‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787Chapitre 18 sur 190 · VUa de S. Alfçnso, dal R. P. Ripoli, cap. x · texte numérisé non relu

VUa de S. Alfçnso, dal R. P. Ripoli, cap. x

dans votre amour, en sorte que j'accomplisse toujours non pas ma volonté mais la vôtre. Ne permettez pas, 6 mon unique et souverain bien, que je ne me sépare jamais de vous par un péché mortel, ni même que je contriste votre cœur par un péché véniel pleinement délibéré. » Après la sainte messe, uni au Dieu qu'il venait de recevoir, il prolongeait son action de grâces durant un temps considérable. Dans la journée, les livres ascétiques, la vie des saints, la lecture de TÉcriture sainte, Tentretenaient dans de célestes pensées. Le soir, à Tadoration des Quarante heures, il oubliait le temps, si bien que son confesseur lui défendit de prolonger ses stations au-delà d'une heure et demie. Quant à sa dévotion envers la sainte Vierge, récitation du rosaire, visite à ses sanctuaires privilégiés, jeûne du samedi, neuvaine préparatoire aux fêtes célébrées en son honneur : il ne négligeait rien pour montrer à cette céleste mère sa confiance et son amour.

Persuadé que Thomme incline toujours vers le relâchement et qu'il faut souvent, sous peine de déchoir, sortir de la routine ordinaire pour se retremper dans la ferveur, il imagina d'ajouter aux exercices spirituels de chaque année un stimulant non moins efficace. A ses trois amis, Hazzini, Panza et Porpora, s'étaient joints don Janvier Sarnelli, fils du baron de Ciorani, Michel de Alteriis, et plusieurs autres jeunes gens, tous fortement préoccupés d'avancer dans la perfection. Il leur proposa de prendre un jour chaque mois pour se retirer ensemble dans quelque solitude, où, libres de toute occupation, ils consacreraient leurs moments aux intérêts supérieurs de Dieu et de Tàme. Le projet adopté par acclamation, de Alteriis offrit pour ces réunions une de ses maisons de campagne. Heureux de pouvoir dérober chaque mois quelques instants au monde, Alphonse et ses amis s'y donnèrent rendez-vous. Là, dans un pieux oratoire, aux pieds de la vierge Marie, les heures s^écoulaient, trop vite à leur gré, en saintes méditations, conférences de piété, exercices de pénitence. L'enfant Jésus, représenté devant eux par son image, présidait à table, et chacun des convives lui apportait, au profit des pauvres, une partie des mets qui lui étaient servis. Le repas terminé, la récréation se passait à chanter des hymnes de TÉglisc ou de pieux cantiques. Et quand finissaient ces jours de paix et d'allégresse, les solitaires retournaient à leurs occupations, enviant le sort des religieux qui vivent, loin du monde, dans le calme et le silence du couvent.

A tous ces moyens de ranimer la ferveur Alphonse joignit le plus efficace de tous : la réception fréquente du sacrement de pénitence.

Non seulement il se confessait tous les huit jours, mais à cause de sa conscience tîniorée, qui craignait jusqu'à l'ombre du péché, il entretenait des relations habituelles avec son directeur. Pour comprendre la vie intérieure d'Alphonse, il faut savoir que Dieu ynêla toujours les afflictions les plus crucifiantes aux faveurs spirituelles les plus singulières. Souvent le trouble, le doute, Finquiétude, tourmentaient son âme au point de lui faire subir un véritable martyre. On peut suivre sur les pages de son journal intime les étapes du chemin douloureux qu'il eut à parcourir, chemin semé de croix si pesantes qu'il serait tombé, comme Jésus sur la route du Calvaire, s'il n'avait eu pour le soutenir l'appui constant de son directeur.

Le Dieu de la croix tient en réserve pour chacun des élus l'épreuve particulière qui répond à ses besoins. Il lui plut de conduire son serviteur Alphonse au sommet de la montagne sainte par la voie la plus âpre de toutes, la voie des tribulations intérieures, qu'avaient suivie avant lui les Dominique, les Bonaventure, les Ignace, les Madeleine de Pazzi, les Jeanne de Chantai, et tant d'autres saints et saintes. Le Seigneur traite ainsi ses plus grands amis pour des raisons qu'il n'est pas difficile de pénétrer.

Ceux qu'il élève sur les hautes cimes ont besoin, pour se préserver du vertige de l'orgueil, de s'abîmer sans cesse dans leur néant par des exercices constants d'humilité. Or quoi de plus humiliant, pour un docteur du peuple comme saint Alphonse, que d'habiter en luimême comme dans une chambre obscure où parfois ne pénètre pas le plus faible rayon de cette lumière qu'il répand à flots sur les ^mes, et d'être obligé de se traîner sans cesse, comme un enfant ou on aveugle, vers un guide spirituel pour demander la route à suivre. De là cet esprit d'abjection et cette simplicité d'enfant qui furent les traits caractéristiques de sa sainteté.

De plus, les hommes appelés à commander doivent être rompus ^l'obéissance sous peine de tomber bientôt sous la servitude de la volonté propre. Or, sansjamais cesser de commander, Alphonse dut à ses inquiétudes de conscience de surpasser tous ses sujets en obéiss^ce. La parole de ses directeurs devînt littéralement pour lui parole d'évangile. Dans ses perplexités, il se contentait d'exposer la situation, puis il consignait par écrit la réponse qu'il recevait, comme si Dieu même l'eût dictée. Afin de couper court à toute envie de

raisonner ou de résister, il fit le vœu d'obéir à son directeur, clouant • *

ainsi sa volonté propre sur larbre de la croix.

Au reste, ces tribulations, si sanctifiantes pour lui, ont également profilé aux autres. Le saint a passé une partie de sa vie au confes-

sionnal, ce divin refuge des âmes éprouvées, tentées ou découragées. Pour accueillir avec patience et consoler ceux qui pleurent, il faut soi-même avoir connu les larmes, dit avec raison le cygne de Mantoue. Habitué à l'épreuve, Alphonse fut, au tribunal de la pénitence, le grand consolateur des affligés et le très habile médecin de toutes les maladies de Tàme, en particulier du scrupule, comme on peut le voir par ses judicieux avis sur ce sujet. N'est-ce point aussi sous Tinfluence de ses tortures morales qu'il voulut approfondir le système des lois et de la conscience, cherchant à sortir du doute sans empiéter sur les droits du législateur comme sans sacrifier ceux de la liberté?

Chose étrange et qui montre jusqu'à l'évidence le caractère providentiel de celte épreuve, les tourments intérieurs d'Alphonse n'entravaient en rien sa liberté d'esprit ni son incessante activité : un pareil crucifiement aurait suffi pour tuer vingt fois un corps plus robuste que le sien et paralyser une àme que Dieu n'eût pas soutenue. Et jamais homme ne fut plus contemplatif dans la prière, plus appliqué à l'étude, plus prudent au conseil, plus résolu dans Texécution, plus actif dans les travaux apostoliques.

Telle nous apparaît la vie intérieure du jeune prêtre quand les supérieurs de la Propagande le lancèrent à la poursuite des pécheurs, non seulement à Naples, mais dans les diverses contrées du royaume. Uniquement inspiré par l'amour des âmes, Alphonse accepta de prêcher aux savants et aux ignorants, aux nobles et aux lazzaroni. S'il montra quelque préférence, ce fut toujours pour les plus pauvres et les plus abandonnés. De même il rompit en visière avec l'éloquence des prédicateurs alors en vogue. C'était le temps du verbiage pompeux et fleuri qui déshonora si longtemps la chaire chrétienne. L'orateur étalait devant un auditoire, qui souvent n'y comprenait rien, un vain fatras d'érudition, de périodes artistement ciselées, de mots à effet, de figures outrées, et débitait ces ridicules fadaises sur un ton emphatique et déclamatoire qui ne rappelle en rien les intonations simples et variées de la conversation. Bien loin d'imiter ces ennuyeux rhéteurs qui se prêchent eux-mêmes, Alphonse se mit à prêcher simplement, comme Paul, Jésus crucifié. Plein de la science sacrée dont il faisait son étude quotidienne, éloigné de toute aitectation dans le style comme dans les manières, il parut en chaire avec l'autorité d un homme de Dieu donnant au peuple, non sa doctrine, mais la doctrine du Maître qui Ta envoyé. Sa parole, écho de la parole du Verbe, tombait ainsi sur ses auditeurs comme une manne céleste, dont la suavité pénétrait l'àme du littérateur aussi

Lien que celle du paysan. Aussi remarquait-on à ses sermons des ecclésiastiques distingués, des avocats, des procureurs, des gentilshommes, des dames de haut rang, mêlés aux artisans et aux ou- ^Tiers, et tous quittaient Téglise silencieux et recueillis, méditant les Srandes vérités qu'ils venaient d'entendre. Un satirique de talent, Xicolas Capasso, qui souvent égayait les Napolitains par ses spirituelles facéties, assistait régulièrement aux sermons d'Alphonse, qui du reste était son ami. « Don Nicolas, lui dit un jour le prédicateur, je vous vois toujours au pied de ma chaire; j'imagine que vous méditez une satire contre moi. — Nullement, répondit Capasso; de vous je n'attends ni style fleuri, ni belle période, et c'est vraiment un charme de vous écouter parce que vous vous oubliez vous-même pour prêcher Jésus-Christ. » En parlant ainsi, Capasço faisait Téloge de Torateur et son propre éloge.

Un an après son ordination, autorisé à entendre les confessions, le nouveau prédicateur se vit aussitôt entouré de pénitents, désireux depuis longtemps de lui confier le soin de leur àme. Au confessionnal comme en chaire, il étonna par sa méthode, qui contrastait singulièrement avec celle des rigoristes alors en honneur. D'après ces disciples de Jansénius, le pauvre pécheur n'était jamais assez bien préparé pour recevoir l'absolution de ses fautes, ni assez accablé de pénitences pour les expier. On éloignait ainsi d'un sacrement qui ne pouvait plus s'appeler le sacrement de la miséricorde. Bien qu'élevé par des partisans de l'école rigide, le jeune confesseur comprit dlnstinct ce que l'étude lui démontrera plus tard, c'est-àdire que pour conduire les âmes au ciel, il faut tenir le juste milieu entre le laxisme, qui laisse croupir le pécheur dans le vice, et le rijçorisme, qui le désespère en Taccablant d'intolérables fardeaux. Dur pour lui-même mais indulgent pour les autres, Alphonse accueillait avec bonté les plus grands pécheurs. « Plus une àme est enfoncée dans le mal, disait-il, plus il faut la bien recevoir, afin de l'arracher aux griires de l'ennemi. » Il écoutait le pénitent avec patience et douceur, et finissait par le disposer à l'absolution, soit immédiatement, soit après un temps d'épreuve. Quant à la pénitence sacramentelle, au lieu de surcharger d'œuvres difficiles, qui trop souvent restent inaccomplies, il imposait des exercices de piété très simples, mais de nature à éloigner du péché et à ranimer la ferveur.

Grâce à cette méthode tout évangélique, il réussit à opérer d'innombrables conversions, même dans les quartiers les plus excenthqaes de Naples, parmi les lazzaroni, qu'il instruisait et attirait

ensuite à ses pieds par son extrême bonté. Non seulement il convertissait ses pénitents, mais il en faisait des chrétiens fervents et des apôtres pleins de zèle.

Un jeune maître d'école, Pierre Barbarese, plus habile à pervertir ses élèves qu'à les instruire, vivement touché par un sermon d'Alphonse, résolut d'en finir avec sa vie de désordres. Il alla se jeter aux pieds du prédicateur pour lui faire l'aveu de ses fautes. Celui-ci sut l'attacher si fortement à Dieu, que le converti devint un modèle d'instituteur. Désireux de sauver les enfanis qu'il avait autrefois scandalisés, il les attirait de grand matin à l'école, leur enseignait la doctrine chrétienne, et leur rappelait les vérités éternelles ; puis, la prière récitée, il les conduisait à l'église pour entendre la sainte messe. Le soir, il visitait avec eux Jésus et Marie. Chaque semaine, il les disposait à recevoir les sacrements, et faisait lui-même à l'église la préparation à la communion et l'action de grâces. Dans son zèle il dressa même les plus instruits de ses élèves à suggérer ces mêmes actes aux moins capables, pratique édifiante qui se conservdL longtemps à Naples.

Un jour vint se jeter aux pieds d'Alphonse un ancien soldat qui depuis de longues années menait une vie déréglée. Plusieurs fois déserteur, il n'avait échappé au dernier supplice que par suite d'une haute intervention. Expulsé de l'armée, il vivait en proscrit, pour ne pas dire en brigand. Le hasard l'ayant amené au sermon du nouveau prédicateur, il se rendit près de lui, confus et tremblant, non pour réclamer un pardon dont il se croyait indigne, mais pour lui exposer son lamentable état. Alphonse l'accueillit avec tendresse, l'excita au repentir, et entendit sa confession. Non seulement il le délivra du poids de ses fautes, mais il l'enflamma d'un tel zèle que Nardone (c'était son nom) devint, avec Barbarese, un de ses plus puissants auxiliaires dans l'œuvre de la conversion des pécheurs.

Une parole d'à-propos, une repartie saisissante lui suffisait parfois pour ébranler les cœurs les plus endurcis. Un gentilhomme chargé de péchés lui en faisait un jour le récit avec une froideur glaciale. « Vous n'avez pas d'autres fautes? lui dit Alphonse après l'accusation. — Non, répondit le pénitent, je n'ai que cela sur la conscience. — Vous n'avez que cela sur la conscience! reprit le confesseur avec émotion, mais que pourriez-vous y mettre de plus? Vous ne voyez donc pas que, pour ressembler à un turc, il ne vous manque que le turban? Mon enfant, quel mal vous a donc fait Jésus-Christ? » Ces quelques mots, prononcés avec l'onction que le zèle inspire, firent pénétrer dans cette âme indifférente la plus vive

conlrition. « Mes fautes sont donc telles, se dit à lui-même le pauvre pécheur, que je n'aurais pu en commettre de plus énormes! » Il reçut l'absolution, le rouge au front, les yeux pleins de larmes, et dès lors il ne cessa de pleurer ses péchés jusqu'à son dernier jour. Nous retrouverons plus loin Jean Olivieri, c'était son nom, devenu Tarai d'Alphonse et l'un de ses plus fervents disciples.

i\on content de convertir les pécheurs, le zélé missionnaire les initiait aux pratiques de la piété et de la mortification chrétienne. Tous ses pénitents devenaient des hommes d'oraison, devrais enfants de Marie, de fidèles amis de Jésus au saint Sacrement. Leur grand nombre ne lui permettant pas de les instruire individuellement comme il l'aurait voulu, il imagina de les réunir pendant les soirées d'été dans quelque endroit solitaire, où il pourrait leur parler familièrement de Dieu et de leur Ame. A ces conférences affluèrent bientôt des artisans, des ouvriers, des lazzaroui, enthousiastes de leur pieux directeur. Ses amis, Mazzini, de Alteriis, et d'autres prêtres zélés, prêtèrent volontiers leur concours à ces entretiens populaires. A voir celte réunion de prêtres et d'ouvriers unis de cœur et d'âme dans l'amour du même Dieu, on eût dit une assemblée des premiers chrétiens.

Mais à Naples, comme ailleurs, il ne manque pas d'imaginations vives, qui voient dans chaque motte de terre une montagne aussi haute que l'Himalaya. Des agités et des craintifs se demandèrent ce qae signifiaient ces rassemblements nocturnes de laïques et d'ecclésiastiques, et quelle trame s'ourdissait ainsi dans l'ombre. Un incident burlesque, sinistrement interprété, fit naître toutes sortes de soupçons. Parmi les gens du peuple il s'en trouvait parfois qui, faute d'instruction, se livraient à des mortifications exagérées. On dénonça par exemple un pauvre ouvrier qui, forcé de travailler tout le long du jour pour nourrir sa famille, se condamnait encore à ne manger ^e des raisins et des herbes crues. Alphonse lui reprocha ces ri- S^euçs immodérées. Don Porpora, qui ne craignait pas d'égayer l'assemblée, ajouta en plaisantant : « Il faut manger pour vivre : Keu le veut ainsi. Si l'on vous donne des côtelettes, prenez-les, et grand bien vous fasse! » Ces propos, habilement commentés, chan- 8*Pent les soupçons en certitude. Évidemment on était en présence dunclub d'épicuriens, de molinistcs, ou d'autres hérétiques plus ^ngereux encore, qui cachaient leur immoralité sous le couvert de k dévotion. Immédiatement on informa le cardinal-archevêque, gardien des bonnes mœurs, de cette découverte, en notant avec soin les circonstances aggravantes : réunions nocturnes, propos équivo-

qucs, grand nombre de lazzaroni, cris et rires bruyants, sans compter d'autres indices qui permettaient de croire à un complot contre la religion ou la sûreté de l'État.

A tout hasard Tarchevéque avisa du fait le gouverneur de la ville, qui ordonna au chef de la police de se rendre, sous un déguisement, à la prochaine réunion des clubistes. Celui-ci s'embusqua de manière à tout voir et à tout entendre sans être remarqué. Comme c'était l'octave de la Nativité de la sainte Vierge, Torateur parla de langes, de berceau, et de beaucoup d autres choses qui parurent suspectes au représent^mt de Tordre public. II fit son rapport en conséquence, et l'arrestation des principaux meneurs fut décidée pour le lendemain.

Alphonse se trouvait fort à propos chez l'archevêque quand on vint lui signifier la décision des autorités. II comprit aussitôt qu'il s'agissait de sa réunion et se hâta de contremander la conférence du soir; mais ses deux convertis, devenus ses principaux auxiliaires, Nardone et Barbarese, n'ayant pas été prévenus à temps, se rendirent comme les autres joure sur la place de la Stella^ où ils furent appréhendés et conduits au poste. Chemin faisant, Nardone dit à son camarade : « Cette politesse n'est peut-être pas de votre goût? — Pardon, répondit en riant Barbarese, les juifs garrottèrent Jésus pour le conduire au prétoire, et ces bons agents se contentent de nous mener avec une simple ficelle au bras. » Le procureur les somma de dire toute la vérité sur la réunion nocturne. Ils répondirent naïvement qu'Alphonse de Liguori Tavait organisée pour enseigner la doctrine chrétienne à de pauvres ignorants comme eux. A ce nom, le procureur tomba des nues. « Dieu vous le pardonne, leur dit-il en éclatant de rire, mais vous avez mis en alarme l'Église et TÉtat. » On les conduisit chez le gouverneur, qui prit plaisir à les questionner sur les pratiques de piété qu'on leur enseignait; mais pendant l'entretien les deux camarades ayant entendu la sonnette du saint Sacrement, se précipitèrent au balcon en criant : « Voilà Çîotre- Seigneur, voilà Notre-Seigneur ! » Et ils se jetèrent à genoux pour adorer le divin viatique, ce qui arracha des larmes au gouverneur.

Le lendemain, la capitale était en émoi. Un saint homme, rencontrant Alphonse, lui demanda de vouloir bien prier pour préserver la ville du malheur dont elle était menacée par les nouveaux hérétiques. Mazzini étant allé dire la messe chez les camaldules, un de ces religieux lui demanda s'il connaissait la nouvelle secte. « Quelle I? demanda Mazzini. — La secte des côtelettes, dit avec effroi

^iftterlocuteur, cette secte mêlée de prêtres et de laïques qui se

réunissent sur la place de la Stella. — Je la connais, répondit Mazzmi,et vraiment je ne crois pas que ces sectaires soient des hommes bien dangereux. »

Cependant, à l'occasion de cet imbroglio, Alphonse alla trouver le cardinal pour lui expliquer le bruit opéré par ces conférences populaires, ce dont le cardinal le remercia, tout en le priant de ne pas continuer les rassemblements en plein air. « Les loups pourraient se couvrir de peaux de brebis, lui dit-il, et faire du mal sous votre nom. » Le zélé missionnaire dut obéir, mais afin de perpétuer un système d'instruction qui avait transformé des ouvriers, des artisans, des marchands ambulants en apôtres et en véritables saints, il résolut d'en modifier laforme, de manière aie rendre encore plus fructueux. Dans ce but il engagea Barbarese, Nardone, et les plus capables de ses pénitents, à donner eux-mêmes des conférences au bas peuple, non plus sur la place de la Stella^ mais dans des maisons ou chapelles particulières. Ceux-ci se mirent à l'œuvre avec le plus grand zèle. Installé dans la boutique d'un barbier, Barbarese apprenait chaque soir à de pauvres ouvriers les prières du chrétien, leur enseignait les principaux mystères de la religion, faisait avec eux un quart d'heure d'oraison sur les vérités éternelles ou sur la passion de Jésus-Christ, et les exhortait pieusement à la dévotion envers le saint Sacrement et la sainte Vierge. L'entretien durait une heure, heure de douces joies pour tous les associés.

II arriva ce qu'Alphonse avait prévu. L'œuvre grandit de jour en jour, et bientôt la boutique du barbier devint trop étroite pour contenir la foule qui s'y pressait. Sur le conseil de son sage directeur, Barbarese transporta la, conférence dans une chapelle appartenant à la corporation des bonnetiers, où bientôt Tentourèrent plus de cent auditeurs. Nardone et plusieurs- autres pénitents d'Alphonse avaient organisé dans divers quartier de la cité des réunions semblables, qui devinrent autant de centres de conversion et de sanctification.

In jeune cardeur de laine, nommé Angiolo, étant entré un soir chez un barbier, remarqua que des hommes du peuple, arrivant l'on après l'autre, se rendaient directement dans une arrièrel>outique. Curieux de savoir ce qui s'y passait, il les suivit et se trouva soudain au milieu d'une nombreuse réunion d'hommes qui priaient ensemble devant une statue de la sainte Vierge entourée de lumières. Étonné de ce spectacle, il demande ce que signifiait cette réunion, et ce qu'attendaient ces hommes, dont les uns étaient assis, les autres à genoux, u Nous attendons, lui fut-il répondu.

don Alphonse de Liguori, qui va nous faire une conférence sur les vérités de la religion. SU est empêché, le patron le remplacera. » En effet, Alphonse ayant fait défaut, le patron, c'est-à-dire le barbier, catéchisa les assistants, qui ensuite se mirent à prier ensemble avec une ferveur digne des premiers chrétiens. Le jeune Angiolo, touché de cette scène, sollicita son admission dans la société. Il y cultiva si bien la mortification que la congrégation franciscaine de saint Pierre d'Alcantara n'hésita pas à le recevoir au nombre de ses membres. Angiolo mourut en odeur de sainteté à Tàge de quatrevingts ans.

Ces réunions privées, se développant toujours, donnèrent naissance à Tœuvre magnifique des Chapelles, ainsi nommée parce que bientôt, à l'imitation de Barbarese, tous les chefs de conférence rassemblèrent leurs disciples dans diverses chapelles de confrérie. L'autorité ecclésiastique leur donna un règlement, et les plaça sous la direction du clergé paroissial ; chaque soir, au son de V Angélus, les associés se rendaient à leurs chapelles respectives. Après la récitation du rosaire et des actes du chrétien, on leur faisait une instruction sur un point du catéchisme. L'explication de la méthode d'oraison terminait la séance. Le dimanche se passait pour ainsi dire tout entier en exercices de piété. Le matin, méditation d'une demi-heure, communion générale à la messe, action de grâces et bénédiction du saint Sacrement. L'après-midi, visite à Jésus et à Marie, puis promenade à la campagne. Le soir, réunion à la chapelle comme les autres jours. En 1800, il existait à Naples soixantecinq chapelles et, trente ans plus tard, une centaine. L'œuvre des Chapelles comptait trente mille associés.

On voit qu'Alphonse avait compris, bien avant nos démocrates chrétiens, que le prêtre doit aller au peuple^ selon leur expression. Seulement il allait au peuple comme Jésus-Christ, non pour lui parler de ses droits politiques et sociaux, mais de ses devoirs envers Dieu et le prochain. Au lieu de prêcher constamment le bien-être matériel, il rappelait aux pauvres et aux ouvriers que Jésus naquit dans une étable, qu'il travailla dans la boutique d'un charpentier pour gagner son pain de chaque jour, et qu'enfin il mourut sur la croix. Si l'on veut travailler sérieusement à la conversion du peuple, on fera bien de revenir à la méthode enseignée par saint Alphonse, et pratiquée avec tant de succès par l'œuvre des Chapelles.

Le lecteur désirera peut-être savoir ce que devinrent Barbarese et Nardone, les deux principaux coopérateurs de notre saint dans la fondation de cette œuvre. Barbarese parvint à un âge très avancé.

fidèle toujours aux réunions. Trente-cinq ans après les faits dont nous venons de parler, il apprit un jour qu'Alphonse, alors évêque, prêchait dans diverses églises de Naples. Barbarese courut Fentendre avec son enthousiasme d'autrefois. Arrivant dans im hôpital où il voulait évangéliser les pauvres malades, Tévêque y trouva son converti. « Qu'êtes-vous venu faire ici, Barbarese? lui dit-il en souriant. — Je suis venu entendre le Saint-Esprit, » répondit avec amour le vieux conférencier. Il mourut un samedi, le 19 septembre 1767, en odeur de sainteté. Son compagnon, Nardone, toujours pénitent et toujours zélé pour la conversion des pauvres pécheurs, mourut aussi comme un saint, ne laissant d'autre héritage que le souvenir de ses vertus.

Tels furent les travaux d'Alphonse dans la capitale durant les deux premières années de son apostolat, ce qui ne l'empêcha pas de coopérer aux missions du dehors. En janvier 1727, nous le trouvons à Terlizzi, ville du diocèse de Barî, avec huit de ses collègues, sous la direction du père Torni, leur supérieur ; en avril, à Campagna, la ville épiscopale, avec quinze autres prédicateurs ; en novembre, à Bosco, près de Naples. En 1828, Benoit XIII accorda un jubilé à ritalie à l'occasion du tremblement de terre, des inondations et autres fléaux qui désolèrent les provinces, ce qui occasionna un surcroît de travail pour les missionnaires, et en particulier pour Alphonse, qui jamais ne recula devant les fatigues de ce laborieux ministère. Un acte de la Propagande prouve combien les sociétaires avaient en estime leur jeune collègue. Leur congrégation jouissait d'un bénéfice important attaché à une chapelle, bénéfice dont les revenus, d'après les dispositions du fondateur, devaient être adjugés au plus digne et au plus infatigable des prédicateurs : bien qu'il fût le dernier de tous par sa promotion au sacerdoce et son admission dans la société, les confrères d'Alphonse n'hésitèrent pas à lui conférer ce bénéfice. Hélas! ils n'auront pas toujours pour lui, nous Je verrons bientôt, ni la même générosité, ni la même bienveillance.

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