Lettre du 20 fcv
LA CROISADE DU SALUT
Les quelques innovations mentionnées plus haut concernaient le noviciat. On décréta que les postulants y seraient admis à seize ans, deux ans plus tôt que ne portait l'ancien règlement, et de plus, que le noviciat serait transféré de Ciorani à Iliceto. Cette dernière disposition fut adoptée sur les instances du Père Tannoia, maître des novices, qui déclara le climat de Ciorani peu favorable à la santé des jeunes gens, et les exercices spirituels, auxquels assistaient dans cette maison jusqu'à deux cents retraitants, tout à fait contraires au recueillement d'un noviciat. Dans le désert d'Iliceto, aux pieds de Notre-Dame de Consolation, rien au monde ne viendrait troubler leur solitude. Alphonse se rendit comme les autres à ces raisons, tout en craignant que la terrible visiteuse d’autrefois, la faim, ne vint déranger les pauvres reclus.
La clôture du chapitre eut donc beu le 15 octobre. Le lendemain mourait à Caposele le bienheureux Gérard Majella, comme pour permettre à Alphonse d’offrir à Dieu l’une des plus belles fleurs du paradis qu’en six ans la règle du Très SaintrRédempteur fit éclore et épanouir. Gérard, comme nous l’avons vu, entra dans la congrégation après le chapitra de 1749, et le lendemain du chapitre de 1755, le ciel s’ouvrait pour le recevoir. Ce court espace de temps avait suffi pour faire de lui l’image vivante de Jésus crucifié. 11 n’avait eu pour cela qu’à se modeler à chaque instant sur les constitutions. Comme Jésus à Nazareth, il ne vécut au noviciat d’Ibceto que pour prier, obéir, et travailler. « J’aurai toujours devant les yeux, écrivait-il , ma résolution d’observer minutieusement la règle et de croître en perfection. » Et de fait, il croissait, comme Jésus, en sagesse et en grâce devant Dieu et devant les hommes. « Volonté de Dieu! volonté de Dieu! disait-il encore, heureux qui ne connaît et n’aime que vous ! » On l'appelait « le saint de l’obéissance ». Pour devenir, selon l’esprit de la règle, un fidèle imitateur de Jésus, il s’éprit avec passion de ce Jésus, la vie de son âme, au point de ne* pouvoir se détacher de l’autel et d’entrer en extase au seul nom de Jésus. Pour mieux ressembler au Dieu du Calvaire, il vécut comme le plus pauvre d’entre les pauvres, ne mangeait que des restes, couchait sur la dure, se donnait des disciplines sanglantes, et se fit souvent attacher â la croix par des ouvriers qu’il transformait en bourreaux. 11 arriva, après deux ans d’épreuves, à la profession. « Maintenant, dit-il, je veux vivre sur cette terre comme si j’étais seul avec Dieu. » Et comme sainte Thérèse, il fit le vœu héroïque de faire toujours ce qui lui paraîtrait le plus parfait, afin de pouvoir dire
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à chaque instant avec Jésus : « Je fais toujours ce qui plaît à mon Père. »
Dès lors Dieu le tira de la solitude pour Tassocier, bien qu’humble frère servant, à la vie publique de son divin Fils. Il lui mit au cœur l’amour de Jésus pour les Ames : « Que ne puis-je, s’écriait Gérard sous Faction du feu divin, convertir autant d’âmes qu’il y a d’étoiles au ciel ! » Et avec le zèle, il reçut tous les dons du Rédempteur : l'intelligence des mystères, au point d'étonner par sa science les plus grands théologiens, la pénétration des cœurs et des consciences, le don de prophétie, le don des miracles, et à un degré tel que sa vie tout entière est semée de prodiges.
Après avoir ainsi préparé lui-même l’humble frère au rôle glorieux d’apôtre et de thaumaturge, Dieu permit que pendant trois ans ses supérieurs fussent obligés de l’envoyer au milieu du monde. Et partout où il passait, témoins de sa vertu et de sa puissance, évêques, curés, confesseurs, l’employaient à la conversion des âmes les plus obstinées. Gérard n’avait qu’à se présenter, les cœurs fondaient devant lui comme la cire devant le soleil. Si le pécheur endurci voulait cacher ses crimes, Gérard, lisant dans sa conscience, lui en faisait l’énumération, et le malheureux courait se confesser, en disant comme la Samaritaine : Voici un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait! A un récidif qui se prétendait converti, Gérard dévoila ainsi des péchés secrets; puis, lui montrant Jésus attaché à la croix : « Quel autre que toi, lui dit-il avec feu, a fait couler le sang de ses veines? » A l’instant même le sang coule des plaies du Sauveur, et des yeux du pécheur coulent des larmes de contrition. Comme Jésus, il parcourut les villes et les campagnes guérissant les malades, secourant les pauvres, chassant les démons, convertissant les pécheurs. Partout on s’attachait aux pas du serviteur de Dieu. Après un séjour de trois mois qu’il fit à Naples, ses supérieurs furent obligés de le rappeler, pour le soustraire aux foules qui l'entouraient. « Cent ouvriers évangéliques, disaient les pères Cajone et Margotta qui l’avaient vu à l’œuvre, n’auraient pu ramener à Dieu ceux que Gérard a convertis. j>
Comme Jésus, Gérard travailla trois ans à la conversion des pécheurs, puis il dut passer par le Jardin des Oliviers. Aux extases succédèrent les agonies de l'Ame. « Dieu a fui mon âme, disait-il, je suis crucifié autant qu’on peut l’être, ayez pitié de moi ! » N’est-ce pas le cri de Jésus : Mon Père , éloignez ce calice , mais cependant que votre volonté soit faite. Puis, après l’avoir
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plongé dans cet abîme de désolation, Dieu lui envoya la plus cruelle épreuve que puisse subir un religieux. Une indigne créature l'accusa d'un crime horrible, et trompa si bien un prêtre recommandable que celui-ci, dans une lettre au saint fondateur, représenta Gérard comme un hypocrite et un séducteur. Inquiet et troublé, Alphonse manda l'accusé, lui fit part de la dénonciation, et lui demanda ce qu'il avait à dire pour se disculper. Impassible comme le marbre, Gérard n'articula pas un mot. Alphonse lui interdit la communion et toute relation avec le dehors : le frère ne se permit pas le moindre murmure. Convaincus de son innocence, les pères le pressaient de se justifier : « 11 est un Dieu, répondit-il; c'est à lui d'y penser. » Et comme on lui conseillait de demander au moins, pour alléger son martyre, la permission de communier : « Non, dit-il, mourons sous le pressoir de la volonté divine. » Cinquante jours après, Dieu, content d'avoir fait de son Gérard comme de son divin Fils « l'opprobre des hommes, » révéla son innocence. La malheureuse qui l’avait accusé rétracta la calomnie, avouant qu’elle avait agi sous l’inspiration du démon. La justification n’émut pas Gérard plus que l'accusation. Comme Alphonse lui demandait pourquoi il avait refusé de se disculper, il fit une réponse sublime : « Mon père, est-ce que la règle n'ordonne pas de ne jamais s’excuser, mais de souffrir en silence toute espèce de mortification ? »
Gérard vécut encore un an dans la pratique des plus hautes vertus. Voyant sa fin approcher, il demanda en grâce au Seigneur Jésus de le faire participer aux douleurs de sa passion. Il ressentit alors des peines si crucifiantes qu’on l’entendait s'écrier : « Seigneur, assistez-moi dans ce purgatoire. » — « J'éprouve un vrai martyre, dit-il à un prêtre qui lui demandait s'il souffrait beaucoup; je suis dans les plaies de Jésus, et ses plaies sont en moi. » Le 15 octobre, il dit au médecin : « Je mourrai cette nuit. » Puis il récita le Miserere avec un tel accent d’amour et de componction que tous les assistants fondaient en larmes. A huit heures il répéta plusieurs fois : « O mon Dieu, où êtes-vous? Montrez-moi votre face. » A dix heures il s’écria : « Voici la Madone! » Et il s'absorba quelque temps dans une profonde extase. Puis, les yeux fixés sur son crucifix et sur la Madone, il répéta plusieurs fois : « Mon Dieu, je veux mourir pour faire votre très sainte volonté » Et, comme Jésus, il rendit son âme à son Père du ciel1.
1. Après la mort du frère Gérard, saint Alphonse fit recueillir tous les documents né-
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Ainsi mourut, à l’âge de vingt-neuf ans, ce fils bien-aimé de la congrégation, que l’Église vient de placer sur les autels et dont Dieu se plaît, depuis plus d’un siècle, à faire resplendir, par des miracles sans nombre, l’éclatante sainteté.
cessaires pour écrire sa Yie. Cette vie, composée d’abord par le père Tanooia, a été donnée an public dans tous ses détails par le P. Frédéric Kuntz, de la congrégation du Très-Saint- Rédempteur.