‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 128 sur 227 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

LA « THÉOLOGIE MORALE »> 1754-1755

Probabilistes et probabilioristes. — Un mot de Thyrse Gonzalez. — Le futur Docteur de la morale. — Inquiétudes d’Alphonse au sujet du probabilisme. — Les Annolationes à Busembaum. — Thèse sur le clerc habitudinaire. — La « Théologie morale ». — Le juste milieu. — Révision générale des opinions. — Leur degré de probabilité. — « Peut-on suivre la moins probable? Je m’abstiens de traiter cette question. » — En pratique, Alphonse choisit l’opinion plus probable. — Delà confession. — De la communion fréquente.

Tout en défendant sa congrégation contre les attaques des régalistes, Alphonse continuait sa croisade contre le jansénisme. Après avoir rendu aux chrétiens Marie, la trésorière des grâces, il fallait leur rendre Jésus lui-même, source des grâces, source presque tarie depuis que la nouvelle hérésie rendait quasi impossible l’accès du confessionnal et de la table sainte. C'est pour délivrer le monde chrétien de cette tyrannique oppression qu’Alphonse publia, en 1753-1755, les deux volumes de sa Théologie morale , l’œuvre capitale de sa vie, dans laquelle il traça aux confesseurs, au grand dépit des sectaires, la vraie conduite à tenir pour mener les âmes au ciel.

La voie du ciel, c’est la voie des commandements, « voie étroite », a dit Notre-Seigneur, qu’il faut nécessairement suivre si l’on veut se sauver. Le directeur spirituel doit maintenir cette voie telle que Dieu l’a faite, sans l’élargir ni la rétrécir. S’il l’élargit en tenant peu compte des lois, il lâche la bride aux passions et conduit à la perdition; s’il la rétrécit en forgeant des lois qui n’en sont pas, il impose aux chrétiens un joug intolérable et les éloigne du service de Dieu.

Or à l’époque où notre saint entre en lice, le monde venait précisément d’assister à un tournoi séculaire sur la question des

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lois douteuses ou probables et sur les dispositions plus ou moins nécessaires pour recevoir avec fruit les sacrements de pénitence et d’eucharistie. Les moralistes s’étaient divisés en deux camps : les uns demandaient trop, les autres trop peu; les uns sacrifiaient la loi de Dieu à la liberté, les autres enchaînaient la liberté à des lois de leur façon; ceux-ci oubliaient la miséricorde de Dieu, ceux-là sa justice.

Pour se faire une idée de cette importante controverse, il faut remarquer que beaucoup de lois, vu la faiblesse de notre esprit, nous apparaissent, non comme certaines, mais comme douteuses ou plus ou moins probables. Dieu défend l’homicide, cela est certain; mais n’y a-t-il pas des circonstances où la société, où l’individu même, peuvent donner la mort sans transgresser la loi de Dieu? Et jusqu'où s’étend cette loi par rapport aux sentiments et aux actes qui se rapportent plus ou moins à l’homicide? Sur tous les préceptes du décalogue, sur toutes les lois de l’Église, on peut poser une multitude de questions qui donnent lieu à des milliers de cas de conscience. Dans tous ces cas il y a des raisons de croire qu’une loi existe, et par conséquent une obligation; il y a aussi des raisons de croire qu’elle n’existe pas, et que par conséquent l’homme reste libre. Sur quel principe s’appuyer pour se décider en faveur de la loi ou de la liberté? C’est là l’objet de la fameuse controverse sur le probabilisme, laquelle a produit une montagne d’in-folio.

Les probabilistes soutinrent que, dans ces conflits entre la loi et la liberté, on peut suivre le parti de la liberté quand l’opinion en sa faveur est vraiment probable, c’est-à-dire appuyée sur des raisons assez fortes pour entraîner l’assentiment d’un homme prudent. Cette proposition, très vraie en un sens, présentait le grave inconvénient d’être élastique et de prêter par conséquent à des interprétations diverses. Une opinion en effet peut être plus ou moins probable. De là cette question si vivement controversée : « Peut-on suivre une opinion moins probable en faveur de la liberté quand l’opinion favorable à la loi est certainement plus probable, c’est-à-dire appuyée sur de plus fortes raisons, et par conséquent plus vraisemblable? » Les théologiens de la première moitié du dix-septième siècle, du moins assez généralement, se décidèrent pour l'affirmative, et posèrent en principe qu’il est permis de suivre une opinion moins probable en faveur de la liberté, et par conséquent de regarder comme nulle une loi plus probablement existante.

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Mais s’il est permis d’adopter une «opinion certainement moins probable, où s’arrêter sur l’échelle descendante des opinions? De fait on ne s’arrêta pas, et beaucoup de théologiens déclarèrent licites des opinions absurdes et parfois immorales. Le janséniste Pascal en profita pour dénoncer au monde la « morale relâchée » des casuistes, qu’il enveloppa tous dans la même condamnation. En 1660, quatre ans après l’apparition des Provinciales, le jésuite Térillus, bien que probabiliste lui-même, s’effrayait du grand nombre des laxistes qui « depuis trente ans, disait-il, remplissaient les bibliothèques de leurs cas de conscience, jetant en pâture au vulgaire des opinions toujours plus laxes afin de capter la bienveillance... Je n’ai pu voir sans horreur, ajoutait-il, comment on foule aux pieds, par les plus frivoles arguments, des lois de Dieu et de l’Église basées sur les preuves les plus solides. Il y en a qui font des recueils de ces opinions immorales pour les présenter au public comme le code des consciences. Cela s’appelle un recueil d’opinions probables... Satan a trouvé ce champ de la théologie ensemencé d’opinions graves et sévères; il a semé sur ce froment la zizanie du laxisme et s’en est allé, persuadé qu’on n’arrachera pas l’ivraie sans faire tort au froment. »

Cinq an^ après ce cri d’alarme, le pape Alexandre VII condamnait les propositions les plus scandaleuses des laxistes. « Il ne pouvait voir sans une profonde douleur, disait-il, se répandre, au gTand détriment des âmes, une multitude d’opinions relâchées. L’extrême licence des esprits avait inventé un mode d’opiner absolument contraire à la simplicité évangélique ainsi qu’à la doctrine des saints Pères, et de nature à dépraver les mœurs si les fidèles l’adoptaient comme règle de conduite. La condamnation avait pour but, ajoutait-il, de sauvegarder la voie du salut, déclarée étroite par Notre-Seigneur, et d’empêcher qu'on ne l’élargisse et qu’on ne précipite les fidèles dans le chemin de la perdition. » Par ce décret du 24 septembre 1665, et par un second en date du 18 mars 1666, le pape réprouva quarante-cinq propositions. Le 2 mars 1699, Innocent XI en condamna soixante-cinq autres « comme pernicieuses et scandaleuses, » ce qui n’impliquait nullement, ajoutait-il, l’approbation de beaucoup d’autres opinions déjà dénoncées ou qui seraient dénoncées dans la suite. 11 réprouvait en particulier cette proposition du probabilisme le plus excessif : « Pour agir prudemment, il suffit d’avoir en sa faveur une probabilité quelconque, si légère soit-elle, q uant umvis tennis, pourvu qu’on ne sorte pas des limites de la probabilité. »

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Ces condamnations répétéps portèrent un coup fatal au probabilisme, dont le principe, bien que non formellement condamné, parut dangereux et justement suspect. On chercha donc un autre système pour établir les droits de la liberté sans léser les droits de Dieu. Mais, comme il arrive toujours, la réaction fut excessive. La majorité des théologiens répudia non seulement l'opinion moins probable en faveur de la liberté, mais même l’opinion également probable, c’est-à-dire appuyée sur d’aussi fortes raisons que l’opinion favorable à la loi. Pour qu’on puisse licitement la suivre, dirent ces réactionnaires, l’opinion en faveur de la liberté doit être non seulement probable, mais plus probable que l’opinion opposée : de là leur nom de probabi lioristes . Allant plus loin encore, les rigoristes soutinrent qu’il fallait toujours prendre le parti de la loi tant qu’on n’avait pas la certitude de sa non-existence. L’un d’eux affirma qu’il n’est pas permis de suivre l’opinion très probable, probabilissima , en faveur de la liberté, proposition qui fut condamnée en 1690 par Alexandre VIII. Cette condamnation tempéra jusqu’à un certain point les excès du jansénisme théologique, mais le rigorisme n’en resta pas moins la tendance dominante pendant la première moitié du dix-huitième siècle.

Telle avait été durant cent cinquante ans la marche de l’esprit humain, oscillant entre le probabilisme et le probabiliorisme. N’existait-il donc pas un milieu entre ces systèmes rivaux? Avant de mourir, le général des jésuites, Thyrse Gonzalez, qui avait eu beaucoup à souffrir de ces discussions, écrivait au pape ClémentXI : « Vos prédécesseurs ont condamné l’extrême laxisme et l’extrême rigorisme, extrema laxitatis et rigoris : à vous, Très Saint Père, de nous préciser le juste milieu de la vérité dans une question de suprême importance pour la vie chrétienne. Votre Sainteté jugera dans sa sagesse quand et comment il conviendra de le faire. » Les papes n’ont pas encore déclaré authentiquement quel est ce milieu de la vérité entre les systèmes librement controversés, mais quand Gonzalez réclamait cette définition, déjà avait paru l’homme providentiel qui passa une partie de sa vie à chercher ce milieu tant désiré, et dont l’Église a fait un de ses Docteurs, en déclarant que, entre autres titres de gloire, « il a su tracer une voie sûre entre les opinions ou trop larges ou trop rigides des théologiens l. »

En destinant Alphonse à cette œuvre de salut, Dieu l’avait doue

1. Cum inter implexas theologorum sive laxiores sive rigidiores sententias tutom straverit viarn. Decreluin super concessione tituli Doctoris, 23 mari. 1871.

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de tous les dons nécessaires au moraliste : esprit lucide , mémoire tenace, jugement droit, bon sens pratique. De plus, sa grande horreur du péché lui avait acquis cet œil pur qui pénètre, par une sorte d’intuition, les arcanes des lois et les arcanes plus insondables encore du cœur humain . Homme de prière, il obtint du ciel cette prudence surnaturelle que Dieu refuse aux sages de ce monde, mais qu'il accorde si volontiers aux humbles. Sur sa table de travail se trouvait l’image de Notre-Dame de Bon Conseil, dont les inspirations n’auront pas été étrangères au Nil censura dignum *. Enfin, pour s’orienter dans le monde moral à travers les innombrables ouvrages accumulés depuis deux siècles par les écoles rivales, Dieu lui avait accordé ce labor improbus , ce courage opiniâtre qui triomphe de tous les obstacles. /

En 1723, date de la vocation d’Alphonse, Naples était envahi par les idées régnantes. Des auteurs et des maîtres rigoristes l’initièrent aux querelles des partis. Or, à cet âge, on ne réagit guère contre l’influence des auteurs et des professeurs; on s’imprègne des idées en vogue comme on respire l’air ambiant. Alphonse devint naturellement probabilioriste ardent et militant : « Quand je commençai à m’occuper des sciences ecclésiastiques, dit-il luimême, on me donna pour maîtres des partisans de l’opinion rigide, et pendant un certain temps je rompis des lances en sa faveur. » En le familiarisant ainsi avec ces doctrines rigoristes qu’il était appelé à détrôner, Dieu lui faisait explorer le terrain sur lequel il l’appelait à combattre.

Devenu missionnaire, l’amour des âmes lui révéla bien vite les inconvénients de la morale rigide. Il est facile de multiplier les lois sur le papier, mais moins aisé de trouver des chrétiens qui les observent. De même il est à désirer que tous s’approchent des sacrements avec des dispositions parfaites, mais si on pousse trop loin l’exigence, la foule désertera le confessionnal et la sainte table. Alphonse comprit que le rigorisme avait le double désavantage de multiplier les péchés et d’empêcher les conversions. Il chercha donc dans les auteurs probabilistes une direction plus bénigne; il se persuada comme eux qu’on peut suivre les opinions vraiment probables ; mais de nouvelles difficultés vinrent l’assaillir. Quelle est la ligne de démarcation entre les opinions vraiment probables et celles qui ne le sont pas? Peut-on croire, par exemple, qu’une opinion moins probable reste sérieusement probable en présence

1. Rien qui mérite censure. Decretum super approbatione operuin S. Alphonsi, 14 maii 1803.

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d’une opinion certainement plus problable? N’est-ce pas en suivant cette règle sans aucune distinction que les probabilistes du dixseptième siècle sont tombés dans des aberrations dont les plus sages eux-mêmes n’ont pas su se préserver? Et dès lors comment naviguer sur cette vaste mer des opinions probables sans boussole pour s’orienter et sans pilote pour se diriger au milieu des écueils?

Dès 1741, les notes de conscience d’Alphonse trahissent ses inquiétudes. Pouvait-il suivre au saint tribunal les opinions probabilistes? 11 consulta son directeur, M" Falcoia, qui le rassura, comme le prouve cette note : « Ce 24 octobre 1741, W* Falcoia m’a donné l’obédience de suivre l'opinion probable, ainsi que le font tant d’autres. » Il obéit aveuglément, sans pouvoir toutefois se tranquilliser, car en 1748 il posa les mêmes questions au père Cafaro qui confirma la décision de Falcoia. Malgré cela, plus il étudiait, plus son doute prenait de consistance. Beaucoup d'opinions soutenues par les auteurs, lui paraissaient tellement invraisemblables, qu’il prit, dès 1745, le parti héroïque de reviser par lui-même les divers traités de morale, afin de se faire un choix d’opinions vraiment probables. Le fruit de ses recherches, nous l’avons dit, fut un volume in-4° de mille pages, qui parut en 1748 sous le titre d’d rfnotaliones à la Medulla de Buscmbaum. L’auteur y prend place entre les deux systèmes. Contre le probabiliorisme il établit qu’on peut suivre une opinion probable. Quant au probabilisme, toujours inquiet au sujet de sa licéité, il s’abstient de traiter cette question. Telles étaient ses dispositions lorsqu’il entreprit le grand ouvrage qui fait l'objet de ce chapitre.

Une controverse assez chaude avec le père Jorio, l’un de ses nombreux amis, en fut l’occasion. Dans les Adnotationes, Alphonse avait soutenu, contrairement à beaucoup de théologiens, qu'un clerc habitué au péché mais sincèrement repentant, pouvait, sans épreuve préalable, recevoir les ordres sacrés. Le père Jorio attaqua cette doctrine, qui lui parut dangereuse, et porta même la question au tribunal du souverain pontife. Benoit XIV pesa les raisons des deux champions et loua Jorio de son zèle sans toutefois condamner son contradicteur. Mais on vit alors se produire un phénomène assez rare dans l’histoire des controverses. Ayant mieux étudié la question, Alphonse, que le pape n’avait pas condamné, se condamna lui-même, et publia, en septembre 1751, un opuscule composé tout exprès pour désavouer son premier sentiment et renforcer les raisons de son adversaire. Cette conduite lui valut les

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applaudissements des théologiens et surtout du père Jorio, qui, enchanté de l’opuscule, lui conseilla de l’envoyer à Rome afin de décider le pape à sanctionner de son autorité une thèse si nécessaire à la moralité du clergé. Et en effet dans son traité De synodo diœcesana , Benoît XIV parle avec éloge d’Alphonse et de sa thèse : « Le prêtre Alphonse de Liguori, dit-il, établit qu’un aspirant au sacerdoce esclave d’habitudes vicieuses, peut très bien, s’il se repent sincèrement, recevoir l’absolution sacramentelle sans qu’il soit pour cela en état de recevoir licitement les ordres sacrés. Avant l’ordination, il doit subir un temps d’épreuve afin de montrer, en se corrigeant de ses mauvaises habitudes, que le fardeau des obligations sacerdotales n’est pas trop lourd pour lui. Que s’il refuse de consentir au délai imposé, il se rend par là-même indigne d’absolution. » Cette décision d’Alphonse, sanctionnée par Benoit XIV, doit faire loi plus que jamais, aujourd’hui que les jeunes clercs, arrachés aux asiles d’innocence, sont jetés violemment dans les casernes, et par là-même exposés à contracter les habitudes les plus vicieuses. Sans les épreuves et les purifications nécessaires, on verrait en peu de temps la dissolution et le scandale envahir le sanctuaire et déshonorer les rangs du clergé.

Le succès de cette dissertation dans le public et près de Benoit XIV, poussa les amis d’Alphonse à lui demander une nouvelle édition, revue et considérablement augmentée, des Adnotationes publiées en 1748. D’après leur avis, ces Adnotationes devaient être considérées comme une simple ébauche de l’œuvre future. Cette théologie morale, traitant de tous les cas de conscience, on la soumettrait au jugement et à l’approbation de Benoît XIV, dont la bienveillance et la haute estime étaient maintenant acquises au saint fondateur, et l’on pouvait affirmer sans crainte qu’elle deviendrait le code des confesseurs.

Alphonse se mit sans retard à l’œuvre. Avec quelle constance et quelle ardeur, on peut le conjecturer par ces quelques mots adressés en décembre 1751 à la supérieure des carmélites de Ripacandida, qui réclamait sa visite : « Ma santé ne supporte plus de pareils voyages. D’ailleurs je suis occupé à composer un ouvrage destiné aux confesseurs, je n’ai plus un moment libre, et je ne sors plus de la maison. » Il en sortait encore, mais par nécessité : témoin son séjour à Naples en 1752 pour solliciter l’approbation royale en faveur de la congrégation. L’homme de Dieu resta ainsi à la chaîne durant quatre ans, compulsant les auteurs, transformant les Adnotationes de 1748 en véritables dissertations, pesant sur chaque

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question les arguments et les autorités, puis formulant son jugement après avoir invoqué sa divine auxiliatrice , Notre-Dame de Bon Conseil.

A côté de lui, Aniello Ruscigno copiait les nombreux extraits des auteurs qu’Alphonse voulait mettre en œuvre. Ce jeune père venait de faire profession juste au moment où le saint avait besoin d’un homme intelligent pour l'aider dans ses recherches. Ruscigno se mit à la besogne avec tant d’activité qu’en peu d’années il usa complètement sa santé. Un jour qu’il était courbé selon son habitude sur quelque vieil in-folio, il se mit à vomir des flots de sang. Alphonse l’envoya aussitôt dans une autre maison, mais ni le changement d’air, ni le repos, ni les remèdes, ne purent arrêter les ravages de la phtisie. Il mourut à l’âge de trente ans, doux et affable jusqu’au dernier soupir, heureux d’avoir pu contribuer, du moins matériellement, à élever le monument qui devait immortaliser son père bien-aimé.

Les deux volumes de la Théologie morale parurent séparément, l’un en 1753 et l’autre en 1755. La préface indique clairement le but poursuivi : « En lisant les auteurs, dit le saint, j’en ai trouvé de trop indulgents qui, sans se préoccuper du vrai, écrivent pour plaire au monde, ainsi que s’exprime Isaïe : Die nobis placentia. Toujours prêt à mettre des coussins sous la tète des pécheurs, ils les endorment dans le vice. Il n’est pas douteux que ces théologiens causent un immense dommage à l’Église, car les amateurs de la vie facile s’empressent de suivre leurs maximes. J’en ai trouvé d’autres qui, dans leur excessive rigidité, confondent les conseils avec les préceptes, et chargent les consciences de commandements nouveaux sans tenir compte de l’humaine faiblesse. Les uns mènent les âmes à leur perte parle relâchement, les autres par le découragement. En composant ce nouvel ouvrage, j’ai eu pour but de tenir le juste milieu entre les opinions laxes et les opinions rigides. »

Pour arriver à ce but, il soumit à un examen minutieux les milliers de questions qui font l’objet de la théologie morale, afin d’établir la certitude ou le degré de probabilité des opinions émises par les théologiens. Et comme il est impossible de porter un jugement réfléchi sur des opinions en conflit sans connaître les fondements qui les appuient, c’est-à-dire les raisons et les autorités alléguées en leur faveur, il dut non seulement constater les opinions des auteurs parus depuis deux siècles, mais encore peser leurs raisons et les juger. « Pour m’éclairer dans les questions douteuses, dit-il, je n’ai reculé devant aucune fatigue. J’ai compulsé les auteurs

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classiques tant anciens que modernes, ceux de l’opinion bénigne comme ceux de l’opinion rigide. Je me suis spécialement appliqué à examiner dans leurs sources tous les textes de droit canonique relatifs aux matières traitées. J’ai noté soigneusement les passages des Pères en les accompagnant de réflexions. J’ai transcrit et rapporté les doctrines de saint Thomas, puisées à leurs sources. Dans les controverses embrouillées, quand il m’était impossible de résoudre mes doutes par la lecture des auteurs, j’ai consulté les doctes personnages dont les lumières pouvaient m’ètre utiles. En appréciant les opinions, j’ai toujours tenu compte de la raison plus que de l’autorité. Avant de prononcer mon jugement, j’ai tâché de conserver la plus complète indifférence, afin de ne me laisser influencer ni par le préjugé ni par la passion. Ayant ainsi déterminé justement, autant qu’il m’a été permis de le faire, la valeur respective des opinions, je leur ai donné les notes caractéristiques de : moins probable, également probable, plus probable, et, pour ne pas laisser les lecteurs perplexes, je me suis efforcé, du moins généralement, d’indiquer le sentiment que j’adopte, contrairement à tant d’auteurs qui se contentent de rapporter les opinions des autres* sans faire connaître la leur, au grand désappointement de ceux qui lisent leurs ouvrages1 .»

D’après cet exposé, l’on voit que la Théologie morale du saint constitue une vaste encyclopédie de toutes les questions, certaines ou controversées, résolues d’après la doctrine de l’Écriture ou des saints Pères, les décisions de la sainte Église, les principes des grands théologiens, et tous les arguments que la raison peut fournir. L’ouvrage, vraie bibliothèque des théologiens, contient quatrevingt mille citations, tirées de huit cents auteurs.

Par ce premier travail sur le degré de probabilité des opinions, le terrain se trouvait singulièrement déblayé, car Alphonse avait éliminé comme improbables une multitude d’opinions que les laxistes faisaient entrer dans le cercle des probabilités. Mais ces opinions qu’il divise en trois classes : moins probables, plus probables, également probables, permet-il de * les adopter et les adopte-t-il luimème indistinctement? — C’est la brûlante question du probabilisme, qu’il n’a pas tranchée jusqu’ici et qu’il ne veut pas trancher encore. « Je n’ai pas l’intention, dit-il, d’étudier dans cet ouvrage si l’on peut suivre l’opinion moins probable en face d’une opinion plus probable. Cette controverse, agitée depuis deux siècles et par-

1. Théologie Morale , préface de la seconde édition, Naples, 1758.

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ticulièrement de notre temps, a beaucoup exercé la plume des savants, lesquels à mon avis nous ont d’autant moins éclairés qu’ils se sont échauffés davantage. Avec plus de modération, ils eussent mieux réussi à mettre la vérité en lumière. Je ne traite donc pas cette question, bien que je déclare ignorer pourquoi l’on rejetterait comme improbables des opinions appuyées sur un grave fondement de vraisemblance ou d’autorité quand l’opinion opposée n’a point pour elle une autorité infaillible ou une raison évidente qui nous convainque de sa vérité. »

Évidemment à cette époque Alphonse inclinait vers le principe probabiliste. Spéculativement, il croyait qu’une opinion moins probable peut rester probable; mais, en pratique, reste-t-elle suffisamment probable pour qu’on puisse l’autoriser? il n’osait se prononcer sur ce point1. En 1757, dans une troisième édition de sa Morale, il se refusera de nouveau à traiter la question. Ce n’est qu’en 1759, et mieux encore en 1762, qu’après avoir établi les principes de son système équiprobabiliste, il condamnera définitivement l’usage de l’opinion moins probable.

# Mais, même dès à présent, il faut ici distinguer soigneusement la spéculation de la pratique. Si Alphonse hésite à condamner le principe probabiliste, il ne s’en sert jamais dans sa Morale pour choisir ses opinions. De deux opinions en présence, il adopte toujours la plus probable, en d’autres termes la plus vraisemblable. Sous ce rapport il pratiquait l’équiprobabilisme bien avant d’en avoir

1. Alphonse imprima cependant, en 1749 et 1755, deux dissertations qu’il appelle scolastico-morales, dans lesquelles il accumule les preuves en faveur du probabilisme ; mais ces essais ou études, distribués à quelques amis, ne constituent nullement un enseignement officiel, car : 1° il ne les a pas signés, 2° il ne les a point livrés au grand public. La preuve, c’est que les rigoristes, si acharnés contre son prétendu laxisme, ne lui ont jamais reproché ces deux brochures probabilistes. D’ailleurs, comment aurait-il pu dire dans sa Théologie morale : « Je m'abstiens de traiter la question du probabilisme » si ces deux dissertations, où il en traite ex professo, eussent été dans les mains de ses lecteurs? 3° Jamais il n’inséra ces dissertations dans ses ouvrages de Morale. On ne les trouve ni dans la Théologie, réimprimée neuf fois du vivant de l’auteur, ni dans les diverses éditions de X Homo apostolicus, ni dans le Confessore diretto . Elles ne prouvent donc rien contre un enseignement officiel qui les contredit ouvertement. Le vrai sentiment d’Alphonse à cette époque se trouve parfaitement exprimé dans une Réponse adressée à un censeur anonyme. « 11 est vrai, dit-il, que j’ai appelé probables certaines opinions, bien que la mienne me parût plus probable, car je suis d’avis, du moins spéculativement parlant , qu’une opinion peut être vraiment probable en face d’une opinion plus probable... Mais, pratiquement , nous est-il permis ou ne nous est-il pas permis de suivre les opinions qui nous paraissent moins probables, je n’entre pas dans cette question. Je l'abandonne aux auteurs qui, de nos jours, n’ont que trop écrit là-dessus. Plût à Dieu qu’ils l’eussent fait avec plus de modération! » t Réponse à un censeur anonyme, 1756.)

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trouvé la formule exacte. Cela résulte clairement des trois déclarations suivantes :

« Vous trouverez dans cet ouvrage, dit-il, l’ensemble des questions les plus pratiques. Sur chacune de ces questions je n’ai rien négligé pour discerner les opinions les plus conformes à la vérité, veritati conformiores , » c’est-à-dire les plus vraisemblables. Et il ajoute dans un Monitum spécial : « Ne croyez pas, cher lecteur, que j’approuve une opinion par le fait seul que je ne la réprouve pas, car parfois il m’arrive d’exposer certaines opinions avec leurs raisons et leurs patrons, laissant à la prudence de chacun le soin d’en juger la valeur. Quand j’appelle une opinion plus vraie, veriorem , alors je ne Regarde pas l’opinion opposée comme probable; quand, de deux opinions en conflit, j’appelle l’une plus probable, probabi liarem, sans me prononcer sur la probabilité de l’opinion opposée, ou même que j’emploie cette formule non audeo damnare, je n’entends nullement dire par là que je considère celle-ci comme probable, mais que je m’en remets là-dessus au jugement de plus sages que moi. » N’étant pas fixé sur la licéité du principe probabiliste, il n’osait pas condamner ceux qui adoptaient une opinion moins probable, mais pour son propre compte il suivait toujours l’opinion plus probable. Celle-là, c’est la sienne , comme il le dit au censeur anonyme.

La seconde déclaration se trouve dans la dédicace de la Théologie morale au pape Benoit XIV : « Appelé par un bienfait spécial de Dieu, dit-il, à évangéliser les âmes les plus dépourvues de secours spirituels, je compris bien vite que ce ministère requérait une science plus qu’ordinaire. Je me mis donc à recueillir les opinions que je jugeai plus probables, probabiliores , et plus utiles au salut des Ames. Je lus pour cela une foule d’auteurs tant de l’opinion bénigne que de l’opinion rigide. Je trouvai les uns trop indulgents et les autres trop sévères. Je crus donc utile de publier un ouvrage qui gardât le juste milieu, et dans lequel j’exposerais les opinions les plus vraisemblables, magis veritati consonas, et les plus utiles à la direction des âmes. De là mes Adnotationes à la Medulla de Busembaum, et cette seconde édition, mieux ordonnée, et enrichie de nombreuses additions. »

Ces deux déclarations ne laissent subsister aucun doute, mais le fait suivant en appela une troisième, plus explicite encore. Dans les Adnotationes de 1748, Alphonse avait adopté nombre d’opinions qui, après réflexion, lui parurent peu fondées. Il voulut les rétracter, mais ses amis lui firent observer que ces opinions étaient

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patronnées par des auteurs graves et justement estimés. Des théologiens probabilistes et même probabilioristes, consultés à cet effet, furent aussi d’avis qu’il n’y avait pas lieu à rétractation. On fit même valoir, dit Tannoia, qu’une pareille palinodie compromettrait gravement sa réputation. « Peu m’importe ce que le monde pensera de moi, répondit-il; je ne cherche point ma gloire, mais la gloire de Dieu. » Malgré tous les opposants, il mit son projet à exécution dans cette seconde édition : « J’ai cru devoir réformer, dit-il en sa préface, certaines opinions que j’avais d’abord embrassées. Sujet à l’erreur comme tout homme ici-bas, je ne rougis pas de me rétracter. Saint Augustin et saint Thomas l’ont fait avant moi. » Et l’ouvrage commence par un catalogue de quatre-vingtdix-neuf propositions rétractées ou réformées. Or pourquoi le saint s’cst-il obstiné à faire cette solennelle rétractation d’opinions enseignées par des théologiens sérieux, d’opinions regardées par ses amis comme solidement probables? Il nous l’apprend lui-même : « Si j’ai réprouvé dans ma Morale, dit-il, un grand nombre d’opinions approuvées par beaucoup d’auteurs, c’est que je les ai jugées certainement moins probables, corne certamente meno probabili l. Il est donc évident que , loin de composer sa Morale d’après le principe probabiliste, Alphonse en a éliminé avec le plus grand soin les opinions certainement moins probables.

Cette doctrine qu’Alphonse a suivie pratiquement, comme nous venons de le voir, il l’établira rationnellement et l’enseignera jusqu’à sa mort, ce qui lui permettra de dire : « Je n'ai point écrit pour me faire une réputation de savant, mais pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. J’ai écrit contre les auteurs trop faciles, et ils ne m’ont épargné ni les lamentations ni les mépris. Je l’ai fait pour ne pas voir la morale chrétienne élargie par cette liberté sans frein des opinions qu’ Alexandre VII réprouvait en l’appelant un mode d’opiner tout à fait contraire à la simplicité évangélique. J’ai écrit également contre les auteurs trop rigides, afin de ne pas voir les consciences enchaînées et les âmes en danger de se perdre par les èxigences d’un injuste rigorisme 2. »

Alphonse appliqua ce principe du juste milieu à toutes les questions théologiques, mais surtout aux lois concernant les sacrements de pénitence et d’eucharistie, desquels dépend plus particulièrement le salut des chrétiens et que pour cette raison les jansénistes avaient le plus maltraités. Il combattit à outrance le rigorisme, qui

1. Dell' uso moderato delV opinione probabile, 1 765, c. III, § 3, n. 81.

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