‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 10 sur 227 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L’ASPIRANT AU SACERDOCE

Lf* séminaire de Naples. — Études privées. — Règlement des jeunes clercs. — Alphonse s’adonne à l’étude des sciences ecclésiastiques. — Ses maîtres. — Ses règles de sanctification. — Ses fonctions cléricales. — Sa vie humble et pauvre. — Les trois amis. — La tonsure et les ordres mineurs. — Alphonse, sociétaire de la « Propagande * et des « Pères Blancs. » — Le sous-diaconat. — Mission de Caserta. — Diaconat. — Premier sermon à Saint- Jean. — Mort de M«r Cavalicri. — Maladie mortelle et guérison miraculeuse. — L'ordination sacerdotale.

Le cardinal Pignatelli, une des gloires de l’ordre des théatins, gouvernait depuis seize ans l’Église de Naples quand Alphonse entra dans les rangs du clergé. Il avait consacré tout ce temps à perfectionner par de sages règlements la discipline ecclésiastique. Son séminaire était vraiment une pépinière de prêtres pieux, vertueux, aussi savants que zélés. Outre la littérature et la philosophie, on y enseignait la théologie dogmatique et morale, le droit civil et le droit canonique. Des leçons d’Écriture sainte et de langue hébraïque initiaient les jeunes clercs à l’intelligence des livres sacrés. Au nombre des professeurs brillaient alors les deux Majella, don Janvier Fortunato, plus tard évêque de Cassano, les Faenza, les Mazocchi, et surtout l’illustre chanoine Gizzio, qui pendant quarante ans exerça la charge de supérieur.

Alphonse aurait donc pu trouver au séminaire archiépiscopal de solides garanties de science et de piété sous la direction du vénérable Gizzio, son parent et son soutien dans les récentes luttes contre son père, mais des personnages respectables lui conseillèrent d’étudier la théologie en son particulier. Son âge avancé ne comportait guère un contact journalier avec des compagnons à peine sortis de l’adolescence, et ensuite il convenait de ménager la susceptibilité

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de ses parents, qui n’eussent pas été flattés de voir le descendant des Liguori traverser les rues de Naples au milieu d’humbles séminaristes. 11 étudia donc les sciences comme il avait étudié la littérature et le droit, dans la maison paternelle. Du reste, grand nombre de clercs, à cette époque, se préparaient au sacerdoce sans passer par le séminaire. Des règlements précis, auxquels tous devaient s’astreindre sous peine d’exclusion, pourvoyaient à leur instruction comme à leur formation sacerdotale. D après les prescriptions syaodalcs, ces jeunes clercs devaient se réunir dans la matinée du dimanche chez les pères de la Mission pour y faire en commun leurs exercices de piété. Chaque semaine avait lieu une conférence théologique, à laquelle tous étaient tenus d’assister. Les dimanches et fêtes, ils exerçaient les fonctions cléricales dans la paroisse qui leur était assignée. Avant la promotion aux ordres sacrés, les ordinands s’y préparaient par dix jours de retraite. De plus, chaque année, les pères des Missions apostoliques leur prêchaient les exercices spirituels. Alphonse, on le devine, se conforma de point en point à ces sages prescriptions, dont un contrôle sévère assurait du reste l’universelle et parfaite observation.

Sa connaissance des saints canons l’avait préparé aux études théologiques. Ensuite, sachant avec quelle ténacité les légistes et les historiens de cette époque conspiraient contre les droits de l’Église, il comprenait mieux que personne la nécessité de posséder à fond la vraie doctrine pour être à même de la défendre contre l’incrédulité qui la nie et contre l’hérésie qui la dénature. Aussi se remit-il au travail avec la sainte passion d'un soldat qui se forge des armes pour combattre l’ennemi. La théologie dogmatique et morale faisait ses délices. L’une lui révélait les profonds mystères de l’amour divin, l’autre les moyens de répondre à cet amour et de conduire les Ames à leur fin dernière. Il aimait à suivre les développements de cette science divine dans les saints Pères, qui furent toujours ses maîtres chéris, dans les définitions de la sainte Église, dans les auteurs les plus estimés, et surtout dans saint Thomas, qu’il honorait d’un culte spécial. L’histoire de l’Église, les attaques des hérétiques, les apologies vengeresses des grands docteurs attirèrent aussi son attention. Persuadé que l’Écriture sainte doit être le livre favori du prêtre, il ne passait pas un jour sans se nourrir de cette manne céleste, dont l’Esprit , qu’il invoquait sans cesse , lui faisait goûter, mieux que les plus doctes commentaires, l’ineffable suavité. Quant à la théologie ascétique, chère à tous ceux qui aiment Dieu et les âmes, il en puisait la moelle dans les écrits et les exem-

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pies des saints, particulièrement de sainte Thérèse, sa patronne de prédilection.

Parmi les docteurs éminents de cette époque, se distinguait entre tous don Nicolas Torni, chanoiue de l’église métropolitaine. Membre de la Propagande, ou congrégation des Missions apostoliques, il en avait longtemps dirigé les études. D’une érudition très variée, nul ne le consultait sans recevoir quelque lumière. Alphonse le prit pour maître, et sut apprécier son mérite, car, dans ses ouvrages, jamais il ne parle de Torni qu’avec les plus magnifiques éloges. De son côté, le vénérable chanoine, comprenant qu’il y avait dans son élève l’étoffe d’un grand théologien, l’aida de tout son pouvoir. Un autre professeur émérite, don Janvier Fortunato, qu’Alphonse consultait aussi dans ses doutes, rendait hommage à sa perspicacité, ainsi qu’à la merveilleuse facilité avec laquelle il exposait les controverses les plus subtiles et débrouillait les cas de conscience les plus compliqués. Dans les académies ecclésiastiques où se rassemblaient les savants pour étudier les problèmes difficiles de la science sacrée, Alphonse excitait l’admiration de tous par ses discussions méthodiques et savantes. On voit qu’il se jeta sur les livres de théologie comme autrefois sur les livres de droit. Le soir, il retrouvait un second président Caravita dans l’excellent Nicolas Gucrriero, chez qui se réunissaient les principaux membres du clergé napolitain pour profiter de ses vastes connaissances et discuter sous sa direction certaines questions d’actualité.

Toutefois Alphonse n’oubliait pas que si le prêtre, lumière du monde, doit posséder la science, il doit en même temps, comme sel de la terre, se distinguer des laïques par sa piété comme par sa vertu. Les règles qu’il s’imposa dès le début de sa vie cléricale seront avantageusement méditées par tous les aspirants au sacerdoce.

1. Le clerc, dit-il, doit faire chaque jour une heure d’oraison mentale, afin de se conserver dans le recueillement et la ferveur ; visiter le saint Sacrement, surtout là où il est solennellement exposé; lire la vie des saints pour s’exercer à les imiter ; honorer d?un culte tout particulier la très sainte Vierge Marie, mère et reine de l’Église.

2. Pour se sanctifier, le jeune clerc ne doit fréquenter que des prêtres modèles, afin de s’édifier par leurs bons exemples ; fuir les conversations mondaines; éviter la familiarité avec les laïques, surtout avec les femmes, et veiller soigneusement sur sa réputation, pour Thonneur du corps respectable auquel il appartient.

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3. Le jeune clerc se montrera obéissant aux ordres de ses supérieurs, modeste sans affectation comme sans fierté, calme et paisible à la maison, exemplaire en classe, édifiant à l’église, surtout quand il y exerce ses saintes fonctions.

A la sainteté négative, qui consiste dans l’exemption du péché, le clerc ajoutera la sainteté positive, par l'exercice des vertus. Il doit s’approcher du saint tribunal au moins tous les huit jours, et de la sainte table plus souvent encore.

Ces règles de sanctification, Alphonse les observait avec la plus scrupuleuse fidélité, édifiant ainsi toute la population, et particulièrement la paroisse Saint-Ange, à laquelle le cardinal l’avait attaché. Tous les jours on le voyait servir le prêtre à l’autel avec une piété et une modestie vraiment angéliques. Le dimanche, il remplissait les fonctions d’acolythe ou de thuriféraire avec tant de simplicité et de dignité qu’il forçait l’admiration même d’amers censeurs qui ne lui pardonnaient pas son renoncement au monde. Quant au peuple, il ne pouvait contempler sans émotion le noble gentilhomme, devenu volontairement le dernier de tous dans la maison du Seigneur. Comment ne pas louer son humilité quand, le dimanche, on le voyait passer dans les rues de la cité, le crucifix en main, chantant de pieux cantiques avec les enfants qu'il conduisait à l’église. Le brillant avocat se faisait alors petit avec les petits et leur expliquait avec la plus exquise simplicité les éléments de la religion. Pour les disposer à recevoir dignement le pain des anges, il les formait à la piété, les éloignait des occasions de péché, les initiait à la pratique des vertus chrétiennes, avec tant d’amour et de dévoûment qu’il les ravissait d’admiration. Déjà dans l’humble catéchiste on devinait l’apôtre qui remuera le monde par ses ardentes prédications.

Toutefois s’il eut de fervents admirateurs, il eut aussi des ennemis. La noblesse mondaine n’aime pas de voir un gentilhomme troquer son épée contre un cierge. Elle adore Jésus, mais elle n’estime ni la paille de l'étable, ni le bois de la croix. Alphonse, lui, se montrait chrétien d’outre en outre, c’est-à-dire disciple du crucifix. 11 ne connaissait ni répugnances ni délicatesses. Il portait le cilice, ne reculait pas devant les disciplines sanglantes, et jeûnait au pain et à l’eau tous les samedis en l’honneur de la sainte Vierge. Ses vêtements humbles et communs ne rappelaient en rien l’homme du monde d’autrefois. Plus de carrosse pour le transporter, plus de serviteurs en livrée pour l’accompagner. Par condescendance envers son père, il se laissa suivre quelque temps encore par un la-

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quais, mais il s’en débarrassa bien vite comme de toute autre distinction honorifique, de manière à ressembler en tout au plus pauvre des prêtres.

Dès lors plusieurs de ses anciens amis affectèrent de le traiter avec mépris et feignirent même de ne plus le connaître. 11 devint la fable des avocats, des seigneurs, des princes, qui autrefois le portaient aux nues. Depuis saint Paul, le monde n’a guère changé : il appelle toujours la sagesse une folie, et ne se doute nullement que lui-même est fou. Le président de la cour royale , don Muzio de Maio, si plein jadis d’affection pour Alphonse, lui ferma sa porte dès que ce dernier eut revêtu l’habit clérical, sous prétexte qu’un gentilhomme ne se présente pas dans cet accoutrement chez des gens respectables. Don Joseph lui-même, le brave capitaine, rougissait de son fils. Plus d’entretiens intimes, plus de promenades avec lui. Il évitait de le rencontrer par la ville, afin de n’avoir pas à échanger avec ce paria une parole ou un salut. Le saint jeune homme endura ces mépris des années entières, souffrant cruellement dans son cœur, mais heureux d’être traité comme Jésus- Christ.

Il ne manquait pas du reste de généreux chrétiens qui s’efforcaient de lui faire oublier par leur affection ces dédains de l’orgueil froissé. Un avocat célèbre, Dominique Bruno, avait autrefois perdu en plaidant contre Alphonse un procès de grande importance. Le retrouvant un jour en habit clérical , il lui sauta au cou en pleine rue et lui dit gaiement : « Mon cher Alphonse, Dieu vous le pardonne, mais vous auriez dû endosser cet habit trois ans plus tôt : vous ne m’auriez pas fait passer pour un ignorant, ni ravi la palme que je vous disputais. » Puis il le félicita de tout son cœur du parti qu'il avait pris. D’autres personnes, même des plus honorables, lui vouèrent la plus franche amitié, et parmi ces dernières nous retrouvons avec plaisir les trois jeunes clercs qui, nos lecteurs s’en souviennent, l’avaient si souvent admiré, sans le connaître, à l’adoration des Quarante heures.

Jean Mazzini, Joseph Panza, Joseph Porpora, tous trois distingués par leurs talents comme par leur naissance, se préparaient ensemble au sacerdoce. Ils se demandaient avec tristesse pourquoi ils ne retrouvaient plus aux pieds des autels le jeune gentilhomme qui les avait autrefois tant édifiés, % lorsqu’un jour ils remarquèrent à sa place un jeune homme en soutane dont l’attitude, les manières, la vive piété, leur rappelèrent d’une façon frappante le mystérieux inconnu. Sous ce nouveau costume, se disaient-ils,

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n’est-ce point le même personnage? Pour en avoir le cœur net, ils l’attendirent au sortir de l’église : « Monsieur, lui dit Mazzini, je vais vous poser une question qui pourra vous paraître indiscrète, mais vous me pardonnerez mon audace parce qu'il s’agit de la gloire de Dieu et de notre intérêt spirituel. Ne seriez-vous pas le jeune gentilhomme que nous avons tant de foi rencontré à l’adoration des Quarante heures? » Alphonse sourit, et leur avoua qu’ils avaient bien deviné. « Dans ce cas, reprit Mazzini, encouragé par l’afiFabilité de son interlocuteur, nous oserons vous prier de nous raconter pour notre édification comment s’est opérée la transformation que nous remarquons en vous. — Dieu l’a ainsi voulu, » répondit Alphonse avec humilité. Et il leur raconta naïvement son histoire; comment, issu de la famille des Liguori, il exerçait la profession d’avocat dans l’espérance d’arriver aux premières charges de l’État, et comment une lumière venue du ciel lui avait fait comprendre la vanité des choses de ce monde, ainsi que la vraie sagesse, laquelle consiste dans le seul amour de Dieu. Il leur dépeignit, non sans émotion, la scène des Incurables, son ravissement dans l’église de la Rédemption des Captifs, et l’offrande de son épée à Notre-Dame de la Merci. Il ne leur cacha pas les tribulations dont il avait à souffrir au sein de sa famille, et les supplia de l’aider par leurs prières à les supporter courageusement.

Les trois jeunes gens étaient touchés jusqu’aux larmes. Une si grande fermeté de caractère jointe à une si tendre piété, gagna leurs cœurs, et ils lui demandèrent de vouloir bien les honorer de son amitié. Depuis ce temps ils ne firent plus avec lui qu’une seule âme. Tous les jours ils se retrouvaient aux pieds du saint Sacrement, puis allaient ensemble faire une visite aux sanctuaires privilégiés de la Madone. Sur la route, dans de pieux entretiens qui rappellent ceuxde saint Basile et de saint Grégoire, ouïes conférences d’Augustin et de ses amis à Cassiacum, ils dissertaient sur les perfections divines, sur les gloires de Marie, sur l’héroïsme des saints, ou encore sur les grands moyens d'arriver à la perfection. Quelquefois, entraînés par le charme de ces conversations, les plus délicieuses pour les esprits élevés, ils sortaient de la ville et se retiraient dans quelque endroit solitaire, où ils prolongeaient leurs saintes causeries jusqu'à la tombée de la nuit. Ainsi les âmes nobles et pieuses se sentaient attirées vers Alphonse par une secrète affinité; ainsi Dieu préparait de loin à son apôtre ceux qui devaient être ses premiers collaborateurs.

Le 23 septembre 172i, moins d’une année après son inscription

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Ao

sur le registre des clercs, Alphonse reçut la tonsure des mains de M** Mirabello, archevêque de Nazareth. On le jugea digne de cet honneur d'après les certificats délivrés par ceux qui avaient charge de surveiller sa conduite. Le curé de Saint-Ange attesta sous la foi du serment « que l'aspirant avait régulièrement assisté aux offices divins et parfaitement rempli ses fonctions, surtout celle d’évangéliser les petits enfants ». Un secrétaire des Missions apostoliques certifia « sa constante assiduité aux exercices des ordinands; »le père Vincent Cutica, « son assistance régulière aux réunions spirituelles du dimanche, ainsi que son grand zèle pour l'étude des rubriques et des saintes cérémonies ». On voit par ces comptes rendus minutieux que l’archevêque de Naples ne conférait les ordres, ou même la simple tonsure, qu’à bon escient.

Préparé de longue date à son sacrifice, c’est avec une sainte allégresse qu’Alphonse vit tomber sous les ciseaux du pontife les touffes de ses cheveux, symbole des vanités du siècle. La couronne cléricale lui paraissait plus belle et plus enviable que la couronne des empereurs. Son cœur exultait en prononçant la glorieuse formule : « Le Seigneur est désormais mon partage et mon héritage. » Trois mois après il recevait les ordres mineurs, qui l’approchaient un peu plus du saint autel, objet de tous ses vœux. Pour remercier son Dieu, il voulut faire encore un pas vers les âmes et montrer ainsi au Rédempteur combien il brûlait de travailler à étendre son règne.

Parmi les sociétés de missionnaires qui florissaient à Naples au commencement du dix-huitième siècle, se distinguait tout spécialement la congrégation dite de la Propagande. L’Italie entière admirait les hommes remarquables sortis de son sein et les grandes choses accomplies par leur ministère. Son but était primitivement l'évangélisation des fidèles; mais, de fait, durant les soixante-dix ans écoulés depuis sa fondation, aucun de ses membres n’avait quitté l'Italie. Les missions aux catholiques firent oublier les missions étrangères, bien qu’en vertu de la règle les sujets fussent autorisés, sur l’avis conforme des supérieurs, à offrir leurs services à la société de la Propagande, établie à Rome pour porter la foi aux nations infidèles.

Soit qu’il voulût se consacrer aux missions napolitaines, soit qu’il caressât l’idée de passer les mers pour travailler à la conversion des peuples païens, Alphonse sollicita son admission dans la célèbre congrégation. Comme il possédait éminemment toutes les conditions exigées des candidats, aptitude pour la prédication, vie

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intègre, zèle apostolique, on l'admit au noviciat, à la grande joie de Nicolas Torni et du chanoine Gizzio, directeurs de cette œuvre. Dès lors il assista chaque semaine aux conférences scientifiques et ascétiques des sociétaires, qu’il étonna souvent par ses vertus comme par l’étendue et la profondeur de sa science. Il participa même comme catéchiste, en juin 1722, à une grande mission que prêcha le chanoine Gizzio, accompagné de dix autres confrères, aux pêcheurs de nie de Procida, sur la côte de Naples. Ainsi Jésus inaugura ses prédications en réunissant autour de lui les pêcheurs du lac de Galilée.

Tel était le zèle du jeune clerc, qu’à peine admis à la Propagande, il entra dans la société des Pères Blancs, appelés de ce nom parce qu’ils revêtaient un manteau blanc pour remplir leurs pénibles fonctions. Fondée à Naples en 1430 par saint Jacques de la Marche, cette société avait pour but de procurer des secours spirituels aux condamnés à mort, surtout pendant les trois jours qui précédaient l’exécution. On n’y admettait que des prêtres courageux et exemplaires, seuls capables de vaincre les résistances de malfaiteurs trop souvent endurcis par l’habitude dû crime. Alphonse avait une prédilection pour les âmes les plus exposées à la perdition éternelle : aussi se fit-il avec joie, durant tout son séjour à Naples, l’ami et le compagnon de ces rebuts de la société, qu’il transformait en vrais pénitents avant que le bourreau mit la main sur eux. Des fruits de son expérience il composa plus tard un petit traité sur la manière d’assister les condamnés à mort et sur les moyens à prendre pour les amener à résipiscence.

Le jour du sous-diaconat approchait. Après s’y être préparé dans le silence et la prière, le 21 septembre 1725, Alphonse fit sans hésiter le pas solennel qui le consacrait définitivement au service des autels. Quelque temps après, reçu profès de la Propagande, il partit immédiatement, avec un certain nombre de ses collègues, pour évangéliser la ville de Caserta. Il ne remplit dans cette mission qu’un rôle très humble, et néanmoins il gagna tous les cœurs, à commencer par celui de l’évêque. Rien de plus touchant à ce sujet que la déposition d’une honorable dame, lors du procès de béatification.

« Je n’avais que treize ans, dit-elle, quand j’en tendis prononcer le nom du serviteur de Dieu et que j’eus le bonheur de le voir. C’était à l’occasion d’une mission donnée dans notre ville de Caserta. Parmi les missionnaires se trouvait don Alphonse, qui à cette époque n’était pas encore prêtre. Il expliquait aux enfants la doctrine

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chrétienne et j'assistais assidûment à ses catéchismes. Les hommes avaient de lui une très haute opinion, et je me souviens que mon père m’en parlait souvent comme d’un clerc très avancé dans les choses divines. Mon père me raconta aussi qu’un jour le serviteur de Dieu priait dans la cathédrale auprès d’une image de la sainte Vierge, quand l’évêque s’approcha de lui et lui demanda lequel des prédicateurs s’appelait Alphonse de Liguori. Il avait, disait-il, connu autrefois à Naples un jeune gentilhomme de ce nom. A cette question, Alphonse rougit et se cacha le visage dans ses mains; puis, levant les yeux vers la Madone : « C’est moi, dit-il, qui suis le pauvre pécheur à qui cette très aimable mère a obtenu la vocation ecclésiastique. » Lorsque, la mission terminée, les pères quittèrent Caserta pour retourner à Naples, le peuple s’était tellement épris du jeune missionnaire qu’un grand nombre de personnes l’accompagnèrent longtemps, s’attachant à ses vêtements, et le suppliant avec larmes de ne les point quitter h A ces démonstrations d’un peuple enthousiaste en faveurde l’humble catéchiste, on devine l’attraction puissante qu’exercera bientôt sur les âmes l’incomparable apôtre.

A mesure qu’il montait les degrés du sacerdoce, son amour pour Dieu prenait de nouveaux accroissements. Informé de ses remarquables progrès dans la piété, de l’assiduité avec laquelle il exerçait ses fonctions, et de son zèle ardent pour le salut des âmes, l’archevêque l’admit au diaconat, avec dispense des interstices, le 6 avril 1726. De plus, il permit au nouveau diacre de prêcher dans toutes les églises de Naples. Son premier sermon eut pour objet le saint Sacrement. Il le prêcha dans l’église de Saint-Jean à l’occasion des Quarante heures, devant un magnifique auditoire accouru de tous les points de la ville pour entendre l’ancien avocat. A la vue du Dieu exposé sur l’autel, dont l’amour n’est que trop souvent payé d’indifférence, il emprunta au prophète Isaïe cette exclamation pleine d’à-propos : Utinam dirumperes cœlos et descenderes ! Aquae arderent igni. « Seigneur, ouvrez donc les cieux et descendez parmi nous : les eaux se changeront en flammes1. » En commentant ce texte, il dépeignit sous des couleurs si vives l’amour de Jésus au saint Sacrement et l’ingratitude des hommes envers le Dieu de l’eucharistie, que le discours opéra pour ainsi dire le miracle demandé par Isaïe. A cette parole de feu les cœurs les plus glacés se fondirent, et les plus indifférents s’embrasèrent comme autrefois les disciples d’Emmaüsen écoutant le Sauveur. Depuis ce sermon, curés

1. Déposition de Catherine Minutelli, Catal. testium, j». 25.

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et religieux l’invitèrent A prêcher les Quarante heures. De leur côté, les supérieurs de la Propagande, voyant à quel point ses prédications excitaient dans les Ames l’amour de Dieu et la haine du péché, ^adjoignirent fréquemment aux missionnaires qui évangélisaient les différentes parties du royaume.

Quelques mois après l’ordination du diaconat, Alphonse eut à subir une double épreuve, comme si Dieu voulait, en le clouant sur la croix, le préparer à olfrir dignement le saint sacrifice. D’abord, au mois d’août, il enleva de ce monde son oncle bienaimé, l’évêque deTroia. Cette séparation lui fut d’autant plus sensible qu’elle brisa le cœur de sa pauvre mère. De plus, il perdait en Mgr Cavalieri un exemple et un soutien. Dans ses longues luttes au sujet de sa vocation, il avait pu apprécier la grande vertu et surtout le dévouement de son oncle à son égard. Son unique consolation fut d’apprendre l’héroïque patience du saint vieillard au milieu des dernières épreuves. Sous les étreintes de l’agonie, les lèvres collées sur le crucifix, il s’écria : « Mon Dieu et mon tout ! Deus meus et omnia, » et rendit son Ame à ce Dieu qu’il avait tant aimé. Bientôt après, il s’opéra tant de miracles sur son tombeau que, dans la Pouille et même dans tout le royaume, on invoqua Mgr Cavalieri comme on invoque les saints du ciel.

Chacun se disait à Naples qu’heureusement le neveu remplacerait l’oncle disparu, quand tout A coup on apprit qu’Alphonse, tombé dangereusement malade, était lui-même aux portes du tombeau. L’excès du travail, les veilles, les études, les macérations avaient affaibli sa santé : les prédications incessantes des derniers jours achevèrent de la ruiner. Un jour, à la suite de plusieurs syncopes, les médecins le déclarèrent perdu sans espoir. La mort arrivait avec une si effrayante rapidité qu’il fallut lui administrer les derniers sacrements. Don Joseph s’arrachait les cheveux de désespoir, doua Anna fondait en larmes, parents et amis attendaient dans d’inexprimables angoisses la terrible catastrophe. Alphonse seul ne perdit pas confiance. Une voix intérieure lui disait que sa bonne mère Marie l’arracherait A la mort. Il demanda instamment qu’on lui apportât l’Image de Notre-Dame de la Merci, aux pieds de laquelle il s’était irrévocablement décidé A quitter le monde pour se donner tout A Dieu. On obtempéra au désir du mourant, et force fut bien de reconnaitre que la bonne Vierge lui avait elle-même inspiré ce désir, car à peine eut-il contemplé la Madone et formulé devant elle une courte prière, qu’il se trouva subitement hors de danger A la grande stupéfaction des médecins qui l’avaient condamné.

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La convalescence dura quelques semaines , après lesquelles Alphonse s'enferma dans la solitude durant dix jours pour se préparer à la prêtrise. Seul avec Dieu, il repassa dans son âme les trente années écoulées depuis son apparition sur cette terre, et les grâces innombrables dont le ciel l’avait favorisé. Alors, le cœur débordant de reconnaissance et d'amour, il renouvela sa consécration au Seigneur, et lui dévoua sans réserve cette vie que Marie venait de lui conserver. Le samedi 21 décembre 1726, il fut ordonné prêtre par l’archevêque de Sardes, M8r Inviti, prélat de la maison du pape. Le lendemain, il montait à l’autel pour offrir la sainte victime : première messe séraphique, prélude de tant d’autres qui lui méritèrent cet éloge de l’Église : « Quand il célébrait le saint sacrifice, ce qu’il n’omettait jamais, son cœur, semblable à celui d’un séraphin, se liquéfiait sous l’ardeur de son amour, produisait en lui des mouvements extraordinaires, et le jetait dans de saints ravissements. »

En le voyant à l’autel, le vieux capitaine des galères, que la maladie d'Alphonse avait fort adouci, dut se rappeler la prédiction du père François de Hiéronymo et se dire que, si son fils n’était pas encore évêque, il pourrait fort bien le devenir. De plus, il aura remarqué sans doute que le proverbe : « L’homme propose et Dieu dispose » trouvait dans son histoire une merveilleuse application.

SAINT ALPHONSE DE LIGl’OIU. — T. I.

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