Lettre du 12 décembre
lui demandant son avis sur une résolution dont il comprenait la gravité. Après avoir pesé les conséquences désastreuses d’une démission qui laissait les ennemis de l’Église sans contrepoids au conseil d’État, Alphonse se crut obligé de la déconseiller; mais, trop intéressé dans la question pour oser la trancher d’une manière absolue, il engagea fortement son ami à ne prendre aucune résolution avant d’avoir consulté des personnes éclairées et consciencieuses.
De son côté, il demanda l’avis de la mère Marie de Jésus, la prieure des carmélites de Ripacandida, dont il connaissait la sagesse toute surnaturelle. « Je vous prie, lui dit-il, de recommander à Dieu le marquis Brancone. Il croit devoir renoncer aux affaires pour rentrer dans la vie privée et s’occuper exclusivement de son Ame. Je l’ai détourné de son projet, car, selon moi, le bien de l’Église exige qu’il reste à son poste. Faites une neuvaine à son intention, et puis dites-moi ce que le Seigneur vous aura inspiré. » La sainte prieure abonda dans ce sens, parait-il. car sa réponse, manifestée au marquis Brancone, provoqua de la part de ce dernier la lettre suivante : « Très honorable ami, j’ai lu la lettre de la prieure de Ripacandida, que vous avez eu la bonté de me faire parvenir. Son sentiment est de tout point conforme à celui d’autres personnes très pieuses et très doctes que j’ai consultées. J’adore donc les dispositions de la divine Providence à mon égard, et je continuerai à porter mon fardeau avec allégresse et simplicité, espérant que le Seigneur dans sa miséricorde daignera bénir mes efforts pour lui plaire. » Brancone resta donc ministre, tout en s’occupant du salut de son âme. Avec la permission et par l’intermédiaire de son saint ami, il entretint une correspondance spirituelle avec la mère Marie de Jésus, dont il avait aussi apprécié l’esprit supérieur et les hautes vertus.
Au fond, Charles IH estimait Brancone et tenait à le conserver dans ses conseils, soit pour empêcher les Tanucci et les Fraggiani d’aller trop vite en besogne, soit pour réparer les injustices qu’il avait laissé commettre et que sa conscience lui reprochait. A propos du décret de 1752, il ne tarda pas à reconnaître l’miquité des mesures prises contre un institut nécessaire au salut de son peuple, et dont il désirait assurer la diffusion et la perpétuité. Aussi eût-il voulu trouver un moyen de l’ériger en société religieuse sans déroger à son principe sacrosaint de combattre la mainmorte et par conséquent de n’autoriser aucun ordre nouveau. Il cherchait avec Brancone ce secret introuvable, quand tout
LA CROISADE DU SALUT
à coup il crut l’avoir découvert. La reine Amélie, son épouse, lui apprit qu’un ordre ancien, très respectable, déchu de sa splendeur, avait grandement besoin de réforme , mais la réforme n’était possible qu’en y infusant du sang nouveau. Plusieurs couvents étaient presque vides. Nul espoir de transformer les vieillards, d’ailleurs peu nombreux; mais on pouvait par les jeunes gens arriver à une régénération. Comme la reine paraissait tenir à cette réforme , Charles III dit à Brancone : « Pourquoi ne chargerait-on pas don Alphonse de Liguori de réformer cet ordre? Lui et les siens, tout en continuant leur œuvre et en pratiquant leur règle, prendraient le nom et l’habit de ces religieux approuvés. Les sujets réfractaires se retireraient dans quelques-uns de leurs couvents ; les autres se formeraient dans les noviciats à l’esprit de l’institut. Du même coup Alphonse et ses missionnaires, incorporés à un ordre approuvé, jouiraient, sans nouveau décret royal, des privilèges inhérents aux ordres religieux. »
Informé par Brancone de ce singulier projet, le saint commença par remercier chaleureusement le roi de ses bonnes dispositions à l’égard de l'institut, puis il demanda du temps pour réfléchir. Les inconvénients et les impossibilités se présentèrent bien vite à son esprit. Une réforme religieuse ne s’opère pas sans rencontrer de grandes contradictions; môme avec l’appui des papes et des souverains, les réformateurs ont dû souvent baisser pavillon devant l’opposition. Dans le cas présent, il s’agissait non seulement d’une réforme, mais d’une véritable substitution. Les éléments anciens n’auraient pas cédé sans combat la place aux nouveaux. Quant à fusionner les anciens et les nouveaux, l’entreprise paraissait impossible. Les anciens auraient refusé la règle des nouveaux, et les nouveaux, le nom et l’habit des anciens. Alphonse risquait de perdre son institut sans sauver l’ordre qu’il s’agissait de réformer. Ces raisons, développées par Brancone, convainquirent le roi, qui n’insista pas.
Ces bienveillantes dispositions du monarque réveillèrent dans le cœur d’Alphonse l’espérance de vaincre son obstination relativement à Y exequatur par la haute influence de la pieuse reine Marie-Amélie. Pour mettre celle-ci dans ses intérêts, il jeta les yeux sur une de ses pénitentes, la mère Angèle du Divin-Amour, fondatrice du carmel réformé de Capoue. La reine aimait beaucoup cette sainte religieuse. En été, quand la cour séjournait au château de Caserta, elle avait l’habitude d’aller souvent conférer avec elle des intérêts de son âme. La mère Angèle parut à l’homme
de Dieu l'intermédiaire désigné pour gagner la reine à sa cause. 11 lui fit donc dans ce sens une proposition, qu’elle accepta de grand cœur, mais non sans objecter les difficultés de l’entreprise.
« Toute la difficulté, répondit le saint, roule sur les acquisitions. Or, sous ce rapport, nous nous contentons de ce que fera Sa Majesté. Veut-elle que nous ne possédions absolument rien, et qu’il nous soit seulement permis de recevoir quelque subside des évêques? Nous obéirons à ses ordres. Seulement que le roi veuille bien approuver l’institut et ne pas le laisser suspendu en l’air. S’il savait que nous proposons nous-mêmes de ne rien posséder, je crois qu'il s’adoucirait, mais comment lui faire parvenir cette proposition? Si je pouvais lui parler, je m’en chargerais; mais il n'accorde point d’audience. C'est en vain que j'ai tâché d’obtenir une entrevue. La reine pourrait s’en charger si elle le voulait. Notre- Seigneur se servira de votre intermédiaire, je l’espère, pour asseoir définitivement une œuvre destinée à sauver tant de pauvres âmes abandonnées. Dieu sans doute vous a ménagé les bonnes grâces de la reine non seulement en faveur de votre réforme, mais pour le succès de tant d’autres œuvres qui intéressent sa gloire. Et toutefois, quant à notre institut, je ne puis m’empêcher de penser que Dieu veut mortifier mon orgueil et que l’approbation ne s’obtiendra qu’après ma mort. Dieu est le maître : qu'il fasse ce qu’il lui plaît1. »
Quand vint le moment des chasses royales, Alphonse fit savoir à la pieuse carmélite qu’il tenait à sa disposition le bref de Benoit XIV et le mémoire qu’il avait composé pour appuyer sa requête. « Mais, ajoutait-il, si vous ne parlez fermement à la reine, lui affirmant absolument que, pour plaire à Dieu, elle doit s’employer à consolider la congrégation , nous n’aboutirons à rien. Du reste, sans l’assurance formelle d’une intervention de la reine, je n’exposerais pas le bref à s’égarer dans les mains des ministres, car ceuxci se déclareront certainement contre moi2. »
Alphonse avait pleine confiance dans la mère Angèle, mais deux sûretés valent mieux qu’une. En même temps qu'il écrivait cette lettre, il en adressait sous le secret une autre k un de ses pénitents, don Louis Sagliano, pour le prier de stimuler et de diriger les démarches de la religieuse. « J’ai recommandé à la sœur Marie^ Angèle, lui dit-il, notre congrégation persécutée. Voilà quatre ans que nous travaillons vainement à obtenir Y exequatur pour le