‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 112 sur 227 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

« LES GLOIRES DE MARIE

L'historien Muratori. — La Dévotion bien réglée . — Les dévots indiscrets. — Apparition des Gloires . — Dédicace à Jésus et à Marie. — Le Salve Reyina. — Toutes les grâces nous viennent par Marie. — Réponse à Muratori. — Lamindo redivivo. — L’abbé Rolli. — Les quatre parties des Gloires. — Pourquoi l’auteur s’est étendu sur cet ouvrage.

En cette année 1750, Alphonse inaugura sa lutte anti-janséniste et anti-voltairienne par la publication de son premier grand ouvrage, les Gloires de Marie. Ne lui devait-il pas cet hommage, à cette bonne Mère, pour la remercier de tant de bienfaits qu’il avait reçus d’elle et en particulier de l’approbation pontificale qu’elle venait de procurer à sa congrégation ?

On peut affirmer d’une manière générale que les lecteurs ne se rendent pas suffisamment compte ni de l’idée-mère ni de l’importance des Gloires de Marie parce qu’ils ne comprennent pas assez quelle néfaste influence avaient exercée sur les diverses classes de la société ces docteurs, ces évêques, cesprédicateursqui, durant tout un siècle , s’étaient efforcés de rabaisser la sainte Vierge , d’amoindrir, pour ne pas dire anéantir son rèle providentiel dans l’économie du salut, et de rejeter comme superstitieuses toutes les croyances et pratiques de la tradition. Si l’on veut apprécier sur le sujet qui nous occupe les ravages causés en Italie par les « idées françaises », qu’on veuille bien lire les livres de piété de cette époque, par exemple l’ouvrage du célèbre Muratori sur la Dévotion bien réglée , et l’on verra comment l’esprit janséniste avait pénétré dans les meilleurs esprits.

Muratori était un homme d’intelligence, de science, et de vaste érudition. On lui doit des ouvrages de grande valeur sur l’histoire de

LA CROISADE DU SALUT

son temps. Il a passé sa vie à Modène , au centre de l’Italie , le pays classique de la Madone. Or, dans sa Dévotion bien réglée , publiée en 1747, Muratori semble beaucoup plus préoccupé de comprimer la dévotion envers la sainte Vierge que de l’exciter. Bien loin de réagir contre l'esprit janséniste , il n'a qu'une peur, c’est de donner prise aux attaques de l’ennemi. Et afin d'éviter des critiques qu’on n’évitera jamais quoi qu’on fasse , il consacre tout son chapitre sur la sainte Vierge à nous parler d’abus et d’excès de dévotion qu’il devrait reprocher, en grande partie , à l’Église et à ses saints. « Les hérétiques nous insultent, éorit-il, parce qu'ils trouvent dans certains livres des propositions trop hardies relativement au culte de la sainte Vierge. Toutes ces dévotions imprudentes et indiscrètes tournent au discrédit de l'Église catholique. » Et quelles sont donc ces propositions audacieuses et ces dévotions imprudentes qui choquent les hérétiques? Muratori va nous l'expliquer. « Sans doute il est utile et louable de prier Marie, mais il faut se rappeler toujours, dit-il, que Marie n’est pas Dieu. Elle est notre avocate, mais il ne faudrait pas donner à croire qu’il lui appartienne de pardonner les péchés ni de nous sauver. On va jusqu’à dire qu’elle commande au ciel. Ces expressions échappées à quelques saints dans le feu du discours, ne sont rien moins que Ihéologiques. Nous devons nous guider par les enseignements de l’Église et non par les hyperboles des auteurs, fussent-ils canonisés. »

Au nombre des hyperboles qu'il proscrit, Muratori range les doctrines suivantes. « Vous rencontreriez des écrivains, dit-il, assez hardis pour affirmer qu’aucune grâce ne nous est accordée par Dieu sans qu’elle passe par les mains de Marie. Si l’on entend par là que Marie nous a donné Jésus, source de toute grâce, l’expression est juste; mais ce serait une erreur de croire que Dieu et son Fils Jésus ne nous accordent ni ne peuvent nous accorder les grâces dont nous avons besoin sans la médiation et l’intercession de Marie. Nous n’avons qu’un médiateur, et c’est Jésus-Christ. Si l’on veut appeler Marie médiatrice et tous les saints médiateurs parce qu’en priant pour nous ils nous obtiennent certaines grâces, soit; mais prétendre que tous les bienfaits de Dieu en général nous viennent par Marie, ce n’est là qu’une pieuse exagération. Qui jamais imagina que les saints dussent recourir à Marie pour nous obtenir une grâce de Dieu 1 ? »

D’après ces principes, Muratori veut bien que nous appelions

1. Muratori, Délia regolata Devozion de’ Cristiani , pages 316*318.

« LES GLOIRES DE MARIE

Marie notre espérance en ce sens unique qu’elle nous aide par ses prières, mais il blâme ceux qui la proclament notre espérance en cet autre sens que ses dévots serviteurs ne peuvent pas se damner. Selon lui, c’est là une fallacieuse espérance, propre à endormir les méchants dans leurs vices, et c’est même une superstition, car nul ne peut être assuré de la persévérance finale. Pour appuyer ce soi-disant privilège des dévots à la sainte Vierge, on a beau citer de prétendus miracles et des légendes controuvées : tout cela croule devant l’enseignement de l’Église !.

La conclusion naturelle de ces principes, c’est que cette dévotion excessive envers la sainte Vierge fait tort à une dévotion supérieure et nécessaire, celle que nous devons au divin Sauveur. L’Église a déjà établi, dit-il, plus de fêtes en l’honneur de Marie qu’à la gloire de Jésus, et chaque jour on en imagine de nouvelles. La fête de l’Annonciation rappelle le grand mystère de l’incarnation, et vous trouverez rarement un orateur qui vous parle en ce grand jour du Verbe incarné : tous vous font le panégyrique de Marie. Expose-t-on le saint Sacrement, on chante devant lui les litanies de la sainte Vierge. Cependant il semble qu’un roi de la terre, assis sur son trône pour donner audience à ses sujets et leur distribuer ses bienfaits, serait peu flatté de voir ceux-ci présenter leurs requêtes, non pas à lui, mais à son favori-. Muratori trouve non moins excessive et indiscrète l’habitude de placer des statues de la Vierge à tous les coins de rue, de multiplier les processions el pèlerinages en l’honneur de telle ou telle Madone; et pour finir, il s'approprie cette diatribe de Godeau, évêque de Vence : « Depuis la condamnation de Nestorius, la dévotion à la sainte Vierge a toujours été croissant. L’ignorance du peuple a tellement multiplié les abus, qu’au temps de Luther et de Calvin la superstition sur ce point dépassait toute mesure et faisait gémir toqs les hommes de doctrine. »

Il est certain que cette suppression du culte de la sainte Vierge par les hérétiques et cet amoindrissement de son rôle dans l’œuvre de la rédemption , amoindrissement dont certains docteurs catholiques eux-mêmes se faisaient les promoteurs, devenaient pour les âmes une calamité publique. Alphonse le comprenait et, pour plusieurs raisons, en souffrait plus que tout autre. Ami intime de Jésus, il sentait l’outrage qu’on infligeait au Fils en abaissant la Mère. Enfant dévoué de Marie , c’était le blesser au cœur que de faire descen-

1. Muratori, Délia regolata Derozion île' Cristiani , pages 319-320.

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