‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 143 sur 227 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

LA SECTE A NAPLES

État moral et religieux de la capitale. — Lettre du saint au cardinal Sersale. — Retraite au clergé napolitain. — Croisade contre les mauvais livres. — Dissertation contre les incrédules. — Œuvres de préservation. — Maladie mortelle. — Un censeur de la Théologie morale. — Nouvelle tentative pour obtenir Yeocequatur et nouvelle déconvenue. — Fiatvoluntas Dei!

Tout en s’assurant un refuge dans les États de l’Église, Alphonse cherchait toujours à s'abriter contre un coup de force en arrachant au roi Yexequatnr pour le bref pontifical. Ne pouvant plus compter sur le crédit de Brancone ni sur l’influence de la reine Marie-Amélie, il avait décidé le pape à appuyer sa requête. Esprit conciliant, Benoit XIV restait en bonnes relations avec la cour de Naples malgré les larges brèches que le ministère régaliste faisait sans cesse au concordat. « Je n'ai peut-être pas pour vous servir l’influence que vous me supposez, répondit-il au saint fondateur, néanmoins je ferai le possible. » De fait nous avons vu, par la lettre du cardinal Orsini, que Sa Sainteté recommanda fortement cette question de Yexequatur au marquis de Cerisola, ministre de Charles III près la cour de Rome. Alphonse put espérer que cette démarche du pape modifierait les dispositions du monarque, et, dès les premiers mois de 1756, il se rendit de nouveau à Naples afin d’explorer le terrain.

L’état moral et religieux de la capitale était loin de s’améliorer. L’incrédulité voltairienne s'infiltrait peu à peu dans la noblesse et la bourgeoisie. La décadence des mœurs suivait naturellement la diminution de la foi. Le clergé perdait chaque jour de son zèle et de sa ferveur. Aussi longtemps que le cardinal Spinelli avait tenu les rênes, la discipline, la moralité, l’activité dans les paroisses et

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les congrégations, s'étaient maintenues. Mais en 1750 ayant tenté, pour arrêter le débordement des mauvaises doctrines, d'introduire à Naples le tribunal du Saint-Office, un soulèvement populaire l'obligea de reculer. Il saisit l’occasion du jubilé pour se retirer à Rome et ne reparut plus. Malgré les supplications d'Alphonse, qui le conjura maintes et maintes fois de ne pas abandonner son Église dans des circonstances aussi critiques, Spinelli donna sa démission, et fut remplacé en 1754 par le cardinal Sersale. Successivement évêque de Brindes et de Tarente, ce dernier avait bien mérité de ces deux Églises, mais il n'était pas à la hauteur des difficultés qui l'attendaient sur le siège de Naples. Autrefois son collègue à la Propagande, le saint fondateur le connaissait intimement. Il le félicita de sa promotion, et ne manqua pas de lui signaler la déchéance morale et religieuse de la capitale et du diocèse.

« Le clergé napolitain, écrivait-il le 4 juin 1754, n’est plus tel que vous l'avez laissé. Vous trouverez un clergé déchu, un peuple relâché, des ordinands bien tièdes, et, chose plus lamentable encore, les trois congrégations de missionnaires, lesquelles conservaient le bon esprit parmi les prêtres, déchues elles-mêmes de leur première ferveur. Hélas! ce clergé digne jadis de servir de modèle à tout le royaume, et même à tous les clergés du monde, on ne peut aujourd'hui penser à son état sans verser des larmes.

« C'est sûrement jJour remédier à tant de maux que Jésus- Christ a promu Votre Éminence au gouvernement de ce diocèse. Vous allez faire refleurir, je l'espère, les beaux temps de saint Charles Borromée. Ce grand prélat prêcha jadis au peuple de Milan avec un incroyable succès : vous marcherez sur ses traces en prêchant au peuple de Naples. J'aurai la consolation de vous voir évangéliser comme premier pasteur ce diocèse qui accueillait si bien autrefois votre parole de missionnaire.

« Vous me pardonnerez la hardiesse de mon langage, car je n'ai en vue, vous le savez, que la gloire de Jésus-Christ. Quel bien vous feriez si vous organisiez des missions dans les diverses paroisses de Naples, et si, du moins pendant les premières années, vous prêchiez vous-même l'une ou l’autre de ces missions ! Quel bien n’opèrerait pas une retraite prêchée par vous au clergé, si vous insistiez fortement sur la fréquentation des congrégations, sur l'observance des règles prescrites aux associés, et surtout sur la fidélité au ministère évangélique, car c’est par les missions que la capitale procure des secours spirituels au royaume tout entier. Quant aux ordinands, vous leur feriez comprendre qu'ils doivent donner des

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signes sérieux de vocation ou se retirer. Qu’on sache bien que Votre Éminence exigera des ordinands de solides garanties non seulement pour la science mais, ce qui est de beaucoup plus important, pour la conduite. »

L’archevêque remercia le saint des avis que lui inspirait son zèle; il alla même lui rendre visite à Nocera, en compagnie de leur ami commun, l’évêque de Cava, et dès lors il se promit de faire souvent appel à l’irrésistible éloquence de l’homme de Dieu pour l’aider à convertir son troupeau. Deux ans après, Dieu lui en fournit l’occasion sans la moindre démarche de sa part.

Le 2k février 1756 Alphonse arrivait à Naples, avec l’intention, non de prêcher, mais de traiter de nouveau la question de Yexequa tur. Son ami Brancone lui déclara que, malgré la recommandation du pape, aucune négociation n’aboutirait en ce moment. Tout désappointé, il se rendit chez le cardinal et lui conta sa mésaventure. Sersale lui rappela ses avis sur le clergé. « C’est la Providence, dit-il, qui vous a conduit à Naples : vous êtes venu en apparence pour votre congrégation, mais en réalité pour donner aux prêtres et aux clercs la retraite de dix jours qui doit précéder la prochaine ordination. A vous d’ébranler le clergé napolitain et de le rappeler à la fervcur. » Le saint ne pouvait refuser de contribuer à cette œuvre capitale; il accepta la proposition de l’archevêque; seulement, à cause de sa mauvaise santé, il fit venir un père de Pagani pour donner les instructions du matin.

Quand le bruit se fut répandu qu’Alphonse dirigeait les exercices spirituels, outre les ordinands, on vit accourir en foule les chanoines, les missionnaires, les prêtres de paroisse, des communautés entières de religieux, des ecclésiastiques étrangers à la ville, en sorte que le prédicateur trouva rangés autour de sa chaire plus de mille auditeurs. Jamais on n’avait vu aux retraites un pareil concours, mais jamais non plus orateur ne produisit pareille émotion. Pour réchauffer des cœurs glacés par l’esprit janséniste, il fallait des paroles de feu : Dieu mit ce feu divin dans le cœur de son apôtre. Un littérateur célèbre, Jacques Martorelli, frappé de la simplicité d’Alphonse et de l’impression profonde que tous ressentaient en l’écoutant, disait à qui voulait l’entendre : « Ce n’est pas un homme, c’est Dieu qui nous parle ». Après le sermon les auditeurs maudissaient tout haut leurs péchés et donnaient les marques les plus saisissantes de repentir. On signalait des conversions extraordinaires. Un jeune prêtre, vaincu par la grâce, triompha de criminelles passions et publia lui-même ses iniquités. Un clerc, tombé dans un abîme de pé-

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chés, ne se confessait plus depuis trois ans. Après le sermon sur la sainte Vierge, il courut se jeter aux pieds du prédicateur, lui raconta l’histoire de sa vie en versant des torrents de larmes, et lui demanda, pour glorifier Marie, de publier sa conversion du haut de la chaire, ce qu’Alphonse fit le lendemain. Chose plus étonnante, à la suite de cette retraite, grand nombre de prêtres et de jeunes clercs embrassèrent l'état religieux ou se vouèrent à la vie la plus austère et la plus mortifiée.

Outre ces exercices généraux, le saint rassembla en particulier les retraitants qui devaient prendre part à l'ordination, pour leur rappeler la dignité du sacerdoce et la sainteté qu’exigent les ordres sacrés. Ses instructions, remplies des maximes des saints, firent trembler les tièdes, et stimulèrent même les plus fervents. Il exhorta vivement ces jeunes clercs, futurs sacrificateurs de la sainte Victime, à méditer chaque jour sur la passion de Jésus-Christ, à visiter tous les soirs le saint Sacrement, à communier au moins tous les huit jours, et à mettre toute leur confiance en Marie afin de s’affermir et de persévérer dans leur sainte vocation.

Pendant ces dix jours de prédications au clergé, Alphonse avait remarqué que les gens de service du cardinal, ainsi que les domestiques du séminaire, occupés du matin jusqu'au soir, ne trouvaient guère le temps de remplir leurs devoirs religieux. Il eut pitié de leur misère spirituelle, les rassembla tous jusqu'aux plus humbles, et les instruisit avec une bonté toute paternelle des devoirs de leur condition. Ces pauvres gens, touchés de la charité du saint et pénétrés de repentir en écoutant ses instructions, se donnèrent sincèrement à Dieu. On les vit dès lors remplir leurs devoirs d'état et les exercices de la piété chrétienne avec grande régularité. Le cardinal ne savait comment témoigner sa reconnaissance au saint missionnaire. Il pleurait de joie en voyant ses prêtres, ses séminaristes, et jusqu’à ses domestiques, transformés par l'apôtre que Dieu lui avait envoyé.

A partir de ce moment, Alphonse se vit l'objet d’une vénération qui étonna même la foule de ses admirateurs. Chanoines, supérieurs d'ordres, évêques, se disputaient la faveur de lui baiser la main. Les curés accouraient l’un après l'autre pour l’inviter à prêcher dans leurs églises. Les directeurs de séminaires réclamaient des instructions pour leurs élèves ; les religieuses, des conférences spirituelles; l’archevêque, des entretiens avec les jeunes clercs pour consolider le bien opéré pendant la retraite. Afin de contenter tous les solliciteurs et de satisfaire son propre zèle, le saint dut prêcher plusieurs

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fois chaque jour durant six semaines, sans compter les audiences particulières données aux gentilshommes, aux magistrats, aux prêtres et aux évêques, qui venaient lui demander des conseils ou régler les affaires de leur conscience.

Ces démonstrations religieuses n'empêchaient pas Alphonse de voir le chancre qui commençait à ronger la société napolitaine. Le libertinage de l'esprit l’effrayait plus encore que le libertinage du cœur. Les mauvais livres importés de France dépravaient les jeunes gens. Déjà le rire de Voltaire se retrouvait sur leurs lèvres. On attaquait l’autorité du pape, la divinité de Jésus-Christ, l'existence même de Dieu. Alphonse se souvint que, pour sauver les âmes et les peuples, il fallait réchauffer les cœurs glacés par l’hérésie, mais surtout éclairer les intelligences perverties par l’incrédulité. C'est durant son séjour à Naples qu’il inaugura sa croisade contre l’impiété. Du haut de la chaire il tonna contre ces livres impies et immoraux qui, introduits dans la capitale, passaient ensuite dans les provinces pour infecter tout le royaume. Il ne craignit pas de déclarer coupables de péché grave les libraires qui débitaient ces ouvrages empoisonnés et les chefs de famille qui les conservaient dans leurs maisons.

Mais cela ne suffit pas à son zèle. Pour réparer le mal fait aux âmes, il commença dès lors ce rôle d’apologiste qui le classa bientôt parmi les plus illustres défenseurs de la sainte Église. Déjà dans sa Théologie morale, il avait inséré, bien que ce n’en fût pas le lieu, deux dissertations dogmatiques, l'unc sur l'immaculée conception, l’autre sur l'infaillibilité et l’autorité suprême du pontife romain. Il y prouvait savamment ces deux vérités qui, un siècle plus tard, devaient être définies comme deux dogmes sacrés. En 1756, il publia un court mais substantiel opuscule1 contre les matérialistes et les déistes, les Spinosa, les Hobbes, les Bayle, les Locke, les Voltaire, dont les blasphèmes pervertissaient l'Italie après avoir gâté l'Angleterre et la France.

« Autrefois, disait-il dans son introduction, les athées se cachaient pour ne pas être traités d'insensés. De nos jours ils s'affichent sans vergogne, s’érigent en censeurs de la religion, et s’élèvent contre Dieu lui-même dont ils osent nier l’existence pour s’attirer le renom d'esprits forts et d’hommes sans préjugés. Au fond, ce qu'ils prétendent, c'est s’affranchir de toute loi morale, car le Dieu rémunérateur et vengeur disparu, la religion chrétienne abolie, l’homme devient semblable ou même inférieur

1. Brcve dissertazione contra gli errori de ’ moderni increduli , oggidi nominati materialisti e deisli.

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à la brute, ne reconnaissant d’autre droit que la force ni d'autre règle que le plaisir. Et ces incrédules modernes ne se contentent pas de déclamer contre la religion chrétienne, ils lancent sans discontinuer dans le public des livres infectés de leurs erreurs. Si encore ces écrits empoisonnés ne circulaient qu’en pays hérétique! Mais ils pénètrent dans notre patrie, où ils sont lus avec avidité, avec fureur même, par des catholiques dont l’esprit conservera toujours les traces du poison corrupteur. J’ai publié cet opuscule, afin que les confesseurs et les hommes de zèle, qui peutêtre n’ont pas le temps de lire des ouvrages plus étendus, aient du moins quelque notion des erreurs modernes et des arguments propres à les réfuter. »

Prenant ensuite à partie chacune de ces erreurs, « il montre la folie des athées, qui, en présence de la création, méconnaissent le Créateur; des panthéistes, qui confondent Dieu avec les créatures, en sorte que l’homme, l’animal, les montagnes, les plantes* les voleurs, les assassins, les adultères, sont autant de parties de leur monstrueuse divinité; des déistes, assez aveugles pour ne pas voir dans la sainte Écriture et dans l’histoire de l’Église les preuves manifestes de la divinité de Jésus-Christ; des indifférents enfin, qui déclarent toutes les religions également bonnes, et pour qui la vérité n’est qu’une affaire de latitude. Dieu se considère comme également honoré, disent-ils, si le chrétien adore Jésus-Christ ou si le juif le crucifie; si l'on croit à la présence réelle de Jésus au saint Sacrement en Italie et si on le nie en Angleterre; si à Rome on considère le pape comme le vicaire de Jésus-Christ et si on le traite à Londres d'antéchrist. »

Comme tous les ouvrages du saint auteur, ce petit livre est plein de substance. « Il renferme peu de pages, écrit-il à son édjjeur, mais dans ce peu de pages se trouve le suc de beaucoup d’auteurs plus étendus. » Benoit XIV daigna l'en remercier en ces termes : « Le sujet de votre dissertation ne pouvait être mieux approprié aux besoins de notre temps, et vous l'aurez sans doute traité avec tout le talent dont vous avez donné tant de preuves. » Le chanoine Sparano, reviseur de l’ouvrage, en a fait cet éloge : « Ce petit livre écrase, comme sous un pressoir, ce virus de l’incrédulité qui pénètre de plus en plus dans notre société. U confond les erreurs des impies et met au grand jour la vérité de notre sain U; religion. C’est un petit chef-d'œuvre qui ne laisse rien à désirer sous le triple rapport de l’utilité pratique, de la composition et de l’érudition. » Et cependant ce n'est là que le germe des grands

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ouvrages que le saint accumulera plus tard contre les erreurs de Voltaire et des pseudo-philosophes.

Après avoir ainsi combattu l'impiété, Alphonse réunit les ecclésiastiques les plus influents de la capitale afin d’aviser avec eux aux meilleurs moyens à prendre pour prémunir les fidèles contre la propagande et les artifices des mécréants. La nuit qui précéda ce conseil, il ne put fermer l’œil, tant il était préoccupé du danger que couraient la religion et les âmes. « Pauvre ville de Naples, s’écriait-il, pauvre ville de Naples, ton sort me fait verser des larmes! » Entre autres moyens d’enrayer le mal, il fut surtout question des œuvres de jeunesse. « Les jeunes gens, dit Alphonse, voilà les plantes qu’il faut cultiver avec le plus grand soin. Le progrès du bien ou du mal dépend surtout de la jeunesse. Le dérèglement des jeunes gens, c’est la ruine du monde. » Une de ces sociétés de préservation établie dans le couvent de Saint-Laurent, après avoir été longtemps prospère, se voyait alors presque abandonnée. Deux excellents prêtres auraient pu raviver cette œuvre, mais ils hésitaient à se charger d’un fardeau qui leur semblait par trop lourd. Alphonse leur démontra la responsabilité qu’ils encouraient devant Dieu s’ils laissaient périr par leur faute tant d’âmes qui avaient absolument besoin de leur secours.

Enfin l’État possédant seul le pouvoir d’arrêter le débordement des mauvais livres, pouvoir dont il est obligé d’user pour protéger l’Église et se protéger lui-même, le saint ne craignit pas, dans ses entretiens avec le cardinal Sersale sur l’introduction des ouvrages français dans le royaume, de lui signaler le recours au roi et à ses ministres comme l’arme défensive par excellence et par conséquent celle que doit employer le pasteur s’il veut pourvoir efficacement au salut du troupeau. Nous verrons plus tard qu’ Alphonse n’hésita pas à manier cette arme, et avec la plus grande énergie, toutes les fois qu’il s’agissait du bien de l’Éghse ou du salut des âmes.

Il y avait six semaines que notre saint travaillait à Naples sans prendre un instant de repos. Les fêtes de Pâques étant proches, il fit ses adieux à l’archevêque, mais avec la pensée de revenir incessamment présenter sa requête au roi, car on lui donnait certaines espérances au sujet de Yexequatur. Il rentrait donc à Pagani le 8 avril, tout heureux d’avoir combattu pour notre sainte religion, quand Dieu le récompensa comme il lui plaît de récompenser ses généreux soldats : il le cloua à la croix de son Fils. A peine arrivé dans sa cellule, épuisé de fatigue, brûlé par la fièvre, Alphonse ressentit des douleurs de tête intolérables. Le samedi, veille

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des Rameaux, les médecins déclarèrent la maladie mortelle. En regagnant sa chambre, il rencontra plusieurs étudiants, malades aussi. « Aimez bien Jésus-Christ, leur dit-il, et faites sa volonté. Moi, je vais me mettre au lit pourlui obéir. » Quelque temps après, il répéta par trois fois à ceux qui l'entouraient : « Ce serait cependant bien beau de mourir pendant la semaine-sainte ! »

Frappé subitement comme par un coup de foudre, il conserva le plus grand calme. « Au moment de paraître devant Dieu, dit-il, je n’éprouve aucune inquiétude. Une seule chose m’afflige, c'est d’avoir suivi l'opinion probabiliste. » On se rappelle que, dans les premières années de son ministère, au moment de ses doutes sur la licéité de l’opinion moins probable, il avait consulté ses confesseurs, qui lui avaient commandé de se tranquilliser à ce sujet. Aussi ajouta-t-il aussitôt : « Si j'ai agi d'après cette opinion, je l'ai fait par ordre de mon confesseur à qui j'étais, par vœu, tenu d’obéir. Je n’ai jamais eu la volonté de pécher; cela, j'en suis certain. » Ses confrères l'assurè»ent qu'il n’avait rien à craindre. « Quant à mes fautes, dit-il avec autant d'humilité que de confiance, Dieu me pardonnera, je l'espère. »

Cependant il pensait à l'avenir de sa congrégation. « Si le mal s'aggrave, fit-il observer, il faut appeler immédiatement don André. » C'était don André Villani, recteur de Saint-Ange, qu'il voulait nommer supérieur intérimaire de la congrégation. « Pourquoi vous mettre en tète une idée semblable? lui dit un de ses religieux. — Mais c'est la chose la plus importante pour moi, répondit-il. Si je n’y pense pas, qui donc y pensera? » Et il chargea le père recteur de mander aussitôt le père Villani si la maladie faisait des progrès.

Ses idées s'embrouillaient par suite de ses violentes douleurs de tête. Tout à coup il demanda la sainte communion. « Vous l'avez reçue ce matin, lui dit l'infirmier. — Voilà ce qui s’appelle un faux témoignage ! » reprit-il en souriant. Et il se fit lire dans les Visites la préparation à la communion. Mais bientôt il revint à lui et reconnut sa méprise. — « Ai-je fait l’oraison, mon cher frère, demanda-t-il, car, même à moitié mort, je ne veux pas l’omettre. » Comme le frère l'assurait qu'il avait fait oraison, il le pria de lui lire le Proficiscere de hoc mundo. Il écouta cette admirable prière avec la sérénité d'un ange, puis il dit : « Ces paroles-là, ce sont des joyaux du paradis ! »

Pendant toute la durée de sa maladie, on put admirer son absolue conformité à la volonté de Dieu : « Je veux ce que Dieu

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veut, répétait-il souvent, son bon plaisir est le mien. » — « J’espère vous trouver mieux demain, » lui disait un soir le père recteur. — « Comme Dieu voudra, répondit-il. » On lui présentait une lettre des religieuses de Scala : « J’en prendrai connaissance au jour du jugement, dit-il. Priez-les de demander pour moi la grâce de faire toujours la volonté de Dieu. Peu importe que je vive ou que je meure, ajouta-t-il, nous ne devons demander à Dieu que ce qui intéresse sa gloire. »

Du reste, il attendait la mort avec le plus grand calme. « Ma Théologie morale est terminée, dit-il un jour à l’infirmier; rien n’empêche que je ne m’en aille pendant la semaine-sainte. — Dans ce cas, dit le frère, vous auriez dû commencer un autre ouvrage : Dieu vous aurait prolongé la vie. — Eh ! mon cher frère, reprit-il, plus on vit, plus on commet de péchés. » — « On prie de tous côtés pour votre guérison, lui disait un père. — On ferait mieux de prier pour que je fasse une bonne mort, » répondit-il.

Malgré ses cuisantes douleurs, il se tenait constamment uni à Dieu. Le matin, il se faisait lire les actes préparatoires à la sainte communion, et, dans la journée, de pieuses considératioiis sur l'amour de Dieu. Afin de méditer plus facilement sur la passion de Jésus-Christ, il avait fait placer sur son lit un grand crucifix, qu’il considérait sans cesse avec amour. La contemplation de Jésus mourant l’aidait à supporter ses souffrances : « Oh ! quelle douleur de tête ! s’écriait-il parfois, mais mon Jésus n'a-t-il pas été couronné d’épines? » — « Ma tête s’en va, dit-il un jour, je ne puis plus faire un acte méritoire, je ne sais plus quelle position prendre : je suis comme Jésus sur la croix, mais lui se trouvait suspendu par trois clous de fer, tandis que moi je suis couché sur un matelas . »

U avait les plus bas sentiments de lui-même et se croyait digne de mille enfers. Un père lui parlait un jour de la mort des saints, et lui racontait qu’au moment où saint Jean de la Croix rendit le dernier soupir, on vit une auréole de lumière se dessiner autour de sa tête : « Pour moi, dit-il, je serai plutôt enveloppé d’un cercle de démons. »

Le pauvre malade fut ainsi huit jours entre la vie et la mort, sans qu’on pût constater le moindre symptôme d’amélioration. Après une visite des médecins, il demanda au frère infirmier quelles étaient leurs conjectures. « Ils craignent une complication, répondit le frère, ce qui serait un mauvais signe. — Mauvais signe ! reprit-il, la seule chose mauvaise, c'est de mourir dans la disgrâce de Dieu. »

Heureusement la complication n’eut pas lieu, et le samedi, veille

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de Pâques, un mieux notable se déclara. Aussitôt les étudiants, pleins de joie, accoururent dans sa chambre. « Mes enfants, leur dit-il, vous avez fait votre retraite pendant cette semaine, et moi je me suis préparé à entrer dans l'éternité. Quand on se voit sur le point de quitter ce monde, toutes les choses d'ici-bas paraissent avoir à peu près la même valeur qu'un fétu de paille. On s'étonne que les hommes s’attachent à la terre et ne ferment pas maisons et boutiques pour sortir au plus tôt de ce pauvre monde. » Il leur raconta aussi qu'un soir Dieu lui avait fait voir en songe l’éterneUe prison comme un abîme immense, ténébreux, horrible. « Je me voyais sur le point d'y tomber, ajouta-t-il. Dans mon épouvante, je poussai un grand cri, et je me mis à fuir. »

Quand on le vit en pleine convalescence, l'allégresse éclata de toutes parts; lui seul conserva son calme habituel. « Nous prions bien pour vous, lui dit un jeune père qui venait de recevoir la prêtrise, afin que Dieu daigne prolonger une vie si nécessaire à notre pauvre congrégation. — Alors, dit Alphonse avec sévérité, moi, je ne dois jamais mourir! Je suis nécessaire à la congrégation! Si vous ne deviez pas célébrer aujourd’hui votre première messe, je vous interdirais de monter à l'autel, pour vous apprendre à ne plus tenir de pareils propos. » Un pieux-ouvrier de ses amis, nommé Charles Pallante, vint le féliciter de son rétablissement. « Père Alphonse, lui dit-il, je vous ai recommandé à tous mes pénitents, j’ai même prié Dieu de m’enlever quelques années de ma vie pour les ajouter à la vôtre, mille fois plus utile que la mienne. — Mon cher Charles, lui répondit Alphonse, je vous remercie, mais laissez-moi vous dire que vous avez fait une sottise. » De leur côté, les pères de la communauté l’entretenaient des vœux et des prières que les habitants de Nocera offraient à Dieu pour sa guérison. « J’aime bien mieux, dit-il, qu’ils prient pour ma délivrance. — Et, reprit un père, quand Dieu vous appellera, ils désirent tous que vous mouriez ici. — Ah oui! dit-il en riant, le beau trésor qu’ils posséderont, si j.e leur lègue mon cadavre ! » Alphonse ne pensait pas dire en plaisantant une grande vérité. Les habitants de Nocera possèdent ses restes mortels, qu’ils ne céderaient pas pour tout l’or du monde.

Le mardi de Pâques, trompé par ses désirs, il se crut assez fort pour célébrer la sainte messe, consolation dont il était privé depuis dix jours. Sa tête, torturée par la douleur, menaçait d’éclater à chaque instant; néanmoins, le visage calme et serein, il gravit les degrés de l'autel, et commença les prières. Bientôt, brisé de fa-

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tigue, la tête en feu, il se demanda s'il arriverait à la communion, mais son énergie le soutint jusqu’au moment où, ayant donné la bénédiction, il fut obligé de s’asseoir pour réciter l'évangile de saint Jean. Dès lors, malgré* la rapidité de sa convalescence, il considéra son rétablissement comme une courte trêve avant la mort. « Je viens de faire une maladie mortelle, écrivait-il à la prieure de Ripacandida, je vous remercie de votre bon souvenir et de vos prières. Continuez à me recommander à Dieu pendant le peu de jours qu'il me reste à passer sur cette terre. » On l’eût bien étonné et bien affligé si on lui eût appris que son pèlerinage devait durer encore plus de trente ans, et au milieu de péripéties sans nombre.

Après cette rude secousse, le saint se décidera-t-il à prendre un peu de repos? Son vœu s'y oppose. Le 30 avril, il écrit à son éditeur : « Pendant la semaine-sainte, j’ai fait une maladie mortelle, mais Dieu m'a laissé encore pour quelques jours sur cette terre. Je ne puis plus travailler que par intervalles, car ma tête est ruinée. » Et avec cette tête ruinée, il composait de nombreuses additions à sa Théologie morale pour une troisième édition de cet ouvrage. De plus, il écrivait un assez long opuscule pour défendre la seconde contre un censeur janséniste.

Ce censeur infatigable était cet admirateur de Muratori qui, sous le pseudonyme de Pritanio redivivo , avait attaqué les Gloires de Marie. Alphonse crut devoir répondre à son acrimonieux pamphlet. « Mon censeur anonyme, dit-il, me charge d'injures et m'avertit ensuite charitablement que, si je veux faire mon salut, il me faut interdire à mes compagnons la lecture de ma Morale . Hélas ! je crains pour mon salut quand je pense à mes péchés, mais l'ouvrage qu’il condamne ne m'inspire aucune inquiétude. Quoi qu'il en dise, je l’ai composé, Dieu le sait, uniquement pour sa gloire. Après avoir quitté le monde pour me faire religieux et pleurer mes péchés, je serais un véritable fou si j'avais travaillé dix ans, et avec quelles fatigues et quels ennuis ! pour m'attirer des louanges, surtout en traitant de matières controversées, où je devais m'attendre à de nombreuses contradictions de la part des partisans de l’opinion bénigne comme de l'opinion rigide. Et en effet, cela ne m'a pas manqué.

« Quant à mes doctrines, j'attends également en paix le jugement de Dieu. Dans les questions douteuses, j'ai pris tous les moyens de m'éclairer. Je n’ai pas hésité à rétracter dans cette seconde édition beaucoup d’opinions que j'avais soutenues dans la première. Là où

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m'apparaissait une raison convaincante en faveur d'une opinion, je n'ai pas osé donner l'opinion opposée comme probable, en dépit des auteurs qui la soutiennent, ce qui ne m'a pas mis en crédit auprès d'eux ni auprès de leurs partisans. Par contre, quand je n'ai pas trouvé de raison convaincante, je n'ai pas osé condamner l'opinion contraire à la mienne, et soutenue néanmoins par certains auteurs graves. 11 est vrai que j'ai appelé probables certaines opinions, bien que la mienne me parût plus probable, car je crois, du moins spéculativement , qu’une opinion peut être probable bien que l’opposée paraisse plus probable ; mais pratiquement , est-il ou n'est-il pas permis d'embrasser une opinion qui parait moins probable? je n’entre pas dans cette question. Je l’abandonne à ceux qui, de nos jours, se sont longuement occupés de cette controverse . Plût à Dieu qu'ils eussent écrit là-dessus avec plus de modération ! » Cette déclaration d’Alphonse établit péremptoirement, nous l’avons fait remarquer, qu'à cette époque il n'avait pas d’opinion faite sur la licéité ou la non licéité du probabilisme.

Mais quel principe a-t-il donc suivi dans le choix de ses opinions? Sa réponse au censeur nous le fait connaître. « On dira peut-être que je m’appuie sur des principes probabilistes. — J’ignore, répond-il, si mes principes sont probabilistes ou anti-probabilistes. Je voudrais seulement qu'on me dit sur quels fondements je dois baser mes opinions. Ni l'Écriture, ni les Pères, ni les canons des conciles, ne suffisent à dirimer les controverses môrales. Or dans l'incertitude, comme il est aussi périlleux d’approuver que de condamner les opinions, il me semble que le plus sûr est de suivre en pratique l’opinion qui paraît juste aux hommes les plus prudents. Je crois donc n’avoir point erré en adoptant les opinions qui m’ont paru les plus conformes, ou plutôt de tous points conformes à la raison, et plus communément approuvées par les anciens et les modernes. Là où je n'ai pu discerner l’opinion la plus sage, j’ai pris le parti de me rallier au sentiment de la majorité, mais d’une majorité d'hommes doctes et pieux, théologiens de profession, auteurs d'ouvrages que l’Église a pu examiner. »

Saint Alphonse ne pouvait pas dire plus clairement, semble-til, qu’il a toujours adopté les opinions plus probables, probabiliores , comme il l'affirme dans sa Dédicace à Benoit XIV.

Après ces explications si calmes et si judicieuses, Alphonse termine sa « réponse » en opposant l'appréciation du pape à celle du censeur anonyme. « Selon vous, dit-il, ma Théologie est « un livre pernicieux, plein de faussetés. Usant de mon autorité de supérieur,

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je dois enjoindre à tous mes frères de n'en salir ni leurs cœurs ni leurs mains ni leurs cellules, hanc theologiam abjiciant procul a corde,amanibusy a cellula . » Mais voici un jugement assez contraire au vôtre. 11 émane du pontife glorieusement régnant, Benoit XIV, lequel joint à toutes les sciences qu’il possède, une connaissance approfondie de la théologie morale, ainsi qu’en témoignent ses œuvres. Voici donc la lettre qu’il daigna m’adresser lorsque je lui envoyai mon ouvrage : « Après avoir parcouru votre Théologie morale, je l’ai trouvée remplie d'excellentes observations : vous pouvez être certain qu'elle sera universellement applaudie et reconnue souverainement utile. » Après cela, je ne répondrai plus aux censeurs de ma Morale; je me contenterai de les renvoyer au jugement de la sainte Église et de faire appel à l'intelligence des lecteurs. »

Pritanio redivivo se le tint pour dit, et rentra dans le sépulcre d’où il aurait bien fait de ne pas sortir. Ses confrères de l’opinion rigide gardèrent tous le silence, jusqu’au jour où Alphonse, s’étant nettement déclaré contre le probabiliorisme, ils se levèrent tous ensemble pour l'accabler. Nous aurons à retracer cette lutte mémorable.

Son adversaire ainsi confondu, le saint se disposa, malgré sa faiblesse, à reprendre le chemin de la capitale afin de mettre à profit les ouvertures qu'on lui avait faites au sujet de Yexequalur. Au mois de juillet, en pleine chaleur d'été, nous le voyons se traîner vers cette cité de Naples où l’attendaient de nouveaux déboires. Il écrivait, le 24, au père Cajone : « Je m’occupe ici de l'approbation, mais à chaque pas je rencontre des pierres d’achoppement. Que Dieu nous aide ! Faites une neuvaine avec le peuple et une autre dans la communauté, avec la discipline tous les soirs. Et puis vivent Jésus, Marie, Joseph! »

Aidé par son ami Brancone, il présenta au Conseil des affaires ecclésiastiques une requête fortement motivée, dans laquelle, après avoir établi la situation matérielle et morale de l’institut, il ajoutait :

« En l’année 1749, le souverain pontife régnant reconnut l'utilité et la nécessité de notre œuvre. Il approuva l'institut par un bref apostolique et l’érigea en congrégation sous le titre du Très-Saint- Rédempteur. Le défaut d’approbation de Sa Majesté n'a pas encore permis que le bref susdit fût mis à exécution. Mais, en attendant, les missionnaires ont continué le cours de leurs missions, sillonnant pendant neuf mois de l’année six provinces du royaume, et prêchant jusqu’à quarante missions par anaux pauvres campagnards*

LA SECTE A NAPLES

« Nous faisons appel à la royale clémence de notre Souverain, et nous lui demandons qu’en faveur d’un grand nombre de ses vassaux dépourvus de secours spirituels, il daigne accorder à cette œuvre son approbation et lui assurer ainsi la stabilité. Sans cet appui, l’édifice croulera, car les jeunes gens appelés à vivre en communauté se décideront difficilement à entrer dans une association non approuvée ; et, d’autre part, ses membres actuels, voyant l’approbation toujours différée, seront tentés de l’abandonner, par crainte qu’en cas de dissolution ils ne se trouvent sans communauté comme sans famille. »

Pour empêcher le grand-aumônier de renouveler les objections qu’il avait fait valoir contre une précédente supplique, Alphonse y répondait par avance :

« On dit qu’il y a trop de maisons religieuses dans le royaume de Naples : fussent-elles plus nombreuses encore, celles qui se destinent à évangéliser les campagnes sont néanmoins très rares; partout les évêques zélés pleurent en voyant une grande partie de leur troupeau périr faute de secours, partout ils réclament des missions sans pouvoir les obtenir. Les prêtres ne manquent pas, c’est vrai, mais plût à Dieu qu’il y en eût moins et que tous fussent de vrais ouvriers apostoliques!

« On ajoute qu’augmenter le nombre des maisons religieuses, c’est nuire aux intérêts des laïques. — Mais il a été stipulé par ordre du roi que nos maisons n’acquerront aucun nouveau revenu, et que les biens déjà acquis seront administrés par les évêques, lesquels donneront deux carlins par jour à chaque sujet, et le reste aux pauvres. Les missionnaires ont accepté avec résignation cette disposition du prince. L’objection n’a donc aucun fondement en ce qui nous concerne.

« Enfin on prétend que les fondations commencent bien, puis se relâchent et finissent mal. — Qu’on daigne jeter les yeux sur les fondations de missionnaires, telles que les pieux-ouvriers et les lazaristes, et l’on verra que ces instituts, fondés depuis un siècle, n’ont pas cessé d'être utiles au public. Le travail continuel d’une part les tient éloignés de la dissipation, et de l’autre, le supérieur ayant la faculté de renvoyer les négligents, ceux-là seuls restent dans l’institut qui poursuivent le but pour lequel il a été fondé.

« La nouvelle congrégation a fait ses preuves depuis vingt-trois ans. Elle compte déjà bon nombre de sujets, et le souverain pontife ne l’a approuvée qu’après de sérieuses informations. Nous espérons

SAINT ALPHONSE DE LIGl'ORI. — T. I. 35

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donc que Sa Majesté ne refusera pas d’accorder sa royale approbation à une œuvre créée dans l’unique but de procurer le bien de ses vassaux, le progrès de la religion, et la tranquillité de l’État1. » A ces raisons d’ordre général le conseil opposa, comme toujours, les difficultés mesquines de la politique régaliste. Les délibérations durèrent un mois, durant lequel Alphonse multiplia les démarches pour triompher des résistances. On le voyait, en dépit d’un soleil brûlant et malgré sa santé chancelante, battre chaque jour le pavé de la capitale pour se rendre à l’audience d'un conseiller ou d’un ministre. S’il lui restait quelques moments libres, il les consacrait à prêcher des triduums dans les paroisses ou des retraites dans les couvents. Et quand il eut attendu pendant un long mois la décision du conseil, on lui fit savoir que sa requête était de nouveau rejetée. Ses raisons n’avaient pu prévaloir contre la fameuse objection du grand-aumônier Galiano , à savoir que si le roi accordait X exequatnr au bref pontifical, il ne serait plus libre de supprimer la congrégation dans le cas où elle viendrait à dégénérer : argument ridicule, mais péremptoire aux yeux de ministres autocrates qui se croyaient un droit absolu sur l’Église et ses institutions. Quant au roi, pour consoler le saint fondateur, il lui promit, comme il l’avait fait dans des circonstances analogues, sa bienveillance et sa protection. Mais Alphonse n’était pas dupe de ces vaines protestations. Tout en excusant le monarque de n'être pas plus catholique que son grand-aumônier, il ne le rendait pas moins responsable d’un refus que rien ne pouvait justifier. « Si notre affaire n’aboutit pas, écrivait-il quelque temps après à la supérieure de Ripacandida, la faute n’en est pas, comme vous le supposez, au peu de zèle de Brancone : il fait tout ce qu'il peut pour nous venir en aide. C'est le roi qui ne veut pas accéder à notre désir. Il l’a lui-même formellement déclaré à l’archevêque de Naples, qui intercédait en notre faveur. Il faut demander à Dieu qu’il change le cœur du roi. En fin de compte, que Dieu bénisse Sa Majesté, et tâchons de devenir des saints. »

Cette dernière phrase prouve que rien n’était capable ni d’ulcérer son cœur ni d’altérer la paix de son âme. Le secret de cette sérénité qui résistait à tous les échecs et à tous les dénis de justice, il le laissa échapper en causant avec ses compagnons. Naturellement, dans les récréations, la question toujours intéressante et toujours actuelle de Yex equatur revenait fréquemment

1. Al Consiglio degli aflfari ecclesiastici, Corrispond. spec ., page 350.

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sur le tapis. Un jour qu'on avait longtemps discuté sur ce sujet, le saint fondateur dit au père de Cunctis : « Eh bien! après tout cela, quel est le plus grand désir de votre âme? — L'approbation de l'institut, sans aucun doute, répondit l’interpellé. — Et vous, père de Jacobis? demanda Alphonse. — La volonté de Dieu, répondit celui-ci. — A la bonne heure, reprit Alphonse : moi, je ne veux comme vous que la volonté de Dieu. »

Or la volonté de Dieu était que le saint fondateur passât au milieu du monde, comme Jésus son modèle, évangélisant les pauvres, combattant les nouveaux pharisiens, combattu par eux sans cesse, et que la petite barque qui le portait, lui et ses disciples, fût toujours sur le point de sombrer, afin que lui et les siens, toujours près de l'ablme, restassent unis à Jésus, leur seule espérance, répétant le cri des apôtres : Seigneur, sauvez nous, nous périssons!

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