un homme assez bien vêtu et qui se disait chevalier français : il n'en sollicitait pas moins Faumône. « Faites-le bien dîner, dit-il au père ministre, et donnez-lui deux carlins. — Mais, père, lui répondit celui-ci, il y a beaucoup de ces prétendus chevaliers qui sont tout simplement des chevaliers d'industrie. — Jésus! Marie! s'écria-t-il, que ditesvous là? En tout cas je ne perdrai pas mon aumône, puisque je la fais à Jésus-Christ. » Son cœur est tout entier dans cette parole. Dans une autre circonstance, cheminant par les rues avec un compagnon, il rencontra un pauvre. Il ôta son chapeau et fit à ce malheureux un profond salut. Comme son compagnon lui témoignait son étonnement : « Il faut respecter tout le monde, dit-il, et particulièrement les pauvres de Jésus-Christ, »
11 s'intéressait surtout aux personnes dont la vertu, par suite de la misère, pouvait être en péril. Combien d'àmes faibles, par ses exhortations et ses charités, il a préservées du naufrage ou retirées dei'abime! Les religieuses, qui parfois manquent dé tout au fond de leurs couvents, excitaient aussi sa sollicitude. Ayant appris que le monastère de Foggia, fondé par la sœur Marie-Céleste, se trouvait non seulement endetté mais privé de toute ressource, il envoya un père à Foggia pour intéresser à cette situation les personnes charitables de la ville, et réussit ainsi à tirer d'embarras ces religieuses du Saint-Sauveur qu'il regardait à bon droit comme les sœurs cadettes de l'institut. Plusieurs fois aussi il vint en aide aur religieuses de Scala, qui mouraient de faim sur leurs rochers. La pension que lui servait son frère Hercule, celle de la société des Docteurs, les revenus de sa chapellenie, tout l'argent, en un mot, 4ja'il recevait de divers côtés, ne faisait que passer par ses mains pour s'en aller dans la bourse, toujours vide, des recteurs, ou dans les mains des pauvres.
Les malades eurent toujoui^s en lui un père plein de compassion et de tendresse. Il allait les voir plusieurs fois le jour, sans aucune distinction entre novices ou profès, frères ou domestiques. Assis préë
de leur lit, il s'informait de leurs besoins, les consolait, les fortifiait en les animant à souffrir pour Jésus-Christ. Quand il rencontrait rinfirroier, il lui demandait encore de leurs nouvelles et lui recommandait d'exécuter ponctuel lemant les ordonnances du médecin par rapport à la nourriture et aux médicaments. Quand le cas était grave, dans les convalescences dangereuses, par exemple, il assistait lui-même aux repas des malades, afin de s'assurer personnellement de la quantité et de la qualité des aliments. Un étudiant, Lorenzo Nigro, avait Testomac tellement débilité qu'il ne pouvait retenir aucune nourriture. Alphonse prit un soin infini de sa santé. « J'écrivais un jour sous sa dictée, dit Lorenzo, sa Préparation à la Mort, Faible de complexion, je fus pris tout à coup de vomissements fréquents. Notre père m'envoya àNaples avec le père Hargotta pour consulter le célèbre médecin Ventapane. Je restai dans cette ville pendant plus d'un mois, et je revins au couvent parfaitement guéri. »
Alphonse avait surtout grande pitié des âmes désolées par les scrupules ou d'autres épreuves spirituelles. On peut voir par ses lettres à certaines pénitentes combien il compatissait à leurs souffrances et s'ingéniait par tous les moyens à les soulager. Le remède auquel il revenait toujours, c'était l'obéissance; mais les scrupuleux cesseraient de l'être sans l'aveuglement qui les porte comme invinciblement à préférer leurs imaginations aux décisions de leur confesseur ; d'où la nécessité de les soutenir perpétuellement contre une tentation qui ne cesse jamais. Le père Jean Rizzi, malgré sa science et son jugement, tomba dans des anxiétés désespérantes. 11 ne songeait plus guère au gallicanisme que lui reprochait jadis le saint fondateur. Que le pape fût infaillible ex sese, ou par le consentement de l'Église, cela l'inquiétait peu maintenant ; mais lui, si saint, si ennemi du péché qu'il fuyait comme le diable toute personne du sexe, se voyait à chaque instant coupable des fautes les plus graves. Dans ses crises de terreur il informait de son état le patient et charitable Alphonse, qui le rassurait de son mieux : « Vous êtes donc toujours tourmenté par vos scrupules, lui écrivait-il le 5 juillet 1761; pourquoi aussi ne faites- vous pas ce que je vous ai tant de fois recommandé? Ne vous confessez pas, mais pas du tout, mais jamais, de toutes ces tentations et complaisances dont vous me parlez. Je vous le dis en conscience et de la part de Dieu, ce sont là des peines et non des péchés. Cela, je vous l'affirmerais mille fois, et j'aurais avec moi tous les probabilioristes et les tutiorisies : les Concina, les Sinnichius, les Yendroch, les Fagnan. Il faudrait avoir
perdu la tête pour vous dire le contraire. Donc paix et tranquillité. Vous êtes dans la grâce de Dieu; loin de pécher, vous gagnez des mérites à l'occasion des suggestions qui vous tourmentent. Dites la messe sans vous confesser, en toute sécurité et liberté. »
Le père Rizzi, comme tous les scrupuleux, s'apaisait un jour et recommençait ses lamentations le lendemain. Il avait oublié, disaitil, des péchés dans ses confessions passées, il pouvait le jurer devant Dieu : n'était-il pas obligé de les confesser? « Non seulement vous n'y êtes pas obligé, lui répondait Alphonse, mais vous êtes tenu de ne pas le faire, et ceux qui vous écoutent là-dessus font très mal. Inutile de vous exposer les raisons décisives qui me font ainsi parler. Courage! je regarde votre salut éternel comme assuré. » 11 ajoutait, quelques jours après : « Votre état est bien misérable, dites-vous; plût à Dieu qu'il fût celui de tout le monde! Soyez sûr que Dieu vous aime. » Ainsi consolait-il le père Rizzi, qui vécut encore dix ans dans la pratique des plus hautes vertus, prêchant et confessant malgré ses tortures intérieures. Vingt jours avant sa mort, le Dieu qui l'avait mis, pour le purifier entièrement, dans le creuset des tribulations, lui fit bien voir qu'il l'aimait. Le nuage disparut, et jusqu'à son dernier soupir, son àme, calme et sereine, ressentit comme un avant-goût des joies du paradis. A peine avait-il quitté la terre que tout le peuple, témoin de sa vie héroïque, s'écriait : « Le saint est mort, le saint est mort ! »
La tendre charité d'Alphonse brillait plus encore quand il s'agissait de raffermir une vocation chancelante. Si la tentation provenait de quelque assaut du démon, de l'aveuglement de l'esprit plutôt que de l'obstination de la volonté, il priait et faisait prier pour le malheureux engagé dans les filets de l'ennemi. Il employait pour le sauver tous les moyens que la prudence lui suggérait, sans s'offusquer de ses extravagances ni de ses impertinences. Un jeune profès, Joseph Helchionna, neveu du père Jérôme Ferrara, ayant été envoyé à Iliceto, s'imagina qu'on l'avait confiné dans ces bois de la Fouille par punition. Comme sa conscience ne lui reprochait aucune faute, il écrivit au saint fondateur une lettre insolente pour protester contre l'injustice dont il était victime. Il menaçait même de quitter la congrégation si on ne le retirait dlliceto. Au lieu de se fâcher, Alphonse plaisanta le jeune révolté : « Saint Antoine, lui écrivit-il, suppliait un jour saint Paul, premier ermite, de l'introduire dans sa cellule. « Si vous n'ouvrez pas, lui disait-il, je mour- « rai sur le seuil de voire porte. — La belle manière de prier, lui « répondit saint Paul, que de prier en menaçant! » Je vous dis la
même chose, et vraiment je ne puis excuser votre lettre qu'en la mettant sur le compte de votre imagination échauffée. D'abord, où avez- vous pris cette belle idée qu'on vous a envoyé à Uiceto pour vous punir? — Je demanderai la dispense, dites-vous. Très bien, mais qui vous la donnera? Hé ! maître Georges, vous perdez votre temps. Ne vous laissez pas troubler par les tentaiions; recourez à la Madone, et puis ne craignez rien. Je ne communiquerai pas votre lettre au père Ferrara; mais, de grâce, une autre fois moins d'emportement, s'il vous plait. Vous avez de la chance que je connais votre bon cœur. Comment! vous ne savez pas encore que chez nous les sujets changent de résidence, non pas seulement à raison d'une faute commise, mais selon les convenances des supérieurs? Voulons-nous donc faire de notre institut le pendant des monache di famiglia^l Allons, je vous excuse, parce que ce n'est pas vous, mais dame fantaisie qui a dicté votre lettre; seulement dites à cette dame de se montrer à Tavenir un peu plus discrète. » Un coup de fouet, durement appliqué, eût peut-être jeté loin de la voie le fougueux Melchionna : cette manière toute paternelle de lui reprocher en riant une incartade assez sérieuse l'attacha pour toujours à la congrégation.
Dans La vie de communauté, ses rapports avec ses frères étaient empreints du même esprit de charité. Toujours affable et patient, n'affectant aucune singularité, ceux qui vécurent avec lui nous le représentent comme un bon père au milieu de ses enfants, leur donnant l'exemple de toutes les vertus, mais avec la simplicité d'un religieux ordinaire. « Les religieux moroses, aux lèvres cadenassées, au visage renfrogné, ressemblent, disait-il, aux novateurs, qui, pour en imposer au public, prennent des airs d'austère gravité. Dieu, ajoutait-il, n'aime pas l'affectation. »
Craignant de pécher par la langue, cette machine d'universelle iniquité, comme l'appelle saint Jacques, Alphonse parlait peu et avec mesure à l'exemple des saints. « Jamais , dit le père Costanza, ne sortait de sa bouche une parole tant soit peu répréhensible. » Mais cette réserve habituelle ne l'empêchait pas d'être très aimable, enjoué même dans les récréations. 11 savait écouter les autres avec intérêt, ce que ne savent pas faire les loquaces, et dire son mot avec à propos. Quand, après la seconde table, il arrivait dans la salle commune où les pères l'attendaient avec impatience, l'entretien devenait général et roulait habituellement sur des ma-
1. Personnes qui menaient la Tie religieuse dans leur famille.
iières spirituelles. On parle de ce qu'on aime, et les enfants comme le père ne voulaient aimer que Dieu. Du reste, étrangers au monde qu'ils ne fréquentaient pas, et préservés des gazettes, qui heureusement n'existaient pas, de quoi auraient pu s'entretenir les pères du Très Saint-Rédempteur si ce n'est de Dieu et des âmes, les deux objets de leur amour? La récréation reposait l'esprit sans le dissiper. Les contemporains d'Alphonse, pères ou étudiants, notaient, en rentrant dans leurs cellules, les paroles édifiantes sorties de sa bouche. Nous pouvons, grâce à eux, donner à nos lecteurs une idée de ces conversations dont Alphonse savait toujours profiter pour inculquer à ses compagnons quelque pieuse pensée.
Le 6 septembre 1759, l'entretien roulait sur le départ de Charles 111. C'était la grande nouvelle du jour. Appelé au trône d'Espagne, le roi allait quitter Naples. « Il parait, dit un père, que le roi Charles se montre fort désolé, et témoigne un vif regret de ce départ forcé. — Les royaumes ne suffisent donc pas pour rassasier un homme, répondit Alphonse; non. Dieu seul peut nous rassasier. » Quelques jours après, toujours à propos du même Charles III, on s'extasiait sur les magnifiques découvertes qui avaient illustré son règne , on vantait surtout le musée d'antiquités de Portici, et l'on sentait aux exclamations des interlocuteurs qu'ils n'auraient pas été fàchéB de le visiter. « Pour moi, dit Alphonse en souriant, vous rassembleriez ici tous les musées de l'univers que je ne ferais pas une enjambée pour les voir. J'ai visité un jour le musée de Noie et je m'en suis toujours repenti. »
Parfois, sans doute à l'occasion de quelque décès, la convei*sation prenait ud tour plus sombre. Le 4 avril 1760, comme on parlait de la mort, Alphonse avoua que la pensée de la mort le terrifiait, par la raison qu'il avait si peu satisfait pour ses péchés. « Quand ces craintes me tourmentent, dit-il, je n'ai d'autre refuge que de me jelcr dans les bras de la Madone. » Le lendemain quelqu'un exprimait ses anxiétés au sujet du salut étemel. A ce propos le saint raconta les terreurs de saint Andi*é Avellin et de saint Louis Bertrand. « Ce sentiment des hommes de Dieu, ajouta-til, ne laisse pas que de m'impressionner beaucoup ; cependant, nous autres religieux, nous ne devons pas craindre autant que les gens du monde. Nous sommes dans la situation des marins qui subissent une tempête dans le port, où rarement on fait naufrage, tandis que les gens du monde ressemblent aux passagers ballottés par les vagues furieuses en pleine mer, et menacés à chaque ins-
tant de sombrer au fond de Tablme. » De fait, la mort l'effrayait plus de loin que de près, car plusieurs fois il la vit arriver sans se troubler. Â cette même époque, étant tombé malade à Naples, ses amis et ses confrères le trouvaient en grand danger. On appeljBi Carminé Ventapane, son ami. Quand le médecin Teut bien examiné : « Carminé, lui dit-il avec calme, il faut me dire si je suis gravement atteint, afin que je me prépare au grand voyage. » Le médecin sourit, et montrant du doigt les pères consternés, il dit : Trepidaverunt timoré iibi non erat timor *. Cette citation dérida tout le monde, mais ne produisit aucune impression sur Alphonse, qui, devant la vie ou la mort, ne voulait que le bon plaisir de Dieu.
Le 20 avril 1760, on s'entretenait du libertinage qui régnait dans le monde. Alphonse rappela les désordres de la cour de Versailles, l'immoralité de la noblesse française à cette époque, Teffronterie des dames napolitaines entretenant un sigisbée, et il prit occasion de là pour montrer quelles actions de grâces le religieux doit au Seigneur pour l'avoir tiré de ce monde pervers. « En religion, ditil, les oraisons multipliées, les saintes lectures, les bons exemples, impriment profondément dans Tàme les choses divines, dont le souvenir, toujours présent, la fortifie au moment des tentations. Les mondains, au contraire, dont la pensée et les conversations ne s'élèvent pas au-dessus de la terre, ne trouvent dans leur imagination, au moment du danger, que des idées terrestres, propres à déchaîner les passions au lieu de les réprimer. »
Jamais Alphonse ne parlait de lui-même que pour édifier ses frères. Un jour, à l'occasion de je ne sais quel anniversaire, il raconta aux étudiants un grand nombre de particularités relatives à sa vocation, par exemple l'échec qui détermina sa retraite du barreau, sa lutte contre son père, la série de difficultés qu*il eut à vaincre pour quitter Naples. Quant à la raison déterminante de sa sortie du monde, ce fut la méditation du quid prodest. « Cette maxime, dit-il, a poussé beaucoup de saints à renoncer au monde, par exemple saint Ignace et saint François Xavier; et, pour dire la vérité, c'est aussi cette pensée qui me Ta fait fuir. Mon père m'énumérait tous les avantages d'une position naturellement très satisfaisante, mais je me dis : Quid pr odes t ? tout cela passera bien vite, — et je me décidai à quitter, comme des vanités, ces biens périssables. » Bonne leçon pour des jeunes gens que l'image enchan-