‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 123 sur 227 · En février · texte numérisé non relu

En février

soumission aux volontés divines. « Le Seigneur, dit-il, veut faire prospérer l’institut non point par la faveur ou la protection des princes, mais par le mépris, la pauvreté, la souffrance et la persécution. Quand avez-vous vu les œuvres de Dieu commencer au milieu des applaudissements? Saint Ignace augurait bien de l’avenir lorsqu’on lui apprenait quelque nouvelle tracasserie ou quelque nouveau revers. » Il recourut à ses moyens ordinaires : la prière et la mortification. Il redoubla ses disciplines, se chargea le corps de chaînes et de cilices, multiplia les aumônes, et partit pour Naples en se recommandant à Dieu.

Cette fois le ministère se préparait à fulminer un arrêt de mort. Jusque-là ses desseins hostiles avaient été contrecarrés par le roi et par le marquis Brancone, mais aujourd’hui, le roi sollicitant lui-même des mesures de rigueur, la proie ne pouvait échapper. Fraggiani montrerait que l’institut s’était établi subrepticement, en dépit des édits royaux, et la victime, du moins on pouvait le craindre, tomberait sans défense à ses pieds. Alphonse prouva péremptoirement que ses quatre maisons, loin d’être riches, possédaient à peine de quoi suffire à l’entretien de quelques missionnaires. La maison d’iliceto, qu’on incriminait tout particulièrement, avait en tout et pour tout trois cents ducats de rente. Les revenus de Caposele et de Ciorani s’élevaient à cinq cents ducats. La maison de Nocera ne possédait que ses quatre murs et les fruits d’un petit jardin. Les ministres répondirent que l’enquête établirait officiellement la valeur des propriétés et le montant des revenus, et que d’ailleurs si l’institut n’était pas riche, il pouvait le devenir. C’était assez dire qu’on en voulait à sa vie. Toutefois, malgré les apparences, Alphonse avait confiance en Dieu, qui ne laisserait pas périr son œuvre; dans le roi, qui avait horreur de la mainmorte, mais qui aimait les missions; et dans son ami Brancone, très décidé à le défendre énergiquement.

Tout en cherchant des appuis pour son œuvre, Alphonse se mit à prêcher dans les églises, les couvents, les confréries, partout où l’on réclamait son concours. Il donna même une mission au village de Marianella, la paroisse qui l’avait vu naître. Que de grâces reçues depuis les belles années de son enfance! On peut imaginer comment son àme, embaumée des plus doux souvenirs, se répandit en effusions de reconnaissance dans cette église où il avait balbutié ses premières prières à Jésus et à Marie. A son retour à Naples, il lui arriva une mésaventure bien propre à satisfaire son humilité.

LA CROISADE DU SALUT

Comme il se rendait vers le soir au palais de son frère Hercule, monté comme d’habitude sur son petit âne, la barbe négligée, drapé dans son manteau rapiécé, les gens du peuple le prirent pour un mendiant et l’accompagnèrent jusqu’à la porte en l’accablant de leurs railleries. Alphonse souriait comme si on lui eût adressé des compliments, ce qui encourageait la bande joyeuse. Quand il descendit de sa monture, ce fut une huée formidable, et Dieu sait ce qui serait arrivé si des marchands du voisinage n’eussent crié aux tapageurs que ce mendiant était le frère de don Hercule de Liguori. A ce nom, connu dans tout le quartier, le rassemblement se dispersa comme une volée d’oiseaux au bruit d’un coup de fusil.

On admira l’imperturbable sérénité du saint, mais on eut bientôt l’occasion d’admirer plus encore sa grande mortification. Exténué de fatigue, Alphonse s’était aussitôt retiré dans sa chambre pour se reposer. Don Hercule alla lui faire visite, mais il trouva la porte fermée. Le lendemain matin, il monta deux fois pour le voir, et deux fois trouva porte close. Soupçonnant un accident, il força l’entrée de la chambre. Alphonse, étendu tout habillé sur son lit, ne donnait plus signe de vie. Les médecins, appelés en toute hâte, ordonnèrent de lui enlever ses vêtements. On vit alors que tout son corps, emprisonné dans un cruel cilice, devait souffrir un continuel martyre. Une forte saignée lui rendit ses sens. Alors voyant qu’on avait surpris le secret de ses dures pénitences : « Mon cher frère, dit-il au frère Tartiglione qui l’assistait, vous n’auriez jamais dû permettre cette indiscrétion. » Il était arrivé à souffrir d’une marque d’estime plus que d’un témoignage de mépris. Quelques jours après, il reprit le chemin de Nocera, laissant à son ami Brancone le soin de défendre sa cause et de le rappeler en temps opportun.

Brancone comptait sur le roi, dont il connaissait le caractère veiv satile. Un revirement s’opérait en effet dans l’esprit de Charles III. L’accusation contre Iliceto reconnue fausse, il regrettait d’avoir poussé son ministère dans une voie qui pouvait être fatale à l’institut. Le ministre profita de ce bon mouvement pour lui parler du bref de Benoit XIV et lui suggérer que peut-être on pourrait donner Y exequatur, tout en prenant des précautions contre le danger éventuel de trop grandes acquisitions. Ce moyen-terme assurerait la stabilité de l'institut sans péril pour l’État. Charles III ne s’étant pas montré défavorable à ce projet, Brancone écrivit à Alphonse, le 25 mars : « J’ai entretenu le roi du grand bien opéré dans les âmes

par votre institut et de l’approbation que vous a donnée le Saint- Siège. J'ai suggéré aussi à Sa Majesté un moyen de lever les diffU cultés qui s’opposent à Vexequatur. Il faudrait maintenant soumettre votre règle à l’examen du roi, qui décidera, avec l’aide de Dieu, si l'expédient proposé par moi satisfait aux besoins de l’État. » Rien ne pouvait être plus agréable au cœur d’Alphonse. Il se mit à rédiger une supplique, qu’il comptait déposer avec le bref entre les mains du monarque. Il y rappelait comment, « depuis dix-neuf ans, lui et les siens parcouraient les campagnes, prêchant chaque année plus de quarante missions. Avec le concours des évêques et l’agrément de Sa Majesté, il avait pu fonder quatre centres d’opérations. Le pape Benoit XIV venait d’approuver l’institut par un bref dont on n’avait jusque-là fait aucun usage, en attendant que Sa Majesté daignât lui accorder Vexequatur . Cette faveur insigne, Alphonse la sollicitait aujourd’hui comme moyen de consolider une œuvre intéressant au plus haut degré la gloire de Dieu et le salut des âmes, surtout des pauvres abandonnés, en particulier des quarante mille paysans disséminés dans la Pouille sur les terres de Sa Majesté. »

Mais, hélas! avant que cette supplique pût être présentée au roi, les Tanucci et les Fraggiani avaient combattu et changé ses dispositions. Si bons et nobles que fussent les instincts de Charles III, chez lui la raison d’État l’emportait toujours sur les sentiments du cœur, et même sur toutes les considérations que lui suggérait sa religion. On fit miroiter à ses yeux les ducats et les terres que la congrégation allait sûrement s’approprier s’il lui donnait la faculté d'acquérir, et cela suffit pour que le monarque soupçonneux ordonnât de presser l’inventaire de toutes les propriétés acquises par l'institut.

Le k mai, sur l’ordre du roi, le ministère prescrivit au chef des douanes de Foggia de procéder à une enquête extra-judiciaire sur les biens laissés à la maison d’Iliceto par le chanoine Casati. Les informations, commencées le 6 juin, se terminèrent par un rapport que l’inquisiteur Balthasar Cito, un des amis d’Alphonse, expédia au roi le 30 septembre. Ce rapport, qui nous a été conservé, établit que « les biens-fonds provenant de l’héritage Casati, estimés à cinq mille ducats, produisaient une rente annuelle de trois cents ducats environ. La somme d'argent laissée aux pères par le défunt ne s’élevait pas, tous frais déduits, à plus de sept cents ducats. Le tout avait été légué à don Alphonse, à charge par lui d'acquitter un certain nombre de messes et de desservir l’église de Notrc-

Dame de Consolation ». Nulle trace dans cette très modique donation des soixante mille ducats qui avaient tant échauffé la bile du souverain. 11 était donc officiellement avéré qu'en dépit de toutes les calomnieuses imputations, la congrégation, bien loin de posséder de vastes domaines, ne jouissait pas même de ressources suffisantes pour entretenir ses novices et ses étudiants.

Mais qu'importait aux ministres la pauvreté de l'institut? Si le fondateur obtenait l’approbation, il obtenait du même coup la faculté de constituer des biens de mainmorte, et alors qui l'empêcherait d’accumuler propriétés sur propriétés? D'autre part, s'il continuait à exister sans autorisation, que devenaient les décrets royaux? On n’avait que trop longtemps toléré cet état de choses anormal et scandaleux. Au bout de ces raisonnements apparaissait, comme conclusion forcée, la suppression de l’institut. Tout en regrettant d’ébranler l’œuvre des missions, Charles III n’était pas loin de lâcher la bride aux passions de ses ministres.

Averti par Brancone que la situation devenait très critique et que le sort de la congrégation serait fixé dans un prochain conseil, Alphonse se rendit à Naples en septembre, non sans avoir recommandé aux pères d'invoquer sans cesse la vierge Marie, saint Joseph et tous les patrons de l'institut. Au moment de se mettre en route, il chercha son vieux manteau sans pouvoir le trouver. Afin de lui éviter les quolibets des passants, ses compagnons avaient caché la vénérable défroque. Ils lui présentèrent un manteau qui, sans être neuf, paraissait plus convenable; mais il ne cessait de réclamer le haillon méprisé et ne consentit enfin à se couvrir du nouveau vêtement que pour ne pas contrister la communauté. A Naples, Brancone lui fit connaître l'état des esprits. Il ne s’agissait plus d’approbation ni d 'exeqaatur, mais simplement de conserver la vie, fût-ce au prix d’une forte saignée, par exemple en sacrifiant au besoin quelque maison. « Notre affaire se traitera jeudi prochain, écrivait Alphonse le samedi 23 septembre. Prions Dieu qu’on nous laisse nos quatre maisons. Brancone m’a doucement insinué d’en abandonner deux. Si l’on nous laisse nos maisons, il faudra nous en remettre pour les rentes à la volonté divine. Les difficultés sont telles que si nous n’avions pas eu Brancone pour nous défendre, nous serions dissous à l’heure qu’il est. Dans le dernier conseil, le roi s’est élevé plus que personne contre l'approbation. Tout ce que nous pouvons espérer, c’est de conserver la vie sauve et l’appui de la Providence. Faites part de ces tristes nouvelles, si vous le jugez prudent, aux autres choristes, afin qu’ils nous aident

de leurs ferventes prières, car bien certainement nous ne sommes pas hors de danger ».

11 ajoutait que ce jour-là même, il avait eu une vive discussion avec Brancone sur les sacrifices que celui-ci, vu les circonstances, se croyait obligé de lui demander; mais il apprit bientôt par sa propre expérience que son ami ne se faisait pas illusion sur la disposition de ses collègues. 11 demanda une audience au marquis Fraggiani, l’àme du conseil dans ces questions ecclésiastiques. Cet insolent personnage, pressé de congédier l’importun visiteur, ne lui offrit pas même un siège et le reçut fort mal. Comme le saint lui disait que son institut avait été fondé non pour gagner de l’argent, mais des âmes : « Allez conter ces sornettes aux bonnes vieilles femmes, répondit le marquis, ce n’est pas à moi qu’on en fait accroire ». Sans prendre garde à ces insultes, Alphonse s’inclina devant le ministre et lui dit en prenant congé : « Monsieur le marquis, je vous recommande la cause de Jésus-Christ. — Jésus- Christ n’est pas en cause dans la Chambre royale! » répliqua Fraggiani. Il aurait dû se souvenir qu’en crucifiant l’Église dans la Chambre royale ou ailleurs, c’est le Christ qu’on crucifie.

Le saint évêque de Bovino, Lucci, grand ami d’Alphonse et de la congrégation, crut devoir intervenir en ce péril extrême. Il profita de ses relations particulières avec le marquis Fraggiani pour recommander l’institut à sa bienveillance. Il en reçut cette réponse : « Ces gens-là feront comme les jésuites. Ils commencent pauvrement, mais plus tard ils ne. seront jamais rassasiés. — Rassasiés de quoi? répliqua le prélat, qui ne put s’empêcher de rire ; de vermine sans doute? Dans les trous où ils s’établissent et dans les taudis qu’ils fréquentent, je ne vois pas trop ce qu’ils pourraient récolter si ce n’est de la vermine. S’ils trouvent le morceau de pain de chaque jour, il faudra les féliciter. » N’osant pas nier une vérité par trop évidente, le marquis répondit sèchement qu’il persistait dans son opinion et tourna le dos au courageux prélat. D’autres personnages influents dont Alphonse implora la protection, se montrèrent moins arrogants envers lui, mais pas plus bienveillants pour sa cause.

Cependant la séance du Conseil royal, séance de vie ou de mort pour l’institut, était imminente.. Espérant contre toute espérance, Alphonse supplia Brancone de faire comprendre au roi qu’il acceptait toutes les restrictions relatives au droit d’acquérir et de posséder, pourvu qu’on assurât l’existence de l’institut et la possibilité pour lui et les siens d’évangéliser les pauvres âmes

LA CROISADE DU SALUT

abandonnées. Treize grains par jour, c’est-à-dire environ cinquante centimes, suffisaient à chacun de ses compagnons pour sa subsistance. Brancone rapporta au roi ces paroles. « Treize grains! dit le roi, c’est vraiment trop peu! » Au Conseil on mit une dernière fois en balance l’utilité des missions et la raison d’État, le bien que faisait l’institut et le mal que produisait une augmentation de la mainmorte, et l’on allait décider que la raison d’État devait l’emporter sur toute autre considération, quand Brancone, d’accord avec le roi, proposa un expédient de nature à contenter tout le monde : c’était de laisser subsister l'institut, mais en interdisant aux missionnaires toute nouvelle acquisition. Le roi saisit avec empressement ce moyen-terme qui satisfaisait en même temps son catholicisme et son régalisme. Quant aux membres du Conseil, partisans d’une solution plus radicale, ils se rallièrent à la proposition de Brancone par complaisance pour le monarque. L’adoption de ce modus vivendi fut consacrée par le décret royal du 9 décembre 1752, ainsi conçu :

« Appréciant tout le bien que font les saintes missions prêchées sous la direction de don Alphonse de Liguori, le roi n’a pas permis la destruction d’une œuvre si glorieuse pour Dieu et si profitable à ses vassaux. Sa Majesté, guidée par sa piété, désire que cette œuvre se maintienne dans sa ferveur native, et c’est pourquoi elle a édicté le règlement qui va suivre.

« Il est défendu aux missionnaires vivant en société sous la direction de don Alphonse de Liguori d’acquérir et de posséder en commun des immeubles ou des rentes. En conséquence sont déclarés nuis et invalides les donations, legs ou héritages qui leur seraient faits non à titre personnel, mais comme membres d’une communauté.

« Afin que les missionnaires puissent continuer l’œuvre à laquelle ils se sont dévoués jusqu’aujourd’hui avec un infatigable dévouement, et conserver leur louable coutume de donner gratuitement leurs missions, Sa Majesté leur permet de retenir leurs biens patrimoniaux. Quant aux biens acquis par eux jusqu’ici, ils seront administrés par les évêques respectifs des quatre maisons de Ciorani, d’Iliceto, de Nocera et de Caposele. Sur les revenus de ces biens les évêques attribueront à chacun des missionnaires et de leurs serviteurs deux carlins1 par jour, et l’excédent sera distribué aux pauvres.

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