‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 13 sur 227 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

AU COLLÈGE DES « CHINOIS

Mathieu Kipa et le collège de la Sainte-Famille ou dés « Chinois. » — Ministère d’Alphonse. — Un coup de foudre. — Crucifiement du corps et de l’àme. — Prédications et confessions. — Conversion d’une courtisane. — La pénitente Marie. — Mission dans l’église du Saint-Esprit. — Conversion de D. Joseph. — Villégiature à Sainte-Marie-des-Monts. — Campagnards et chevricrs. — Mission aux âmes abandonnées. — Alphonse prêche à Scala. — Retour à Naples.

Dieu est exigeant pour ses saints. Après tant de renoncements, Alphonse entendait encore résonner à son oreille la voix d’en haut qui, cinq ans auparavant, lui criait aux Incurables : « Quitte le monde, et donne-toi tout à moi. » Il avait quitté le monde, mais il habitait encore le palais de ses aïeux ; il vivait au sein de sa famille, obligé souvent, pour ne pas déplaire à ses parents, de diminuer ses veilles et ses mortifications. « Laisse ton palais, lui disait alors la voix, laisse parents et amis, et enferme-toi dans une pauvre cellule. » Toujours docile aux inspirations de la gràçe, Alphonse se mit en quête de la pauvre cellule.

En cette année 1729, un homme attirait à Naples l’attention du public religieux. Mathieu Ripa avait quitté son pays vingt ans auparavant pour se faire missionnaire en Chine; puis, après dix~sept années de travaux apostoliques au milieu des idolâtres, il était revenu dans sa patrie, avec l’intention de fonder un séminaire de missionnaires chinois, composé d’indigènes et d’européens qui, leur éducation terminée, se consacreraient à l’évangélisation du Céleste-Empire. Il avait amené dans ce but un lettré de la Chine et quatre autres indigènes pour commencer cette œuvre. Après bien des péripéties, dont il nous a laissé l’histoire, Ripa fonda le « Collège de la Sainte-Famille », au mois d’avril 1729, avec l’autorisation du pape et de l’empereur Charles VI. Quelques ecclésiastiques zélés

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s’adjoignirent à lui comme membres de la communauté, et d’autres comme simples pensionnaires pour l'aider dans son entreprise.

Or Mathieu Ripa cherchait en vain un prêtre capable de desservir une chapelle attenante à la communauté. Ses amis de la Propagande, Torni et Gizzio, lui conseillèrent de faire appel au dévouement d’Alphonse de Liguori, leur collègue. Le jeune missionnaire vit dans cette proposition un dessein particulier de la Providence, c’est-à-dire le moyen de sortir de sa famille, de mener la vie religieuse, et de grouper autour de sa chaire ses nombreux pénitents. Du reste, en l’unissant à Mathieu Ripa, Dieu ne l’appelait-il pas peut-être à devenir lui-même l’apôtre de cette Chine où cinq cents millions d’hommes attendent encore le Libérateur? Don Joseph, pressenti au sujet de ce changement de domicile, ne se montra pas trop farouche. Les fréquentes absences de son fils pendant ces deux années, ses occupations incessantes, ses goûts solitaires, avaient préparé cette séparation. Alphonse continuerait d’habiter Naples, à côté de sa famille : cela suffisait à son vieux père. Alphonse entra donc aux « Chinois », en qualité de pensionnaire, au commencement de juin 1729.

A peine habitait-il la maison depuis six semaines qu’il faillit y périr. Le 18 juillet, les membres de la communauté prenaient ensemble leur récréation du soir, quand tout à coup une violente tempête ébranla l'édifice. Tous se jetèrent instinctivement à genoux et se mirent à réciter les litanies de la sainte Vierge, en attendant la mort. Et voilà qu’au milieu des éclairs et du grondement du tonnerre, la foudre pénètre dans la salle où ils étaient réunis, éteint la lumière, et glace d’effroi tous les cœurs. Silence au couvent, silence au dehors, comme si le dernier coup de tonnerre eût tout anéanti dans une immense catastrophe. Enfin le cri d’un jeune homme revenu à lui tira tout le monde de la stupeur. On alla chercher de la lumière, et tous furent trouvés étourdis mais sains et saufs, excepté le père Ripa, qui gisait à terre sans pouvoir faire un mouvement. On le crut mort, mais il n’était que blessé. Le démon sans doute avait voulu détruire cette maison qui renfermait les fondateurs de deux ordres religieux, mais la Vierge Marie, qui voyait dans ces deux hommes les sauveurs d’un grand nombre d’âmes, les protégea. « Ce fut un insigne bienfait de la Providence, dit Mathieu Ripa en racontant cet événement, que nul de nous n’eût péri; car, sans un secours spécial de Dieu, tous nous devions être, dans cette chambre étroite, suffoqués sinon foudroyés. »

Une fois installé aux « Chinois », Alphonse profita de sa liberté

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pour se liver à la mortification avec plus d’austérité qu’un saint Pierre d’Alcantara, si l’on en croit l’évêque de Cassano, M^Coppola. « Simple pensionnaire, il n’était nullement obligé de s’astreindre au régime plus que pauvre de cette communauté naissante , mais il voulut prendre sa large part des privations imposées à ses membres. La règle leur accordait au dîner un bouilli et des légumes, mais on y mangeait rarement de la viande, faute de ressources, et s’il en paraissait quelquefois sur la table, c’étaient de misérables débris, à moitié gâtés, qu’on achetait pour quelques centimes. Le plus souvent on devait se contenter d’un bouillon de raves tirées du jardin, de légumes, ou de quelques racines. Les restes de ce maigre repas, avec quelques biscuits détrempés dans le bouillon de raves, servaient de souper à ces ouvriers de Dieu, brisés par la fatigue de la journée. Loin de se plaindre de cette chétive et rebutante nourriture, le gentilhomme élevé dans toutes les délicatesses l’empoisonnait encore en la saupoudrant d’herbes amères. Souvent il laissait là les fruits, qui seuls auraient pu procurer au goût quelque satisfaction. Il jeûnait au pain et à l’eau tous les samedis en l’honneur de la sainte Vierge. Presque toujours il mangeait à genoux ou assis par terre, comme un pauvre pécheur indigne du morceau de pain noir qu’on lui octroyait. D’une inaltérable sérénité au milieu de ces dures privations, il encourageait ses compagnons à porter la croix avec joie, « afin de nous faire saints, disait-il, et de plaire à Jésus-Christ ».

Un des plus fervents disciples de Ripa, le père Janvier Fatigati, qui nous a transmis ces détails, ajoute qu’Alphonse se couvrait le corps de cruels cilices et de chaînettes de fer, se flagellait jusqu’au sang plusieurs fois par jour, et s’ingéniait par tous les moyens possibles à crucifier sa chair. Dans sa cellule il étudiait debout, son livre à la main, sans presque jamais se permettre de s’asseoir. Il allait jusqu’à introduire dans ses chaussures de petits cailloux, qui le tourmentaient sans relâche. Après avoir travaillé et prié toute la journée, il passait encore la moitié des nuits soit à veiller dans sa chambre, soit à faire oraison devant le saint Sacrement , jusqu’au moment, où, la nature réclamant impérieusement un peu de repos, il se couchait sur une planche ou sur la terre nue, comme le Christ qui n’avait pas une pierre pour reposer sa tête.

On pourrait croire que Dieu récompensait ce martyre volontaire par une effusion plus abondante de ses consolations, mais telle n’est point la méthode ordinaire de la Providence avec les grands saints, fidèles images de Jésus crucifié. Le temps des dou-

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ceurs était passé. Jusque-là/quand Alphonse s’agenouillait devant le saint Sacrement ou devant la Madone chérie , son cœur se remplissait de suaves affections. Quelquefois même, oubliant ce monde, il se croyait ravi dans la région des anges. Le Seigneur s’était servi de ces divines amorces pour le tirer à lui; maintenant il le traite non plus en enfant qu’il faut caresser, mais en homme fort qui doit agir par amour, sans joie ni consolation d’aucune sorte. Ainsique Jésus au Jardin des Olives, assailli d'inquiétudes et de troubles intérieurs, Alphonse se voyait plongé dans un océan d’amertume. Pour échapper à ces angoisses, il demandait au ciel un peu de cette rosée céleste qui rafraîchit les âmes, mais le ciel restait fermé. « Je vais à Jésus, et il me rebute ; je recours à Marie, et elle ne m’entend pas. » Néanmoins, intrépide comme les âmes jugées dignes de ces rudes épreuves, il s’avançait toujours dans la forêt obscure, guidé par la seule lumière de la foi, soutenu par le seul plaisir de faire la volonté de Dieu.

S’il est vrai que les saints gagnent vite le chemin des cœurs, on peut s'imaginer l’effet que produisait le prédicateur choisi par le père Ripa quand, de sa cellule d’anachorète, il passait dans la chaire de vérité. « La présence d’Alphonse à la chapelle des « Chinois, » dit le père Fatigati, suffit pour y attirer une foule de fidèles, qui jamais ne se lassaient de l’entendre. >» Non content de prêcher le dimanche, il expliquait au peuple dans la semaine les gloires de Marie, et préparait les auditeurs à célébrer ses fêtes par des neuvaines en son honneur. Chaque année, il conviait ses pénitents aux saints exercices. En descendant de chaire, il consacrait à entendre les confessions tous les moments libres de la journée, et le soir il revenait souvent de l’adoration des Quarante heures accompagné d'une longue suite d'hommes et de jeunes gens, qui le retenaient une partie de la nuit. Dieu seul connaît le nombre de pécheurs qu’il lui a ramenés durant ces quelques années et de justes qu’il a enflammés du saint amour.

Il avait le don particulier de faire comprendre aux âmes l’excellence de la virginité et la sublimité de l’état religieux. Après une de ses prédications sur ce sujet, quinze jeunes filles se déterminèrent à entrer dans le cloître. Une demoiselle de grand esprit, Fortuna Trolla, revint un jour du sermon tellement éprise de la céleste vertu, qu'elle congédia son fiancé pour devenir l’épouse de Jésus-Christ. Des personnes de condition renoncèrent à des partis avantageux pour vivre d’une vie sainte dans le monde, sous la direction de l’homme de Dieu; on cite même des gens mariés

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qui, d’un commun accord, embrassèrent une vie chaste et mortifiée.

Sa parole avait une telle puissance qu’elle abattait les pécheurs les plus obstinés et les rendait dociles à sa volonté. Une célèbre courtisane l’ayant entendu, fut tellement épouvantée à la pensée de scs fautes qu’elle se convertit et, dirigée par lui, devint une véritable Marguerite de Cortone par la rigueur de sa pénitence et l’héroïsme de ses vertus. Dans cet ordre de faits, les contemporains admirèrent surtout la transformation instantanée et presque miraculeuse d’une jeune fille appelée Marie.

Fascinée par les vanités et les plaisirs de ce monde, cette malheureuse déshonorait le beau nom qu’elle portait. Ni les prières ni les remontrances ni les menaces de sa mère ne la firent rentrer dans le devoir. Désespérée, celle-ci pria le saint prédicateur des <; Chinois » de travailler à la conversion de la pécheresse. Alphonse réussit à ramener au bercail cette brebis égarée. Elle se confessa, mais bientôt, cédant à l’habitude, elle retomba dans ses désordres. Sur les instances de la pauvre mère, le zélé directeur tenta un nouvel effort. Il dépeignit si vivement à l’infortunée jeune fille le hideux état de son àme et les dangers qui la menaçaient, que, touchée de repentir elle se retira dans un coin de l’église et se mit à sangloter. Le confesseur comprit ce qui se passait dans cette àme. Avant de quitter l’église, il la rappela :

— Marie, lui dit-il, voulez- vous sincèrement vous donner à Dieu?

— Oui, je le veux, répond-elle sans hésiter.

— Sans réserve et de tout cœur?

— Sans réserve, repartit avec force la pénitente.

— Puisqu’il en est ainsi, reprend le confesseur d’un ton décidé, allez, coupez-vous les cheveux, et faites-vous carmélite. »

La jeune fille obéit et revêtit l’habit religieux. Dieu, qui voulait élever cette nouvelle Madeleine à une très haute sainteté, la fit passer par le creuset des tribulations et des plus horribles tentations. Alphonse ne l’abandonna pas dans ses épreuves. Il la soutenait avec la plus grande charité et ne cessait de la recommander aux prières des saintes âmes qu’il dirigeait. Quand le devoir l’obligea de quitter Naples, il confia celle qu’il appelait la pauvre Marie au soin de son vénéré maître, don Nicolas Tomi. Grâce au coup d’état de l’habile et courageux directeur, qui n’hésita pas à la retirer du monde, où elle se serait infailliblement perdue, la pécheresse triompha de tous les obstacles, mourut en odeur de sainteté, et opéra même après sa mort plusieurs miracles.

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La chapelle des « Chinois » devint ainsi le refuge des pécheurs et l’oasis des âmes pieuses durant les deux ans et demi qu’Alphonse y exerça le saint ministère. Aussi, dans ses Mémoires sur sa congrégation, Ripa a-t-il consacré au pieux chapelain une page des plus élogieuses. « Nous avions au nombre de nos pensionnaires, écrivit-il, don Alphonse de Liguori, gentilhomme très distingué par sa naissance, mais plus encore par Texcellence de ses vertus et ses grandes qualités de missionnaire. Bien qu’il ne fût pas agrégé à notre institut, il avait le plus vif désir d’aller en Chine pour y prêcher l’Évangile , et se tenait prêt à répondre à l’appel de Dieu, comme il Ta maintes fois répété à son directeur. Confiant dans son zèle et ses talents, je faisais reposer sur lui presque tôute la charge de notre église, en ce qui concerne la prédication et la confession. Il s’acquitta de cette charge au plus grand avantage des âmes. »

Ces travaux incessants, qui auraient absorbé l’activité de plusieurs hommes, laissaient encore à notre saint le temps de s’occuper d’autres œuvres. Non seulement il assistait à certains jours aux réunions de Barbarese et de Nardone, mais il prêchait l’adoration des Quarante heures toutes les fois que les curés réclamaient son concours, et participait, comme ses collègues delà Propagande, à la grande œuvre des Missions apostoliques. Six mois après son entrée chez Ripa, il donna une mission dans l’église du Saint-Esprit, à Naples, mission qui lui procura une des plus grandes joies de sa vie.

Don Joseph s’était, avec le temps, bien relâché de ses anciennes rigueurs à l’égard de son fils, mais jamais cependant il ne lui avait tout à fait pardonné des déboires dont il souffrait toujours. Alphonse priait pour ce cœur ulcéré, mais sans arriver à le guérir. Or, pendant la mission donnée dans l’église du Saint-Esprit, il arriva qu’un soir don Joseph , passant devant cette église au sortir du palais royal, entendit la voix de son fils qui, en ce moment, prêchait à une foule immense. Poussé par la curiosité, le capitaine des galères franchit la porte du temple. Le prédicateur parlait de l’amour de Dieu avec de tels accents que tout l’auditoire ému, silencieux, était à la lettre suspendu à ses lèvres. Don Joseph fut bientôt, comme tout le monde, subjugué par cette éloquence simple et vraie qui allait droit au cœur. L’émotion des assistants le gagna bien vite, et il sentit que ses yeux se remplissaient de larmes. Après le sermon, il sortit de l’église en gémissant de s’être si vivement et si longtemps opposé à la vocation de son fils,

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et pour la première fois il remercia Dieu d’en avoir fait un apôtre de l’Évangile. Il était encore sous cette impression quand Alphonse rentra, car, en raison de la proximité de l’église, il logeait chez son père pendant cette mission. Don Joseph, qui l’attendait, s’avança au-devant de lui, lui ouvrit ses bras, et le serra sur son cœur en versant d’abondantes larmes. « O mon fils, s'écria-t-il, combien je vous suis reconnaissant ! Vous m’avez appris tout à l’heure à connaître Dieu. 0 mon Alphonse, soyez mille fois béni d’avoir embrassé un état si agréable à Notre-Seigneur. » Depuis ce jour, totalement transformé, l’excellent père ne cessa d’aimer et de vénérer celui qu’il regardait comme un saint de Dieu.

Trois mois après, en janvier 1730, Alphonse commençait avec ses collègues une nouvelle mission dans le bourg populaire de Marano, où il dut, tout en entendant de nombreuses confessions, remplir le rôle de prédicateur et de catéchiste, c’est-à-dire occuper la chaire deux heures chaque jour. En le voyant arriver couvert d’une soutane usée et rapiécée, les gens du pays ne purent s'empêcher de plaisanter sur son accoutrement. « Si les sermons de ce déguenillé, disaient-ils, ressemblent à ses vêtements, malheur à nous ! » Mais à son discours d'ouverture, ravis d’admiration , ils ne pouvaient détacher leurs regards de ce pauvre de Jésus-Christ, dont l’habit râpé cachait tant de sagesse et d’éloquence.

A la suite de trois autres missions, données aux peuples de Casoria, de Capodimonte et de l’Annunziata de Naples, Alphonse tomba dans un tel état de fatigue et d’épuisement que ses collègues lui conseillèrent d’aller respirer quelque temps l’air pur de la campagne pour réparer ses forces. Se sentant incapable de continuer les travaux de son ministère, il accepta cette idée de villégiature, et il fut convenu qu’il se rendrait, accompagné de quelques amis, dans une charmante solitude des environs d’Amalfi, d’où l’on jouit à la fois des magnificences de la mer et des beautés pittoresques de l’incomparable baie de Naples. Au jour fixé, cinq de ses compagnons, Mazzini, Mandarini, Panza, Jorio et Porpora, s’embarquèrent avec lui à destination d’Amalfi, mais une violente tempête les jeta sur la côte de Minori, où ils durent attendre le calme pour regagner Amalfi. Là ils trouvèrent par hasard chez l’archevêque un vicaire-général de Scala, qui les pressa fortement de s’établir, pour leurs vacances, à Sainte -Marie-des-Monts, dans le voisinage de Scala. « Vous y trouverez, leur dit-il, une habitation convenable à côté d’une chapelle où vous pourrez garder le saint Sacrement, et vous y vivrez comme dans un ermitage. De plus,

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tout en restaurant votre santé, vous rendrez un immense service aux pauvres chevriers qui, sur cette montagne déserte, sont à peu près dénués de tout secours spirituel. Je vous accorde les pouvoirs nécessaires pour travailler au salut de ce peuple abandonné. » Une invitation si cordiale ne pouvait manquer d’ètre acceptée par Alphonse, qui désirait vivement utiliser ce temps de repos. Les six voyageurs prirent donc la route de Sainte-Marie-dcs-Monts.

La chapelle de ce nom s’élève, à une lieue et demie de Scala, sur une colline spacieuse que dominent les hautes montagnes de Corbelliano et de Correto. La petite caravane n’arriva sur ce plateau qu’après une longue et pénible ascension, mais le spectacle grandiose qui s’offrit aux regards d’Alphonse et de ses amis leur eut bientôt fait oublier la fatigue. D’un côté la splendide côte d’Amalfi avec ses jolis villages, ses hameaux disséminés sur les bords de la mer, et par delà l’immense nappe d’eau se confondant avec l’horizon : de l’autre côté, les majestueux Apennins aux cimes couronnées de verdure ; enfin, à leurs pieds, le petit ermitage, silencieux et désert, au milieu d’une riche et abondante végétation. Loin des bruits du monde, seuls en face du grand Dieu auteur et conservateur de cette belle nature, nos six touristes émerveillés crurent avoir retrouvé le paradis terrestre. Aussi décidèrent-ils de consacrer un jour de repos à l’exercice de la contemplation, aux pieds du saint Sacrement ou en présence de ces splendeurs de la création qui leur révéleraient la puissance et la beauté du Créateur. Mais ils s’aperçurent bientôt que Dieu ne les avait pas conduits sur cette montagne pour y mener la vie cénobitique.

Ayant appris l’arrivée parmi eux d’une escouade de missionnaires, les campagnards et les chevriers disséminés sur le plateau accoururent à la chapelle de Sainte-Marie des-Monts dans l’espoir que ces hommes de Dieu leur adresseraient quelques instructions. Leur attente ne fut pas trompée. Alphonse les accueillit avec bonté, les interrogea sur la religion, et s’aperçut bientôt que ces pauvres délaissés n’en savaient guère plus que les troupeaux dont ils avaient la garde. Nos apôtres se mirent donc à leur apprendre, comme à des enfants, les vérités nécessaires au salut, puis les dispositions requises pour recevoir les sacrements. Ignorants mais pleins de bonne volonté, ils recueillaient avec avidité ces vérités saintes dont ils n’avaient jamais entendu parler. Après leur avoir enseigné ces premiers éléments de la religion, Alphonse fit retentir à leurs oreilles les terribles vérités qui arrachent l’àme au péché pour la jeter aux pieds de Dieu. On comprend l’impression que produisit sur ces

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âmes simples et naïves la prédication du jugement et de Tenter. Quand ces bons paysans, déchargés de leurs péchés, eurent reçu la sainte communion, ils s’en allèrent raconter leur bonheur aux habitants des hameaux plus éloignés. Ceux-ci arrivèrent à leur tour à la petite chapelle de la montagne, suppliant les missionnaires de Vouloir bien aussi s’occuper de leurs âmes; de sorte que la villégiature se changea en une longue et continuelle mission .

Alphonse n’avait guère évangélisé jusque-là que les grandes villes ou tout au plus les bourgs populeux, abondamment pourvus de prêtres et de secours religieux. Il ne s’était fait aucune idée de l’ignorance de ces campagnards, pâtres et laboureurs, éloignés des églises paroissiales, abandonnés dans leurs pauvres chaumières. L’état lamentable des chevriers perdus en ces parages fut pour lui une véritable révélation. Le gentilhomme qui s’était dévoué à évangéliser sur les places publiques les lazzaroni de Naples, se demanda pourquoi des missionnaires zélés n’iraient point à travers les campagnes, sur les collines, sur les plateaux des montagnes, sur les rivages de la mer, chercher ces enfants de Dieu qui connaissent à peine leur Père, pour les instruire et les convertir. La voix aux appels mystérieux, qui lui inspirait ces réflexions, ne tardera pas à lui révéler pourquoi la Providence l’avait conduit à Sainte-Mariedes-Monts au milieu des chevriers de la montagne.

Dès les premiers jours de son installation en ce pays, Alphonse rendit visite à l’évèque de Scala. C’était alors Nicolas Guerriero, le bienveillant docteur qui, cinq ans auparavant, l’accueillait à ses conférences du soir en compagnie de quelques intimes. Connaissant les talents de son ancien disciple et la réputation qu’il s’était faite à Naples, l’évêque le pria d’évangéliser son peuple le dimanche suivant, qui tombait dans l’octave du saint Sacrement. Alphonse accepta l’invitation, et prêcha sur l’amour que nous devons au Dieu du tabernacle. Il en exposa les motifs avec tant de force que tout l’auditoire éclata en sanglots. Puis, quand le prédicateur fit contraster l’amour de Dieu pour l’homme avec l’indifFérence, les crimes, les sacrilèges des pécheurs, la foule poussa de tels cris de repentir qu’ils furent entendus des religieuses du Saint- Sauveur, dont le monastère se trouve pourtant à une certaine distance delà cathédrale. L’évêque lui-même, vivement impressionné, s’éprit d’une si grande amitié pour les missionnaires, qu’il voulait à toute force les attacher à son diocèse. 11 ne consentit à les laisser partir qu’après avoir obtenu d’Alphonse la promesse de revenir, au mois de septembre, prêcher à Scala la célèbre neuvaine du Crucifix.

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A la fin de juillet, Alphonse quitta Sainte-Marie-des-Monts pour retourner à Naples, emportant le souvenir des chevriers de ia montagne et du bon peuple de Scala. Il ne se doutait pas que dans cette ville bientôt Dieu lui révélerait ses futures destinées. Mais pour cornpreudre ce qui va suivre, il nous faut maintenant mettre en scene un personnage qui jouera un grand rôle dans rhistoire de noire saint.

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