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père Galdieri devait partir pour la Calabre. Sa place était retenue sur un navire quand, la veille du départ, Alphonse lui dit de ne pas faire le voyage par mer. « lTn de ces jours, ajouta-t-il, il vous arrivera un prêtre calabrais qui vous cédera sa monture. » Galdieri obéit, tout en se demandant ce que signifiait cette fantaisie du saiot fondateur. Or, suivant cette prédiction, un prêtre arriva de Mormanno quelques jours après, et Galdieri profita de son cheval pour retourner en Calabre. Quant au navire sur lequel il devait s’embarquer, il fit naufrage et se perdit corps et biens dans le golfe de Policastro. — Un autre jour, Alphonse corrigeait des épreuves d’imprimerie impatiemment attendues; quand un grand seigneur lui fit savoir que sa femme, agonisante, voulait lui parler avant de mourir. « Dites au duc que je suis empêché, répondit-il, mais qu’il prenne courage. La duchesse ne mourra pas, et demain j’irai lui faire visite. » Contre toute prévision, l’état de la malade s’améliora subitement, et le lendemain elle était hors de danger.
Plus Dieu le comblait de ses dons, plus le saint s’abîmait dans son néant et sentait grandir sa confiance dans la divine Providence. D’un autre côté, aux incessantes attaques des méchants, les âmes pieuses, les prêtres, les religieux, répondaient par des témoignages plus marqués de respect et de vénération. Avant de quitter Naples, il fut un jour invité à dîner par le provincial des jésuites. Les pères ne pouvaient assez admirer sa pieuse conversation, l’extrême pauvreté de ses vêlements, et surtout les humbles sentiments qu’il avait de lui-même. Voyant en lui un vrai saint de Dieu, ils cherchaient le moyen de se procurer un souvenir de sa visite. A cet effet, ils lui firent observer que sa ceinture, une simple lisière de drap, était bien usée, fort mal rapiécée, de couleur équivoque. Ils lui en offrirent une neuve, avec l’intention secrète de s’approprier la vieille et de se la partager. Mais le servitèur de Dieu déjoua ce pieux stratagème : non moins rusé que ses hôtes, il accepta la ceinture neuve et mit la vieille dans sa poche.
Alphonse quitta la capitale au mois d’avril 1759 sans prévoir l’issue du procès dans lequel la congrégation se trouvait engagée. Le péril était d’aulaut plus grave qu’à cette époque un changement de gouvernement vint aggraver encore sa situation vis-à-vis des pouvoirs publics. Le roi d’Espagne, Joseph VI, étant mort dans le courant du mois d’août, la couronne revenait de droit à son plus proche parent, Charles III. Celui-ci, en quittant le royaume de Naples, laissait le trône à son fils Ferdinand, alors âgé de huit ans, et le pouvoir effectif, durant la minorité du prince, à un conseil de
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régence présidé par le marquis Tanucci. C’était pour l’Église, et pour Alphonse en particulier, tomber de Charybde en Scylla. On pouvait reprocher à Charles 111 de bâtir trop de châteaux et de nourrir trop de gibier, de régenter l’Église et de légiférer à tort et à travers contre les droits du clergé tant séculier que régulier ; mais au fond , bien qu’ardent régaliste comme tous les souverains de cette époque, il aimait la religion, il en pratiquait les devoirs, et il n’avait que du mépris pour les doctrines impies des encyclopédistes français. Ce contemporain de Louis XV et de la Pompadour était de mœurs irréprochables. Ses idées sur la mainmorte l’avaient empêché de donner l’autorisation légale à l’institut : toutefois il le laissait vivre et travailler au salut des âmes en dépit de son conseil et de Tanucci, son mauvais génie. Aujourd’hui que ce légiste étroit, dont toute la politique consistait à comprimer la vie de l’Église, devenait tout-puissant, tolérerai t-il un institut dont le plus mince avocat pouvait démontrer l’illégalité?
L’arrivée de Tanucci au pouvoir inspirait d'autant plus de crainte que la guerre à l’Église prenait alors, dans tous les pays d’Europe, un caractère aigu. Pendant la première moitié du dix-huitième siècle, les jansénistes et les philosophes avaient attaqué la religion à coups de plume, par le mensonge et le sarcasme ; mais en 1759, ils employaient déjà contre les défenseurs du christianisme les moyens violents. Un régaliste de la pire espèce, le trop fameux Pombal, après avoir calomnié les jésuites pendant dix ans, venait de les chasser du Portugal et de toutes les possessions portugaises. En vain le pape Clément XIII, qui depuis un an remplaçait Benoit XIV sur le siège de Pierre, avait pris en main la défense des persécutés : quinze cents religieux, arrachés à leur domicile, languissaient en prison ou en exil, et déjà l’on voyait poindre le jour où les jésuites de France subiraient le même sort.
L’expulsion des jésuites portugais émut profondément le saint fondateur, non seulement de compassion pour les victimes, mais aussi de commisération pour ces millions d’indiens que la compagnie de Jésus avait amenés de l’idolâtrie à la foi catholique et de l’état sauvage à la civilisation. Au premier bruit de la persécution, il écrivit au père de Mattéis, un de ses amis de Naples : « Ces nouvelles me préoccupent plus que s'il s’agissait de notre humble congrégation : on veut détruire un ordre religieux qui a sanctifié, peuton dire, le monde entier, et qui continue à le faire. » A ce même père jésuite, qui lui communiquait tous les détails de l’expulsion, il répondit le 3 décembre 1759 : « L’attentat de Portugal m’est
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un sujet de profonde et continuelle affliction. Quelques-uns, paraîtil, s’en réjouissent; pour moi le récit de ces funestes événements m’attriste autant que s’ils concernaient ma congrégation. Votre lettre cependant m’a consolé en m’apprenant la constance de vos jeunes gens et même de ceux qui n’avaient pas encore fait profession. C’est une preuve évidente que l’esprit de Dieu anime la compagnie. J’ai, malgré tout, le ferme espoir que de cette tempête Dieu tirera sa gloire et le bien de votre institut. Je sais du reste que le pape et les cardinaux qui l’entourent vous sont très dévoués. »
Les jésuites comptaient de nombreux ennemis, même dans le clergé. Pour eux, les calomnies inventées contre la compagnie et propagées par Pombal et ses scribes, étaient autant d’articles de foi. Ces injustices révoltaient Alphonse. « Je ne cesse de lutter, écrivait-il à son ami, contre certains hommes prévenus qui admettent sans discussion toutes les calomnies débitées contre la compagnie. Pour le moins, leur dis-je, les plus injustes tyrans ne condamnent pas un accusé sans l’interroger; les jésuites seuls sont condamnés avant d’avoir été entendus. »
Comme on propageait alors toutes sortes de libelles diffamatoires contre ces religieux, en particulier les ouvrages du fameux Norbert, capucin apostat aux gages de Pombal, Alphonse s’en affectait pour ainsi dire plus que les jésuites eux-mêmes, comme on le voit par une lettre qu’il adressa en 1760 -au père Ricci, général de l’ordre : « Bien que je n’aie pas l’honneur d’appartenir à la compagnie, lui disait-il, je l’aime comme si j’étais un de ses membres : aussi ne puis-je voir sans émotion les attaques dont elle est l’objet à l’occasion des faits que rapporte le père Norbert. J ai prié vos pères de Naples de réfuter ce mauvais livre, afin de fermer la bouche à nos lettrés d’aujourd’hui, qui croient avoir beaucoup d’esprit dès qu’ils ont dit du mal des jésuites. Votre Paternité voudra bien excuser cette hardiesse de ma part. Dieu a suscité votre compagnie pour le bien général de la chrétienté : nous savons tout ce qu’elle a fait pour le salut du monde depuis deux siècles, et tout ce qu’elle peut faire encore. Mais & des ouvriers apostoliques il faut l’estime publique. Or cette estime nécessaire, vos ennemis veulent vous l’enlever, et ils se prévalent des livres du père Norbert, aujourd’hui répandus partout, pour accréditer des mensonges inouïs. Comme on laisse courir ces infâmes récits sans les réfuter, vos adversaires posent ce dilemne : « Si les faits sont faux, pourquoi les jésuites ne les réfutent-ils pas? Et s’ils sont vrais, pourquoi ne condamnent-ils pas, pourquoi même cherchent-
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ils à justifier les coupables? » Aux faits de Malabar et de la Chine on ajoute d’horribles imputations dont le seul énoncé me fait mourir de douleur.
« En m’adressant à Votre Paternité, j’ai en vue la gloire de Dieu et l’honneur de la compagnie. Prescrivez donc à vos pères, je vous en supplie, de rétablir la vérité des faits : c’est un travail indispensable. On me dit qu’une réfutation du père Norbert a paru en France : qu’au moins Votre Paternité fasse traduire et imprimer cet ouvrage soit à Rome soit à Naples. Encore une fois, pardonnez une hardiesse inspirée par mon affection pour votre compagnie. Je ne suis bon à rien, mais au moins je me proclame le panégyriste de la compagnie de Jésus. »
Cette inondation de livres impies et immoraux qui, de France et de Portugal, débordait sur l’Italie, excitait depuis longtemps dans le cœur d’Alphonse les plus vives inquiétudes. On a vu comment il conjurait en 1755 le cardinal Sersale d’employer toute son influence auprès du roi pour le déterminer à opposer une digue à ce torrent fangeux. Le gouvernement avait prohibé les mauvais livres, mais, tout en détestant l’irréligion et le libertinage, il fermait lés yeux sur des ouvrages qui en distillaient le venin parce qu’il y trouvait ses théories favorites sur les droits des rois et les empiétements des papes. D’ailleurs, en quoi les lois prohibitives de l’État auraientelles géné la conscience de chrétiens à qui l’on apprenait à fouler aux pieds sans scrupule les lois édictées par l’autorité pontificale? Alphonse comprit que le seul moyen de réprimer la curiosité malsaine des lecteurs, c’était d’éclairer leur conscience et de les terrifier en leur remettant sous les yeux les, anathèmes de l’Église contre les lecteurs, détenteurs, et propagateurs de livres hérétiques ou impies. Il n’ignorait pas les révoltes du gouvernement contre le Saint-Office et contre l’Index. Les ministres venaient de refuser l'imprimatur à un ouvrage composé par le nonce sur les livres prohibés. Un particulier pouvait donc s’attendre aux colères de Tanucci s’il reprenait une thèse que l’État jugeait attentatoire à ses droits souverains. N’importe, Alphonse oublia tout danger personnel pour ne voir que le danger auquel les âmes étaient exposées, et il ne craignit pas d’écrire, en cette même année 1759, une Dissertation sur la prohibition et la destruction des mauvais livres . Il commence par exposer le but et la matière de cet opuscule. « Il m’est tombé dernièrement entre les mains, dit-il, un écrit ayant pour objet d’attaquer la très nécessaire et la très salutaire discipline de l’Église sur la prohibition des livres.
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L’auteur ose affirmer qu’il est licite de lire un livre condamné par l’Église toutes les fois que cette lecture n’offre pas un péril évident de subversion pour la foi ou les mœurs. 11 appuie cette doctrine sur deux mauvaises raisons. La prohibition des livres, d’origine toute moderne, prétend-il, ne dérive en aucune manière de l’ancienne discipline de l’Église ; et ensuite, les tribunaux ecclésiastiques ne procédant pas en cette matière selon les formes canoniques et juridiques, leurs lois ne sauraient obliger en conscience. — J'admire, répond Alphonse, l’audace de ces affirmations entièrement contraires à l’histoire et au bon sens; mais puisqu’on ose les émettre au mépris de l’autorité de l’Église et au grand détriment des âmes qui périssent dans cet immense naufrage de la foi et des mœurs, j’ai composé cette dissertation pour montrer à tous : d’abord la nécessité absolue de prohiber les mauvais livres, ensuite la discipline de l’Église sur cette matière depuis les premiers siècles jusqu’à nos jours, et enfin la justice et la prudence de l’Église dans la condamnation des mauvais livres. Je terminerai cet opuscule en réfutant les objections des hérétiques contre cette doctrine, objections que des catholiques ne rougissent pas de leur emprunter au grand scandale des fidèles. »
C’était jeter le gant aux sectaires, aux catholiques trompés par eux, et surtout au gouvernement insurgé contre le Saint-Office et les lois de l’Index. Alphonse mit tous ses soins à la composition de ce court mais très important ouvrage. Le père Alexandre de Meo ayant amassé sur ce sujet des trésors d’érudition, le saint lui emprunta quelques citations pour fortifier ses propres arguments. Et comme on lui demandait pourquoi il avait laissé de côté certains textes qui accusaient des recherches plus approfondies : « Vous voudriez donc, dit-il, que je me fisse passer pour un savant aux yeux du monde? » Il aurait pu ajouter que trop d’abondance nuit, et que les lourds vol urnes d’érudition écrasent le lecteur au lieu de l’instruire. Du reste, si courte qu’elle fût, la dissertation fit grand bruit.
Naturellement le volume parut avec l’approbation de l'autorité ecclésiastique. Le reviseur, J. -B. Coppola, dans son rapport à l’archevêque, loua « la vraie et saine doctrine de l’auteur, exposée constamment d’après les données de la tradition. » Chose plus étonnante, le dominicain Sacco, censeur royal, après quelques observations, finit aussi par donner son imprimatur. « L’accord est fait sur mon opuscule, écrivait Alphonse à son ami Sparano. Il me faudra bien quelques cartons, mais patience là-dessus! Quant au fond, j’ai refusé de céder aux réclamations du censeur. Jamais je
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n’imprimerai une ligne qui puisse tourner au préjudice de l’Église. » Donc, moyennant quelques retouches, Sacco avait approuvé « l’excellente dissertation du très estimable Alphonse de Liguori, laquelle ne contenait rien de contraire aux bonnes mœurs ni d’attentatoire aux droits du roi ».
Tanucci ne connaissait ni la dissertation ni le permis d’imprimer donné, sur le rapport de Sacco, par les commissaires préposés à la publication des livres, quand le nonce du pape, Baldieri, vint lui témoigner son grand mécontentement. Pourquoi refusaiton Y imprimatur à son* ouvrage sur les livres prohibés par l’Église, tandis qu’on l’accordait bénévolement à un écrit du père de Liguori sur la même matière? Tanucci allégua son ignorance absolue du fait en question, et se mit immédiatement à parcourir la dissertation. Il constata, non sans stupeur, qu’Alphonse ne craignait pas d’y rappeler les décrets de l’Inquisition, abhorrée par les Napolitains ; d’exposer ensuite que, ce tribunal ne pouvant suffire à l’examen des livres suspects, l’Église avait créé tout exprès la congrégation de l’Index pour purger le monde de la peste des livres corrupteurs ; et enfin d'affirmer que, nonobstant toutes les dénégations, les lois de l’Index, promulguées par Philippe II, obligeaient dans le royaume. Il n’en fallait pas tant pour mettre en fureur le terrible marquis. Il envoya ses agents saisir à l’instant tous les exemplaires de la dissertation. Non content de cet exploit, il ne parlait de rien moins que de disgràcier le censeur Sacco et d’envoyer aux galères l’imprimeur di Domenico.
Cet incident pouvait amener la ruine de l’institut. Pour parer le coup qui le menaçait, le saint adressa sans délai une lettre apologétique à Tanucci et à ses collègues de la Régence. Il leur représenta qu’en publiant son opuscule, il n’avait eu nullement l’intention de nier les droits du prince, mais simplement de remédier à deux grands maux, la damnation des âmes et la ruine de l’État, lesquels provenaient de ce que les peuples, ne tenant plus compte des condamnations de l’Église, s’abreuvaient sans scrupule aux sources les plus infectes. De là l’urgente nécessité de rappeler avant tout aux fidèles la loi ecclésiastique sur ces matières. » Cette apologie jeta de l'eau sur le feu. Tanucci se ravisa, au point de laisser circuler l’ouvrage, sans donner aucune explication de cette volte-face inattendue. L’incident ne fit que procurer à la dissertation une plus grande célébrité, et à la croisade d’Alphonse contre les mauvais livres un succès plus complet et plus étendu.
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Du reste, malgré leurs préventions et leur constante hostilité envers l’institut du Saint-Rédempteur, les régalistes du gouvernement n’hésitaient pas & recourir au saint fondateur quand ils avaient besoin d’hommes de dévouement et d’abnégation. A G acte, l’hospice des Enfants trouvés, succursale de l’Annonciade de Naples, lequel comptait alors plus de quatre cents jeunes filles, se trouvait dans l’état le plus déplorable. D’accord avec les administrateurs, les maltresses vendaient à leur profit les vivres et les vêtements qu’on leur expédiait de la capitale. Les pauvres enfants n’avaient que d’infectes guenilles pour se*vêtir, de la paille à moitié pourrie pour se coucher, et des restes malpropres pour se nourrir. Ne recevant aucune instruction, elles ignoraient jusqu’aux premiers éléments de la doctrine chrétienne. Nulle notion de vertu ; le vice dans toute sa laideur. De cet établissement fondé par la piété, la cupidité avait fait une étable pour les corps et un enfer pour les âmes. Plusieurs fois des prêtres zélés tentèrent d’assainir ce bouge : ils se heurtèrent à l’impossible. Enfin, des personnages influents ayant révélé au gouvernement les horreurs qui s’y commettaient, les membres de la Régence ne trouvèrent rien de mieux pour obtenir une réforme que de faire appel à la charité d’Alphonse. En avril 1760, ils le chargèrent de cet établissement avec plein pouvoir de remédier aux abus. Navré de la misère matérielle et spirituelle de ces pauvres enfants, le saint dressa tout un plan de réforme, et envoya, pour l’exécuter, des hommes dont il connaissait la sainteté et la prudence, entre autres les pères Mazzini et Fiocchi.
Ils furent accueillis comme des réformateurs, c’est-à-dire avec toute l’hostilité qu’on imagine. Les directeurs ainsi que les maîtresses, menacés de perdre leur place, avaient excité les enfants contre les missionnaires. Celles-ci croyaient voir arriver autant de tyrans chargés de les molester, en sorte que les pères se virent en présence d’une bande de révoltées. Mais leurs préventions se dissipèrent bien vite. On commença par les revêtir de vêtements convenables, ce qui ne déplaît pas plus aux petites filles qu’aux grandes; puis on leur accommoda de bons lits, et on leur servit une nourriture saine autant qu’abondante. Quand elles virent les missionnaires s’abaisser jusqu’à les servir eux-mêmes à table, elles comprirent que Dieu leur avait envoyé de véritables pères, et non pas des ogres, comme on le leur avait annoncé. Leur cœur, fermé jusque-là, s’ouvrit à l’affection et à la reconnaissance. Elles écoutèrent les instructions avec bonheur et se mirent aux exercices
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de piété. L’oraison, la. visite au saint Sacrement, la récitation du rosaire, les travaux domestiques, se partagèrent les heures de la journée. Bientôt une retraite fournit à toutes Toccasion de régler les affaires de leur conscience, et Ton vit fleurir la régularité, la piété, la mortification, toutes les vertus chrétiennes, là où avaient régné si longtemps l'ignorance et le vice.
Cette transformation demanda plusieurs années de travaux, pendant lesquelles cinq ou six pères passaient à Gaëte des mois entiers. Enfin, pour maintenir la réforme, quatre sœurs de Saint-Vincent de Paul envoyées de Naples, prirent la direction de rétablissement, et deux prêtres charitables la direction des âmes. Quant au gouvernement, heureux des résultats obtenus, il témoigna toute satisfaction au saint fondateur, ce qui n’empêcha pas Tanucci et ses collègues de le tourmenter sans cesse et de remettre à chaque instant en péril l’existence d’un institut dont ils n’avaient qu’à louer les services.
Ainsi se terminèrent, pendant cette phase de sa vie, les relations d’Alphonse avec le gouvernement. S’il se rendit encore deux ou trois fois à Naples, ce fut à la requête du cardinal, pour prêcher quelques retraites dans les couvents. Il y allait par obéissance, malgré sa mauvaise santé. « L’archevêque me demande, écrivait-il au chanoine Sparano, priez pour que Dieu me soutienne, car avec l’hiver reviendra mon catarrhe de poitrine, ce qui me rend très pénible le séjour dans la capitale. » Ensuite, il détestait le faste et le tapage de cette grande cité. Ses étudiants lui disaient un jour en plaisantant qu’un de leurs condisciples désirait beaucoup aller à Naples. « Et moi, dit-il, rien que la pensée d’y résider quelques jours me donne le frisson. Oh! que je préfère mille fois le désert d’Iliceto aux splendeurs de Naples ! » D’ailleurs il ne pouvait penser aux péchés qui s’y commettaient sans verser des larmes. Il y voyait un gouvernement occupé sans cesse à paralyser le bien en ruinant l’influence du clergé, la noblesse poussant la galanterie jusqu’au libertinage, le peuple plongé dans les vices les plus grossiers, toutes les classes de la société plus ou moins travaillées par des artisans d’impiété. En 1761, il prêchait un jour dans l’église de la Misericordiella. Sous l’influence de ce sentiment de tristesse, il s’éleva de toutes ses forces contre le péché, et signala les vices et les désordres qui déshonoraient la capitale; puis, avec l’accent d’un prophète, il s’écria : « Prenez garde, prenez garde! Dieu vous punira de vos crimes par une épouvantable famine. Oui je vous le repète, Dieu vous punira par la famine! »
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Ne croirait-on pas entendre Jésus annonçant à la perfide Jérusalem les maux qui la menaçaient? On prit sans doute cette prophétie pour une vaine menace d’un prédicateur aux abois, mais trois ans plus tard, comme nous le verrons, les Napolitains souffrirent de la faim presque autant que les Juifs lors du siège de Jérusalem. Ils purent alors, en pleurant leurs fautes, se rappeler le sermon prophétique de leur saint compatriote.