Autobiographie de la sœur
société basée sur leurs idées. Devinant leur intention, Alphonse écri- \ît à Mandarini de presser son retour à Scala, où sa présence était nécessaire. 11 en reçut cette réponse navrante : « Je reviendrai à Scala uniquement pour remplir certains devoirs et mettre ordre à mes affaires. Nos collègues de Téano, avec qui nous sommes en rapport, sont décidés à s'unir à nous. Don Silvestre sera également des nôtres, et se chargera de pourvoir aux frais de notre nouvel établissement. Si vous voulez nous accompagner, ce que nous vous demandons tous avec instance, nous serons au comble de nos vœux. Notre désir le plus ardent, c'est de ne jamais nous séparer de vous, mais de vivre unis tous ensemble dans la paix de Jésus-Christ. Si vous en disposez autrement, vous nous causerez à tous un profond cha- S^rin, mais j'espère que Notre-Seigneur et sa sainte Mère ne le per- ^ooettront pas. ))
C'est le Vendredi-Saint, au pied de la croix du Sauveur, qu'Al- J>honse reçut cette désolante déclaration. On se figure les réflexions ^^u pauvre abandonné. Ses meilleurs amis, ceux qui avaient tout ^^uitté pour le suivre, le laissaient seul sur son rocher de Scala. *^^jà il entendait les ricanements de ses ennemis de Naples lors- ^i^u'ils apprendraient sa ruine. Ce fut im moment d'inexprimable ^^goisse, qu'il n'oublia jamais. Dans sa vieillesse, il avouait au t^ère Corsano, son confesseur, qu'il avait éprouvé deux grandes tent> -«lions dans sa vie; la première, quand, au moment de quitter ■^^aples, il se vit durant trois heures aux prises avec son père ; et la ^ ^u:onde, cinq mois après, au moment du cruel abandon. Sans le ■^^ <eQ fait entre les mains de Falcoia de rester fidèle à sa vocation "*-iême si tous le délaissaient, l'institut était anéanti.
Informé par Alphonse du fatal événement, l'évéque de Castella- *-- Jare ne parut nullement s'en inquiéter : « Laissons faire Dieu, mon " iiep ami, répondit-il, et laissons aussi les hommes faire ce qu'il ^^iip plaît. Toute plantation qui n'a pas Dieu pour auteur sera dé- "*" -Cernée. Soumettons-nous, c'est notre devoir et aussi notre intérêt ^ J^irituel. Non pas que je perde de vue notre entreprise, puisqu'il a ^^^luau Seigneur de m'y mêler; mais nous devons, vous et moi, et ^^ ous plus encore que moi, nous reposer dans le sein de la Provi- ^^*cnce, qui ne perdra de vue ni son œuvre, ni ses coopérateurs. ^-^'aiJleurs vous gagnez plus que vous ne perdez à cette séparation : ^^ 'abord en vous établissant solidement dans l'obéissance; ensuite, ^'os collègues disparaissant, disparaissent de grands obstacles au Vfogrès de l'œuvre; enfin, sans ce départ volontaire de vos compagnons, il eût fallu les renvoyer, et, devant Dieu comme devant les
hommes, mieux vaut subir Fabandon que de Tinfliger aux autres, i^^-,^^^ Falcoia était un de ces caractères déterminés qui ne reculent '^T,— devant les hommes ni devant les événements. En terminant , il ii^ vitait Alphonse à se rendre près de lui pour délibérer sur les afiairt de rinstitut. Alphonse n'eut garde de manquer au rendez-vd heureux d'aller chercher un peu de réconfort dans les bras de ceL^^r — 7/ qu'il aimait comme un père. Mais à peine eut-il exprimé sa peine ^^3^ sa crainte au sujet du schisme que l'intrépide vieillard l'interrompx-^^ ; « Vuliis Pt vos abire? s'écria-t-il. Voulez-vous, vous aussi, abafc.:^:^. donner l'institut? Dieu n'a besoin ni de vous ni d'aucun autre» :^' c'est sa volonté d'établir cette œuvre, il saura susciter d'autres o^^vvriers. — Mon père, répondit Alphonse avec une profonde humilit^^^ je suis persuadé que Dieu n'a besoin ni de moi ni de mon œuvmT^. Je crois cependant qu'il m'ordonne de la poursuivre, et bien qu^ ^f e sois seul, je m'efforcerai cependant d'arriver au but. » C'était; le mot qu'attendait l'évêque de Castellamare.Lesyeuxpleinsdelarnn^s, il serra dans ses bras son héroïque pénitent : « Mettez votre co«ifiance en Dieu, mon cher fils, lui dit-il, et Dieu vous bénira. » Apr"^ de longs entretiens avec 1 evêque sur l'avenir de l'institut, Alphon^^» fortifié et encouragé, retourna dans sa solitude de Scala.
Quelques jours après, se jouait au monastère du Saint-Sauve «JP l'épilogue de ce triste drame de la séparation.
Les religieuses du Saint-Sauveur avaient été trop mêlées à toutes ces agitations pour n'en pas ressentir le contre-coup. Les unes, m^^' tachées à Marie-Céleste, ne voyaient dans le schisme que la suî-**^ naturelle de la direction imprimée à l'institut, tandis que les a *J" très, unies de cœur et d'àme à leur directeur, considéraient -*a sœur comme la principale cause de la catastrophe. On l'accus^*-** de subir stupidement l'influence de l'orgueilleux et fanatique T^^^' quez, de préférer ses rêves de visionnaire aux règles de l'Église, '^ surtout d'avoir fomenté l'esprit de révolte en refusant de soumettr ^^* sa conscience à la direction de M^ Falcoia. Avec son intelligeii supérieure, Marie-Céleste n'avait pas de peine à trouver des raiso^ pour légitimer sa conduite. Non contente de se défendre, elle d fendait aussi Tosquez contre les accusations, d'ailleurs de ses adversaires. Le « pieux gentilhomme », comme elle Tapp' ^" lait, ne méritait pas tous ces reproches. La charité faisait un dev<3^^ aux sœurs de ne pas incriminer les intentions dont, après tout, Di^^ seul est juge. La reconnaissance, ajoutait-elle, leur preserîv^^^^ aussi de ne pas s'acharner conti*e l'insigne bienfaiteur qui av^^^*;. obtenu de l'évêque l'approbation de leur règle. Et puis, n'était — '
pas imprudent de ménager si peu un homme très puissant dans le monde et même à la cour?
Cette résistance irrita les supérieurs, qui trouvèrent bon , pour ramener à résipiscence ou du moins lui ôter toute influence, de la confiner dans sa cellule et d^interdire tout rapport avec elle. Bien fjoe très souffrante de corps, Marie-Céleste accepta cette nouvelle ^reave avec la plus grande soumission. Dans une lettre écrite à nu confesseur le 30 avril, elle lui explique les motifs de conscience qui l'ont déterminée à poser les actes que l'on incrimine aujourd'hui, pois elle ajoute : « Je proteste maintenant devant Dieu et devant ks hommes que je ne m'occupe ni de l'institut, ni des règles, ni des frères, ni des sœurs. Je renonce pour me guider à toute lumière nmaturelle et même aux lumières de mon propre esprit; je renonce à mon propre jugement pour ne me conduire que par la lumière de la foi. Je .renonce à moi-même pour m'attacher à Jésus , le seul bien de mon àme. J'ai eu tort de penser qu'en parlant de moi comme d'une illusionnée, M^ Falcoia compromettait l'oeuvre de Dieu, comme si Dieu pouvait souffrir de mon déshonneur. Teaillez lui dire, ainsi qu'à toute la communauté, qu'on me fera plaisir en publiant partout mes imperfections et mes fautes, afin qoe je puisse réparer ainsi, par mon humiliation, tout l'honneur que j'ai enlevé à mon Dieu. » On voit par cette déclaration que à la servante de Dieu a pu commettre une erreur de jugement, ceriainement elle a toujours été de bonne foi.
Cependant la paix ne se rétablissait pas à l'intérieur de la commanauté. Pour mettre fin à cette tourmente, Falcoia, qui n'admettait pas les demi-moyens, décida qu'il fallait frapper un grand ^p. Par son ordre ou du moins par ses conseils, la mère supérienre fit savoir à la sœur qu'elle serait exclue du couvent si elle lelusait de souscrire à l'une des trois conditions suivantes : la pro- •fere, de cesser toute correspondance avec Tosquez; la seconde, de signer de sa main les règles élaborées par M^ Falcoia; la troisième enfin, de s'engager par vœu à lui confier comme auparavant Il direction de sa conscience. » Sur les deux premiers points fcrie-Céleste ne fit aucune observation, mais elle ne crut pas pouvoir accepter le troisième. Un de ses frères, de la compagnie de feos, homme de doctrine et d'expérience, étant venu lui faire ^tedans ces tristes circonstances, elle lui ouvrit son cœur et lui ^^^posa ses scrupules. Il lui répondit que, non seulement elle n'était pw tenue de faire le vœu qu'on exigeait d'elle, mais que, vu ses longues souffrances intérieures, elle ne pouvait sans imprudence
aliéner sa liberté. Ainsi disposée, la pauvre sœur comparut devant le chapitre, assemblé pour la juger. Quand la supérieure, au nom de toutes les vocales, Teut sommée de souscrire, sous peine d'exclusion, aux trois conditions posées , elle répondit, sur le premier point « qu^elle n'avait aucune raison d'écrire au « pieux gentilhomme » et promettait volontiers de n'entretenir aucune relation avec lui; sur le second, qu'elle acceptait de tout cœur la règle de sa communauté. Comme la dernière et la plus infime des religieuses, elle n'avait ni à se mêler de la règle ni à la signer de sa plume, mais elle ferait néanmoins tout ce qu'on voudrait. Quant au troisième, c'est-à-dire au vœu proposé, elle refusait formellement de prendre cet engagement, parce que de graves motifs de conscience l'empêchaient et l'empêcheraient toujours de se lier par un pareil vœu ^ » Là-dessus, la supérieure, au nom du chapitre, déclara la sœur Marie-Céleste exclue de la communauté, et le lendemain, 25 mai, après avoir embrassé la supérieure et les religieuses, qui toutes fondaient en larmes, elle dit adieu à ce monastère de Scala, où depuis huit ans Dieu avait mêlé pour elle les grandes joies aux grandes soulfrances.
Alphonse était absent lors de ces tristes débats. Au retour de ses courses apostoliques, il ne trouva plus au monastère cette âme privilégiée, qu'il avait pu croire un moment dans l'illusion mais à laquelle il porta toujours le plus vif intérêt. On peut conjecturer que, présent à Scala, il eût donné le sage conseil de ne pas exiger de la sœur un vœu que repoussait sa volonté, exigence qui parait contraire à la prudence aussi bien qu'à la justice. Toutefois les événements qui suivirent ces séparations prouvent que Dieu permit ces erreurs de jugement pour épurer par la tribulation des âmes dévouées à sa gloire et les appliquer ensuite aux œuvres de sa grâce. Tous ces roseaux brisés deviennent, sous sa main, des arbres chargés de fruits excellents. Mandarini et Donato fondent la congrégation du Saint-Sacrement 2, qui, pendant plus d'un siècle, donna d'excellents missionnaires au royaume de Naples. La destinée de la sœur Marie-Céleste Crostarosa fut plus extraordinaire encore. En sortant de Scala, elle se rendit, à la demande de l'évêque, dans un monastère de Nocera qui avait grand besoin de réforme. Sous son gouvernement aussi ferme que maternel, les vertus religieuses