‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 122 sur 227 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Le bref d’approbation et Yexequatur royal. — Un prétendu trésor à lliceto. — Colère du roi. — Alphonse à Naples. — Il demande Yexequatur . — Refus du roi. — Enquête sur les biens de l’institut. — Menaces de ruine. — Décret de 1752. — On octroie à chaque père deux carlins par jour. — Brancone veut donner sa démission. — Contradictions du roi. — I-a. reine Amélie.

La tempête suscitée par Muscari dans l'intérieur de la congrégation ne Tayant ébranlée un instant que pour l'établir plus solidement, le démon chercha au dehors un levier assez puissant pour la renverser. Il eut recours à la haine fanatique des régalistes contre les ordres religieux.

L'approbation du pape avait donné l'existence canonique à l’institut sans modifier son état civil. D’après les principes alors en vigueur, les actes pontificaux restaient non avenus aussi longtemps qu'ils n'avaient pas obtenu \e placilum regium. Maître absolu chez lui, le roi, disaient les régalistes, a le droit d’empêcher sur son territoire l'exécution des brefs pontificaux, des bulles, et même des canons conciliaires, s’il les juge contraires aux lois de l’État ou aux intérêts de son peuple. Autrefois le pape, en sa qualité de vicaire de Jésus-Christ, jugeait les rois et réformait au besoin leurs décrets. Depuis la Déclaration de 1682, c’est le roi qui juge le pape, contrôle ses décisions, et leur refuse ou leur accorde, selon son bon plaisir, ce que les légistes appellent Yexequatur . Sous prétexte de se défendre contre les abus de juridiction de la cour romaine, les princes s’arrogent le droit de gouverner l’Église à leur façon. Telle était, au dix-huitième siècle, la prétention des descendants de Louis XIV à Versailles, à Madrid et à Naples. A Naples en particulier, la Chambre royale de Sainte-Claire, siégeant deux fois

par semaine, avait pour principale mission d'examiner les demandes d 'exeqnatur. Les cas difficiles ou litigieux étaient renvoyés au tribunal de la Juridiction royale, chargé de s’opposer aux prétendus empiètements du pape et des évêques. Là régnait en maître, à cette époque de notre histoire, le marquis Nicolas Fraggiani, délégat de la Juridiction, celui que le peuple, dans son bon sens, appelait le pape Nicolas . Du haut de son fauteuil, ce pontife civil révisait les actes du pontife de Rome, des évêques et du clergé napolitain, accordant Xexequatxir aux uns, le refusant aux autres, selon l'inspiration de son jugement irréformable.

Cet asservissement de l’Église à l’État tendait à se généraliser en Europe et paraissait tout naturel aux hommes les mieux intentionnés. Dans son Histoire de Naples, Pierre Giannone, l’ennemi acharné de la puissance pontificale, vante à tout propos 1 eplacitum regium; mais son adversaire, le cistercien Trogli, qui écrivit dix volumes pour le réfuter, soutient comme lui la légitimité du droit régalien. « Sans nul doute, dit-il, les papes tiennent leur pouvoir immédiatement de Jésus-Christ, et les peuples n’ont pas à confirmer leurs décrets ; cependant les magistrats séculiers n’usurpent pas la juridiction pontificale quand ils refusent Xexequatur à des actes contraires aux intérêts de leurs administrés. » Ainsi, d’après ce religieux, les papes sont chargés directement par Dieu de dicter des lois aux rois et aux peuples, mais Jésus-Christ a chargé les rois d’arrêter leurs décrets au passage, en sorte que la guerre du sacerdoce et de l’empire a pour premier auteur Jésus-Christ! « Pie V, ajoute Trogli, déclare intolérable cette immixtion du pouvoir civil dans les matières ecclésiastiques. Il demande aux princes de s’occuper des choses temporelles et de laisser l'Église traiter les choses de Dieu; mais les princes n’en ont pas moins appliqué X exeqnatur, non pour donner vigueur aux décrets apostoliques, mais pour examiner si les choses qu’on dit être de Dieu ne seraient pas contraires aux droits de César. Ainsi ont agi les rois de Naples, et l’on sait avec quelle rigueur Charles de Bourbon, actuellement régnant, applique Xexequatur à tous les rescrits de Rome. » Voilà comment raisonnait ou plutôt déraisonnait en 1750, un théologien, un abbé de monastère, un défenseur de la papauté, et cela de la meilleure foi du monde, sans se douter qu’en accordant aux rois le libre examen des bulles pontificales, il ne différait guère de Luther octroyant à tous le libre examen des livres sacrés. Nous avons voulu citer cet apologiste napolitain pour montrer à nos lecteurs dans quel milieu doctrinal se débattait le saint fondateur.

Sans Yexequatur royal le bref de 1749 restait donc lettre morte. Mais comment solliciter, à Naples, le placilum regium pour un bref approuvant une nouvelle congrégation et favorisant par là-même l’extension de la mainmorte, l’épouvantail de Charles III et de ses ministres! Cette difficulté, qui lui paraissait insurmontable, donnait le cauchemar à notre saint, même pendant les négociations de Villani à Rome. Il le pressait de faire jouer toutes les influences pour obtenir l’appui de l’ambassadeur napolitain. « Je ne vois pas pourquoi Votre Paternité se livre à l’inquiétude au sujet de Yexequatur , lui répondait Villani 1 ; le Seigneur ne fait pas ici des prodiges en notre faveur pour nous abandonner a Naples. » Importuné de nouveau, il ajoutait quelques jours après : « Je crains qu’en multipliant les démarches, nous n’aboutissions qu’à nous créer de plus graves difficultés. Croyez cependant que je ne néglige aucun moyen de succès, bien qu’à mi dire je compte peu sur nos petites industries. C’est à Dieu de nous tirer d’affaire ». On pria Dieu d’intervenir, on épia durant trois ans, de 1749 à 1752, le moment favorable pour présenter le bref à l’approbation du roi, quand tout à coup survint un incident qui rendit la situation presque désespérée.

En janvier 1752 le roi chassait dans son domaine de Tremoleto. De loin il aperçut sur une éminence tout un ensemble de constructions assez pittoresques. C’étaient le couvent et l’église d’Iliceto, que Charles III prenait pour quelque antique manoir. « A qui appartient ce château? demanda-t-il à un seigneur de sa suite. — Au chevalier don Alphonse de Liguori et à ses missionnaires, répondit le gentilhomme. Ils peuvent bâtir tout à leur aise, ajouta-t-il, car ils viennent d’hériter de soixante mille ducats. » Il s’agissait de l’héritage Casati, insuffisant, comme nous Lavons vu, pour l’entretien d’une petite communauté, mais auquel la renommée avait donné des proportions fabuleuses. Le roi entra dans une violente colère. « Ces moines, dit-il, sont donc comme les autres! Encore dans les langes, voilà qu’ils possèdent déjà de magnifiques domaines! » A peine arrivé dans la capitale, toujours hanté par le château d’Iliceto, il s’éleva avec force contre l’institut, commanda à ses ministres de faire une enquête sur les acquisitions des missionnaires et de dresser un état de leurs revenus.

A cette nouvelle inattendue, l’alarme fut générale dans la congrégation; mais Alphonse, sans se troubler, prêcha aux siens la

Page 1