Tannoia, lib. 1, cap. III
LA CROISADE DU SALUT
c’est la trompette qui publie en tous lieux l’horrible nouvelle : Jésus est condamné A mort!
La trompette sonne toujours, et l'Ame aperçoit dans le lointain la victime qui s’avance. Elle distingue ses traits, elle pousse un cri :
O mon Dieu, c’est lui! O douleur! c’est mon bon Maître affligé, ensanglanté, marchant A pas tremblants. Hélas, hélas I il peut à peine se soutenir, son sang rougit le sol partout où posent ses pieds. Voyez la lourde croix qui pèse sur ses épaules meurtries, la couronne d’épines aiguës qui entoure sa tète adorable ! Ah ! Seigneur, l’amour t’a fait roi, roi de douleur et d’ignominie!
IL est difficile d’imaginer une scène plus émouvante. Le récitatif finit par ces exclamations de l’âme éplorée; mais déjà l'orchestre, par une marche lugubre et plainlive, annonce que Jésus approche, et l’âme peut lui parler. Alors commence un sublime dialogue :
— O mon Jésus, où vas-tu?
— Je vais mourir pour toi.
A cette réponse de l’amour, l’Ame n’y peut tenir : « Que dis-tu, 6 mon Seigneur? » Et le Seigneur de répondre avec plus de force : « Je vais mourir pour toi. » Sur ce mot, l’Ame semble réfléchir, puis soudain, sur un ton résolu et presque joyeux, elle reprend : « Puisque mon Dieu s’en va mourir pour moi, je veux le suivre et mourir avec lui. »
L’orchestre accentue cette déclaration d’absolu dévoûment, mais bientôt la voix grave du Sauveur y répond par ces paroles d’ineffable tendresse :
Reste en paix, chère âme,
Comprends combien je t’aime,
Et quand je serai mort Souviens-toi de moi!
L’Ame ne se rend pas d’abord, elle proteste qu’elle veut mourir avec Jésus, et les deux voix s’unissent, l’une répétant : « Je veux mourir avec toi, » l’autre redisant : « Reste en paix, et souviens-toi de moi, » jusqu’à ce qu’enfin Jésus tranche le différend en demandant à l’Ame un autre acte de dévoûment :
Reste en paix, chère âme,
Et, comme preuve de ton amour,
Donne-moi ton cœur Et conserve- moi ta foi.
POÈTE ET MUSICIEN
L’àme répond avec une indicible émotion :
Oui, mon Jésus, mon trésor,
Je te donne tout mon cœur,
Tout ce que j’ai, tout ce que je suis,
Tout est à toi, ô mon roi !
Et les deux voix, entrelacées comme les deux cœurs, s'unissent dans un duo final; l’une dit : « Conserve-moi ta foi, » et l’autre : « Tout à toi, 6 mon roi !»
Chacun peut apprécier l’originale beauté de cette composition poétique. Quant à l’inspiration musicale, voici le jugement qu’cn portait naguère un artiste romain : « La musique, écrite avec une admirable clarté, commence par un récitatif d’une tendresse indicible pour passer ensuite au chant le plus élevé, chant céleste qui reproduit avec une douceur infinie le drame de la passion. L’heureux développement du motif mélodique et la pureté de l’harmonie en font une pièce très suave. Elle révèle par le style un disciple des Pergolese, des Gluck et des Astorga, et les meilleures plumes du temps n’auraient point fait difficulté de la signer. » Tel est aussi le jugement d’autres excellents maîtres de musique religieuse, qui ont étudié le Duetto
Notre saint était donc un compositeur de grand mérite, comme l’atteste cette œuvre de sa jeunesse sacerdotale ; il aurait pu se faire une réputation d’artiste, mais, tout entier au but apostolique qu’il ne cessa de poursuivre, il ne se servit de son talent que pour populariser, par des mélodies pleines de douceur et d’onction, les cantiques spirituels appropriés aux missions et aux retraites. Il exerçait ses missionnaires à les chanter et les chantait lui-même avec le peuple. C’est ainsi qu’ils sont devenus populaires en Italie, surtout dans le royaume de Naples. Ces chants aussi gracieux qu’émoùvants, dit Tannoia, enthousiasmaient les auditeurs non moins que les prédications. La voix d’Alphonse était douce et sonore. Elle remplissait les plus vastes églises. Son articulation était si nette qu’on pouvait aisément le comprendre des endroits les plus éloignés.
Il aimait à chanter un cantique sur la passion du Sauveur, qu’il avait composé sur un ton lent et plaintif, et dans lequel le missionnaire alternait avec le peuple. « Mon Jésus, demandait le missionnaire, qui donc t’a ainsi garrotté comme un criminel? » Et le peuple
1. Le R. P. Bogaerls, C.SS.R., a reproduit le Duetto , paroles et musique, dans son magnifique opuscule : 5. Alphonse de Liguori musicien , que nous avons largement utilisé.
LA CROISADE DU SALUT
répondait : « C’est moi, malheureux ingrat; ô mon Dieu, pardon et miséricorde! »
Sono stata io l’ingrata :
Ah Dio mio, perdon, pietà!
Le prêtre multipliait les questions : « Qui donc a osé souffleter ta face adorable? qui donc n’a pas craint de couvrir ton beau visage de boue et de crachats? » Et à chacune de ces interrogations, la foule, de plus en plus émue, répétait :
Sono stata io l'ingrata :
Ah Dio mio, perdon, pietà!
La longue série des souffrances du Sauveur n’était pas épuisée que tout l’auditoire éclatait en sanglots.
Saint Alphonse prêchait un jour les exercices spirituels dans une église de religieuses. Avant de commencer le sermon, il s’agenouilla au pied de l’autel et chanta un de ses pieux cantiques. Au fond de l’église se trouvait un soldat espagnol, et non loin de lui un prêtre confessait. Le soldat écoutait attentivement le chant du missionnaire : la mélodie et les paroles lui perçaient le cœur. Tout à coup, comme hors de lui, il met son sabre de côté, prend son ceinturon, et se flagelle impitoyablement. Au bruit des coups et des gémissements, les religieuses, alarmées, accourent à la grille; mais Alphonse les rassure et commence le sermon. Le soldat alla se jeter aux pieds du prêtre, confessa ses fautes avec des larmes de repentir, et se mit à travailler de toutes ses forces à la conversion de ses camarades *.
Un cantique encore célèbre aujourd’hui en Italie, c’est celui qui commence par ces mots : Tu scendi dalle stelle, pour la fête de Noël. Alphonse le composa en mission, chez don Michel Zambadelli, qui lui donnait l’hospitalité. Le cantique achevé, don Michel demanda la permission d’en prendre copie, mais le saint lui répondit qu’il ne pouvait y consentir avant que le morceau eût été livré à l’impression. Alphonse se rendit à l’église, laissant le cantique sur sa table. Don Michel en prit secrètement une copie et la mit dans sa poche. Le soir, comme on était au temps de Noël, le saint chanta le nouveau cantique devant le peuple émerveillé. Don Michel l’écoutait avec ravissement, lorsque tout à coup, ayant oublié quelques vers, le chanteur s’interrompt et dit au clerc assis auprès de lui : « Allez demander à don Michel la copie de mon cantique : il l’a