‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 148 sur 227 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

LES EXPLOITS DU RÉGALISME

Privilèges non autorisés. — Le gibier du roi. — Persécution de Maffei. — Sarnelli revendique la vigne de Ciorani. — Alphonse à Naples. — Dons surnaturels. — Alphonse chez les jésuites. — Avènement au trône du prince Ferdinand. — Régence de Tanucci. — Persécution contre les jésuites en Portugal. — Lettres d’Alphonse à ce sujet. — Dissertation sur Y Index. — Colère de Tanucci. — L’hospice des Enfants trouvés de Gaëte. — Sinistre prophétie.

La tyrannie du pouvoir civil et ses empiétements sur les droits de l’Église, applaudis par la secte janséniste, amenaient tous les jours de nouvelles difficultés et de nouvelles menaces. Il ne s’agissait plus de réclamer Yexequatur pour le bref du pape, ni de solliciter l’autorisation de fonder une nouvelle maison. « Tout ce qu’on peut espérer de mieux du gouvernement, écrivait Alphonse, c’est qu’il ferme les yeux sur nos affaires *. » Mais ni le gouvernement ni les sectaires ne fermaient les yeux sur ses faits et gestes : ils épiaient au contraire ses moindres démarches afin de les dénoncer à la vindicte du roi.

Depuis longtemps le saint sollicitait de Benoit XIV des facultés spéciales en faveur des missions; mais le pontife lui répondait très sagement : « À quoi bon des privilèges dont vous ne pourriez pas faire usage? Le roi de Naples ne sanctionne pas un rescrit pontifical octroyant des privilèges religieux à une société qu’il refuse d’élever légalement à l’état de société religieuse. » Cependant après la fondation de Bénévent, que le despotisme napolitain ne pouvait atteindre, le pape, sur une nouvelle supplique du saint fondateur, lui accorda des pouvoirs très étendus, et en particulier communication des grâces et privilèges dont jouissaient les « doctrinaires

l. Lettre du 3 août 1761.

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et les pieux-ouvriers *. » Les pères de Bénévent usèrent librement des concessions pontificales, mais ceux du royaume, pour ne pas éveiller les susceptibilités des ministres, les tinrent prudemment cachées durant sept ans. Ce ne fut qu'en 1763 qu'ils s’enhardirent à mettre sous les yeux d'un grand-aumônier plus accommodant le bref contenant ces pouvoirs spirituels. Celui-ci constata l’innocuité du document, et la Chambre royale donna Yexequatur. Mais des ennemis de la congrégation, plus clairvoyants que les ministres, en prirent occasion pour constater que l’institut, participant aux privilèges de deux congrégations, était lui-même une société religieuse introduite subrepticement dans le royaume, et partant en contravention avec toutes les lois sur l’autorisation préalable. De là, dénonciation et procès qui mettront en émoi les tribunaux pendant vingt ans, au grand péril de la congrégation. *

A ces exactions morales le régalisme ajoutait la persécution de la famine. Le décret de 1752 avait chargé les évêques de faire valoir les modiques propriétés de l'institut et de donner à chacun des pères deux carlins par jour pour leur subsistance, mais ces propriétés, mal administrées, ne produisaient pas même de quoi fournir les deux carlins, en sorte que les évêques dirent aux recteurs des maisons : « Gérez vous-mêmes vos affaires au mieux de vos intérêts. » C’est ce qui arriva en particulier pour Iliceto.

Personne ne voulait louer les terres laissées à cette maison par le chanoine Casati. Ces terres, contiguës aux chasses royales, étaient chaque année ravagées par des troupes de chevreuils, de daims, et d'animaux divers. Les paysans labouraient, semaient, sarclaient; et quand venait le temps de la moisson, le gibier du roi faisait la récolte. Dans ces conditions, la maison d'iliceto, où le chapitre de 1755 avait transporté le noviciat, ne pouvait nourrir ses habitants. Tannoia, qui trouvait cette solitude si favorable aux exercices des novices, commença dès cette même année 1755 à pousser des cris de détresse. « Vous m’écrivez, lui répondait Alphonse, que vous n'avez ni pain ni vin, et que vous accumulez les dettes à Lacedogna et à Foggia. Allons, allons à Iliceto! disiez- vous au chapitre; et vous voilà réduit à manger l’herbe des champs ou à vous voir emprisonné pour dettes. Je me verrai contraint de vous faire rentrer dans le tumulte de Ciorani. » 11 lui envoyait quelques ducats et lui conseillait de quêter un peu de blé dans les environs; mais ces faibles ressources ne pouvaient que prolonger l'agonie. « Je ne sais

1. Le rescrit pontifical, daté du 19 juillet 1756, fut confirmé par le bref Ælerni Pains du 11 août 1757.

LA CROISADE DU SALUT

plus quelle mesure prendre, écrivait le saint fondateur en juin 1756. Obliger nos pauvres maisons à vous envoyer de l’argent, je ne le puis. Vous abandonnerez Iliceto plutôt que de laisser nos jeunes gens mourir de faim. » Et de fait, au mois de juillet, on transféra le noviciat à Pagani.

Les novices éloignés, il n’en fallait pas moins pourvoir à la subsistance des missionnaires. Alphonse exposa dans un mémoire au roi le détriment considérable que le voisinage des chasses royales causait au couvent d’iliceto. 11 réclamait des dommages-intérêts pour le passé et une indemnité pour l’avenir. Après constatation des dégâts, des experts justifièrent auprès de Charles III les réclamations du saint fondateur. Conformément à leur estimation, le nouveau Nemrod lui octroya quatre cent soixante-dix ducats en compensation des ravages déjà consommés, et vingtcinq ducats par an comme équivalent des futures razzias. Moyennant cette légère indemnité, les pères obtiendraient peut-être leurs deux carlins par jour, et le gibier royal pourrait s'en donner à cœur joie. Le roi Charles III n’y regardait pas de si près quand il s’agissait de la chasse. Un jour il défendit sous peine de mort de garder un seul chat dans l’ile de Procida, parce que les chats ne se gênaient nullement pour manger les lapins- de Sa Majesté. Or, les chats une fois exterminés, les rats et les souris se multiplièrent à tel point qu’ils dévoraient les enfants dans leurs berceaux. Les habitants allaient tous s’expatrier, quand Charles, pour ne pas voir déserter nie, daigna révoquer son édit !.

Bien que parfait autocrate, le roi du moins était juste. S’il permettait à ses bêtes de détruire les récoltes,* il indemnisait les propriétaires. Les seigneurs, plus autocrates que lui, n’avaient pas de ces scrupules. Nous avons vu les Maffei, oncle et neveu, intendants du prince de Castellaneta, jurer une haine mortelle A la congrégation parce qu'Alphonse refusait d’entrer dans leur plan de persécution contre le saint évêque de Bovino. Jamais ils ne lui pardonnèrent cet acte d’indépendance et de courage. L’intendant du prince avait dans sa main les administrateurs de la commune. II en profita pour enlever aux pères, sous prétexte qu’ils étaient étrangers, le privilège accordé à tous les habitants de ramasser le bois mort dans les forêts. Les pauvres religieux, qui mouraient déjà de faim, furent ainsi exposés à mourir encore de froid sur leur montagne. Alphonse fit tout ce qu’il put pour apaiser les colères

1. Mémoires sur le royaume de Naples, par le prince Orloff, II, 356.

LES EXPLOITS DU RÉGALISME

du vindicatif chanoine, mais sans aucun succès. Aussi, à propos de je ne sais quel litige, écrivait-il le 15 avril 1757 : « Si nous avons Maffei contre nous, c'en est fait de la maison d'Iliceto. » En réalité, si la maison dTliceto resta debout, ce ne fut pas la faute de Maffei, qui ne négligeait rien pour la ruiner.

Un autre petit potentat de cette époque, le baron Sarnelli, se donnait aussi la satisfaction de tourmenter Alphonse et sa congrégation. Cet indigne frère du vénérable Janvier avait vu de mauvais œil son frère André fonder et doter la maison de Ciorani. Devenu chef de la famille à la mort d'André *, il ne craignit pas de revendiquer, coftune héritier de son frère, la vigne léguée aux pères pour leur subsistance. Ennemi des procès, Alphonse proposa de lui payer par annuités une somme de deux mille ducats à la condition qu'il renoncerait par un acte légal à toute prétention sur les biens légués â la congrégation. Sarnelli accepta, et reçut en quatre ans huit cents ducats ; puis, quand on lui présenta la cinquième annuité, il feignit d'ignorer la convention intervenue, et intenta un procès devant la Chambre royale de Sainte-Claire en revendication de l'héritage fraternel. D après un décret en date du 28 mars 1759, le tribunal devait entendre les parties et présenter un rapport au roi sur ce litige. Aussi, en ce même mois de mars, immédiatement après la mission de Noie, trouvons-nous Alphonse à Naples, où il conférait avec ses amis et ses avocats sur les moyens à prendre pour débouter son adversaire. « J'ai le vent favorable, disait Sarnelli, il faut en profiter. » Il avait en effet pour lui, non le droit, mais la politique du ministère et la servilité des tribunaux. Le procès dura vingt ans, grâce aux efforts réunis de Maffei et de Sarnelli qui, pour avoir raison de leur ennemi, plaidèrent l'illégalité de l'institut et ne cessèrent d'en réclamer la suppression.

Toutefois plus l'horizon s'assombrissait, plus Dieu se plaisait à rassurer le saint fondateur en lui prodiguant les marques de sa miraculeuse protection. Durant ce dernier séjour à Naples, il prêcha les saints exercices dans plusieurs monastères, entre autres dans celui de Saint-Gaudioso, où l'on conserve le sang du premier martyr, saint Étienne. Le père Galdieri, son compagnon, désira vénérer la précieuse relique. Dès que la châsse fut placée sur l'autel, Alphonse l'encensa, et le sang se liquéfia, au grand étonnement des religieuses. Ce prodige n'avait jamais eu lieu qu’à la fête du saint martyr et au jour de l'Invention de ses reliques. — Quelques jou»*s après, le

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