‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 163 sur 227 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

LES SAUVEURS D'AMES

La Selva. — Le prêtre du passé et le prêtre de l’avenir. — Dignité et sainteté du prêtre. — But unique de sa vocation : sauver les âmes. — Ses moyens d’action : union au Prêtre éternel, prière d’intercession, prédication, exemple. — Confesseur et pasteur. — Le missionnaire. — Lettre sur l’importance des missions. — Lettre sur la prédication apostolique. — Le livre des missions. — La Vera Sposa. — Moyens humains et moyens divins. — Un mauvais livre sur la prédication.

Jésus-Christ est venu allumer le feu sur la terre , et ne désire rien tant que d'en embraser tous les cœurs. Ce feu, c’est celui de la Pentecôte, c’est l’amour divin, c’est l’amour qui sauve les âmes et les sanctifie. Jésus se choisit des apôtres et des disciples pour le porter jusqu’aux extrémités du monde. Parfait imitateur du divin Maître, Alphonse ne cessa de prêcher le divin amour par ses missions, par ses livres ascétiques, par ses poésies et mélodies sacrées. De plus il créa une légion d’apôtres pour travailler avec lui et comme lui à continuer l’œuvre de la rédemption. Mais ce n’était pas encore assez pour satisfaire son zèle : il voulut avoir des disciples, c’est-à-dire inspirer sa noble et ardente passion à ceux qui sont spécialement chargés par Dieu de lui gagner des âmes : les prêtres et les religieux. C’est dans cette intention qu’il composa deux importants ouvrages : la Selva > ou les devoirs de l’âme sacerdotale , et la Vera Sposa , ou les devoirs de l'àme religieuse.

De même qu’il n’y a de salut pour le monde que par Jésus-Christ, il n’y a de salut pour le monde que par le prêtre, continuateur officiel de l’œuvre divine. C’est pour cette raison que saint Alphonse aimait tant à prêcher aux clercs, aux ordinands, aux pasteurs, à tous les membres du clergé. Sanctifier un prêtre, c’est sauver des milliers d’âmes. Or tous les matériaux de ses retraites ecclésiastiques, il les a condensés dans la Selva, titre bien choisi, car l'ouvrage est une véritable forêt d’idées à l’usage du clergé et de ceux qui prêchent au clergé. On y trouve toutes les doctrines du saint

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sur le prêtre et sur l’action du prêtre. Il est donc souverainement utile de l’étudier, aujourd’hui surtout qu’on voit surgir, sur ce sujet capital, les théories les plus singulières.

On prétend que le prêtre du passé ne répond plus aux besoins du présent, et y répondra de moins en moins s’il ne se transforme pas. La révolution du siècle dernier, dit-on, a brisé le vieux moule politique et social. Le peuple a conquis l’indépendance et la liberté. Une nouvelle ère commence, Uère de la démocratie, du libéralisme, de la science, de tous les progrès. Il est vrai que l'Église a perdu de son autorité sur les âmes et sur la société, qu’on lui a enlevé toutes ses immunités, et que la plupart des chrétiens vivent maintenant dans l’indifférence ou l’incrédulité. On en trouve même beaucoup qui, non contents d’apostasier, font une guerre parricide à l’Église qu’ils ont quittée. On pourrait croire que nous arrivons à ces temps dont Notre-Seigneur a dit : Pensez-vous que, lorsque je reviendrai y il y aura encore de la foi sur la terre? Tout cela est grave sans doute, mais que le prêtre se transforme comme le siècle, qu’il s’accommode aux idées, aux goûts, aux tendances de ses contemporains, qu’il se réconcilie avec la civilisation moderne, et nous verrons le peuple revenir à l’Église. Il faut donc former le prêtre de l’avenir, qui s’occupera moins des âmes et un peu plus des corps, moins du ciel et un peu plus de la terre; moins de théologie dogmatique et morale, et un peu plus de sciences politiques et sociales, moins de prière et de méditation, et un peu plus de clubs et de syndicats populaires. C’est le prêtre ainsi modernisé qui sauvera le monde.

Nous allons voir, en analysant l&Se/ua, que saint Alphonse professait desdoctrines diamétralement opposées aux théories des novateurs. Il croyait, lui, que, pour ramener le monde à Dieu, il fallait ressusciter le prêtre du passé, le prêtre de la tradition, le prêtre formé sur le type du Pontife éternel, Jésus-Christ. La description qu’il en fait ne cadre guère avec le portrait du prêtre qu on nous représente comme le futur sauveur.

Une différence fondamentale entre les formateurs du prêtre de l’avenir et l’auteur de la Selva , c’est que celui-ci exige avant tout du prêtre la sainteté avec tout son cortège de vertus surnaturelles, l’amour divin, la piété, l’humilité, la mortification du corps et des sens, l’obéissance parfaite, tandis que ceux-là gardent le silence sur la sainteté et font moins de cas des vertus surnaturelles que des vertus naturelles. Ils ne sont pas éloignés de croire que l’ascétisme ou le mysticisme du prêtre paralyse son action sur le monde. Notre saint affirme au contraire que, sans une véritable sainteté, le

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prêtre produira peu ou point de fruit, en dépit de ses talents et de ses industries. Et la sainteté qu’il requiert, ce n’est pas la sainteté négative ou l’exemption du péché : le prêtre doit viser selon lui à la perfection des vertus. Cet enseignement, il l’appuie sur la doctrine des saints, dont il cite les textes’suivants. Saint Laurent Justinien : « Placé au plus haut degré d’honneur, le prêtre doit s’élever au plus haut degré de vertu ». Saint Isidore : « Autant le ciel est au-dessus de la terre, autant la sainteté du prêtre doit surpasser celle du séculier, même le plus vertueux. » Saint Augustin : « Cléricature et sainteté doivent marcher de pair. » Salvien : « Dieu conseille la perfection aux séculiers, il en fait aux clercs une obligation d’état. »

A ces citations l’auteur ajoute cet extrait de saint Thomas qui donne, comme toujours, la raison de sa doctrine : « Celui qui embrasse un état, dit le grand théologien, doit posséder les qualités requises pour en remplir les obligations. Or par le sacrement de l’ordre l’homme se trouve investi des plus sublimes fonctions. Aussi doitil posséder une sainteté bien supérieure à celle des religieux qui ne sont pas engagés dans les ordres sacrés. » De là cette célèbre sentence de saint Augustin : « Avec un bon moine on ne peut pas toujours faire un bon prêtre ». Et voilà pourquoi, quand on voulait les ordonner, certains moines s’enfuyaient au désert, alléguant leur indignité.

Le prêtre doit donc posséder une haute sainteté, c’est-à-dire n’avoir qu’un seul amour, l’amour de Jésus-Christ, et reproduire en lui les pensées, les sentiments, la vie de Jésus-Christ. Le prêtre plus que tout autre doit répéter le mot de l’Apôtre : Je vis , ce ri est plus moi qui vis , c'est Jésus-Christ qui vit en moi.

Saint Alphonse établit ensuite que, si l’Église demande à ses ministres cette parfaite union avec Notre -Seigneur, c’est que seuls les prêtres saints travaillent ardemment et exclusivement aux intérêts de son Époux. C’est l’amour qui donne à l’homme le courage de renoncer à toute satisfaction terrestre pour se dévouer corps et Ame, partout et toujours, à la propagation du règne de Dieu dans les âmes.

N’oublions pas les conditions dans lesquelles se trouve ici-bas l’homme déchu. Par nature il est cupide, sensuel, ambitieux. S’il ne se dépouille pas du vieil Adam pour se revêtir de Jésus-Christ, il sera nécessairement détourné par la concupiscence du but divin qu’il poursuit. Au lieu de travailler pour Dieu, il travaillera au profit de son égoïsme. C’est en vain que l’Apôtre lui criera : Quiconque

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est enrôlé au service de Dieu ne s'embarrasse pas dans les affaires du siècle ; il s'occupe de satisfaire celui à qui il s'est donné; c’est en vain qu’on lui représentera la pauvreté et le détachement de son Maître : les passions l’emporteront, et, comme Judas, il ne pensera plus qu’à arrondir sa bourse. « Usera de ceux, dit Alphonse en citant plusieurs saints, qui s’engagent dans les ordres sacrés pour ramasser de l’argent, non pour sauver des âmes; non pour paître leurs brebis, mais pour leur enlever le lait et la laine ; et qui demandent, non le bien qu’on peut faire dans une paroisse, mais les revenus qu’on en retire. » Celui-là est au service de Mammon, et non au service de Jésus-Christ. L’homme qui gagne des âmes à Dieu, c’est le prêtre désintéressé qui peut dire comme saint Paul : Ce n'est pas votre bien que je cherche, c'est votre âme. Il faut raisonner de même à propos des autres passions. Par la prière et la mortification l’homme qui aime Jésus triomphera des passions sensuelles; celui qui ne l’aime pas succombera aux assauts de la tentation. Or, s’il est dominé par les créatures, se dévouera-t-il aux intérêts d’un Dieu qui ne possède plus son cœur? De même, sans un véritable amour de Dieu, le prêtre triomphera-t-il de l'ambition? et s’il cherche sa propre gloire, s’occupera-t-il beaucoup de celui à qui seul est dû tout honneur et toute gloire?

Il est donc prouvé que, sans la sainteté, les passions entraîneront le prêtre loin du but qu’il doit poursuivre et lui ôteront jusqu’à la volonté de travailler au salut des âmes. Saint Alphonse développe ensuite une thèse bien propre à faire réfléchir : c’est que, sans la sainteté du prêtre, les moyens d’action dont il dispose pour convertir et sanctifier les fidèles, perdent en grande partie leur efficacité.

Le prêtre est coopérateur de Jésus-Christ dans l’œuvre rédemptrice, mais évidemment s’il convertit une àme, s’il en devient le père spirituel, c’est en vertu d’une grâce d’en haut. La justification du pécheur est une œuvre que Dieu seul peut accomplir. Nous n’enfantons le pécheur à la grâce que si le Père nous communique sa divine paternité. C’est là ce que les modernes, imprégnés de naturalisme, oublient trop souvent. Or à qui Dieu communique-t-il ses grâces abondantes de conversion et de sanctification? A ses amis intimes, à ses dignes instruments, en un mot à ceux qui sont unis à lui par une vraie sainteté. Ceux-là produisent des fruits merveilleux et même miraculeux, tandis que le ministère des autres sera toujours peu fécond et souvent stérile. C’est pourquoi saint Grégoire s’écrie : « Purifiez-vous avant de purifier les autres;

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approchez-vous de Dieu, et vous lui conduirez ensuite votre prochain; sanctifiez-vous, et puis vous sanctifierez les âmes. »

De plus, le prêtre est médiateur entre Dieu et le pécheur. Il prie pour le peuple, et ses supplications attirent le pardon du ciel. Il offre au Père qui est dans les cieux l’hostie du sacrifice, il tient en main le livre de la prière, et, au nom de l’Église, il intercède pour les âmes qui lui sont confiées. Mais un médiateur n’est exaucé que s’il est l’ami de l’offensé. Si Marie est une excellente médiatrice, c’est parce quelle ne fait qu’un avec Jésus-Christ, son fils. Si donc le prêtre est lié à Jésus par une étroite amitié, s’il est ardent à son service, surtout si à la prière pour les pécheurs il joint la pénitence, Jésus pardonnera au peuple à cause de son serviteur. Mais si l’intercesseur n’est pas son ami, si même peut-être il s’est fait son ennemi, que peut-il espérer? Aussi saint Bernard s’écriait : « Beaucoup de prêtres, mais peu de médiateurs! »

Le prêtre est prédicateur, et c’est par la prédication qu’il attire les âmes à Dieu , leur enseigne les vérités saintes, et les excite à l’amour divin, à la piété, à la fréquentation des sacrements. Par la prédication les apôtres ont changé la face du monde. Le prêtre saint opérera comme eux des merveilles de conversion en prêchant apostoliquement, c’est-à-dire franchement et simplement. Mais si le prédicateur n’a pas l’amour de Dieu dans le cœur, ce n’est pas i’Esprit-Saint, c’est l’homme qui parlera. Il amoindrira les vérités que le monde n’aime pas, il adoucira les commandements qui révoltent les passions, il taira les fins dernières parce qu’un certain public ne veut plus en entendre parler, il se gardera bien de réveiller les consciences en flétrissant les vices, il se servira d’un langage fleuri, incompréhensible pour la moitié de son auditoire. Peut-être essaiera-t-il le langage du cœur, mais l’onction fera défaut : « La langue de l’amour, dit un saint, dans la bouche de celui qui n’aime pas, est une langue étrangère et barbare. » Le prédicateur fera peut-être du bruit, mais ses sermons ne produiront aucun fruit : il y manque la verlu de Dieu.

Le prêtre est le modèle du troupeau. S’il est saint, sa vie est une prédication plus puissante que celle de la parole; ses vertus sont une démonstration vivante du surnaturel. Celui qui le voit ou qui l’entretient pense aussitôt à Jésus-Christ. S’il n’est pas saint, au contraire, ses exemples malédifient, et font mépriser ses enseignements. Au lieu d’entraîner les âmes vers Dieu, il les en éloigne.

Le prêtre est confesseur. S’il est saint, il regardera son office comme le plus utile aux âmes ; il remplira consciencieusement son

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devoir de père, de juge et de médecin, et sanctifiera ceux qui s'adresseront à lui. Si l’amour de Dieu et des Ames ne le stimule pas, il trouvera la charge de confesseur écrasante et tâchera de s’y soustraire. S’il confesse certaines personnes, aura-t-il le courage d’exiger les dispositions requises pour recevoir validement le sacrement de pénitence, et de prescrire, comme médecin, les remèdes nécessaires?

Enfin Je prêtre est pasteur. S’il est saint, il aimera ses brebis, leur donnera une nourriture saine et abondante, soulagera les pauvres, visitera les malades, éloignera du troupeau les loups dévorants, et donnera sa vie, s’il le faut, pour le sauver. Si la sainteté lui manque, il ne sera qu’un mercenaire sans aucun dévouement : trop insouciant pour soigner son troupeau, trop lâche pour le défendre , il le laissera périr sans pitié.

La conclusion qui s’impose, c’est que les ministres de Dieu ne remueront le monde indifférent et impie qu’avec le levier de la sainteté. Mais des saints, armés des moyens dont le prêtre dispose, pourront toujours ébranler les peuples et les jeter aux pieds de Dieu. Saint Alphonse cite cette parole de saint Philippe de Néri : « Donnez-moi dix prêtres véritablement animés de l’esprit de Dieu, et je me charge de convertir le monde entier »; et il ajoute : « Que n’a pas fait un saint François Xavier en Orient? A lui seul, disent ses historiens, il convertit dix millions d’infidèles. En Europe, que n’ont pas fait un saint Patrice et un saint Vincent Ferrier? Très certainement un prêtre animé de l’esprit de Dieu, quelque médiocre que soit sa science, convertira beaucoup plus d’Ames que n’en convertiront cent prêtres fort instruits, mais sans grand amour pour Dieu. »

La première partie de la Selva est ainsi consacrée à dépeindre la vie et les vertus du prêtre, le zèle qui doit l’enflammer, le but qu’il doit poursuivre, et les moyens que Dieu met à sa disposition pour l’atteindre : moyens efficaces, s’il est vraiment saint; trop souvent inféconds, parce qu’il n’est pas suffisamment uni à Jésus-Christ. La seconde partie de l’ouvrage traite spécialement du grand moyen établi par Dieu pour la conversion des Ames et le salut du monde, c’est-à-dire l’œuvre des missions.

Plusieurs fois notre saint est revenu sur cette œuvre qu’il avait tant à cœur. Dans une Lettre à un évêque sur lf importance des missions, il montre que le monde a été converti par des missionnaires, et qu’aujourd’hui encore la mission reste le secours providentiel donné par Dieu pour fortifier la foi et réformer les mœurs. Souvent

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les paroissiens n’ assistent point aux sermons de leurs curés, ou n'en tirent aucun fruit parce qu’ils ne les comprennent pas. « Il en va tout autrement, dit Alphonse, dans les missions. Les prédicateurs sont des prêtres entièrement dévoués à ce genre de ministère. Leurs sermons ne dépassent la portée d’aucune intelligence. Les plus ignorants eux-mêmes y apprennent les mystères de la foi, les préceptes du décalogue, la manière de recevoir avec fruit les sacrements, les moyens de persévérer dans l’amitié de Dieu, en môme temps qu’ils se sentent pleins de ferveur pour correspondre à la grâce. Il se fait un grand concours de monde aux missions, parce qu’on y entend des voix nouvelles et parce que les mission naires parlent d’une manière simple et populaire. De plus, les vérités éternelles les plus propres à toucher le cœur, comme l’importance du salut, la malice du péché, la mort, le jugement, l’enfer, l’éternité, se suivent et s'enchaînent si bien que le pécheur le plus endurci se laisse attendrir. Aussi que d’âmes perdues rompent avec les habitudes mauvaises et les occasions dangereuses, sacrifient leurs projets de vengeance, et réparent leurs injustices! Combien d’autres, qui ne se confessaient pas ou se confessaient mal depuis de longues années, mettent ordre à leur conscience durant la mission! » Le saint répond ensuite à toutes les objections que les ennemis de Dieu et des âmes accumulent ordinairement contre ce grand moyen de conversion.

La Selva traite des exercices de la mission : exhortations nocturnes pour déterminer les plus récalcitrants à ne pas mépriser l’appel de Dieu, explication et récitation du rosaire, catéchisme aux enfants, instruction aux adultes, grand sermon du soir. A propos du sermon, l’auteur développe toute une rhétorique sur les matériaux qui doivent le composer et sur le style qui lui convient. Les discours pompeux et fleuris étaient son cauchemar. Non seulement il consacre ici de nombreuses pages à les flétrir, mais il écrivit encore sous la forme d’une Lettre à un religieux de ses amis tout un traité sur la prédication apostolique. Impossible de lire cette lettre sans trembler. Les aligneurs de phrases aussi prétentieuses qu’inintelligibles, qui degaietéde cœur stérilisent ainsi leur ministère sacré, y sont traités de pervers, de traîtres à Dieu et à sa divine parole, de bourreaux des âmes. Ils y trouveront des textes et des exemples qui font frémir, entre autres le fait suivant. « Un de ces prédicateurs à la mode avait prêché une première fois d’une manière toute mondaine dans la cathédrale de Brescia. A quelque temps de là, rappelé dans cette même ville, il étonna tout le monde par son

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évangélique simplicité. Comme on lui demandait la raison de ce changement, il répondit : « J'avais parmi mes amis un prédicateur célèbre dont l’éloquence, semblable à la mienne, était pleine de vanité. A son lit de mort il refusa de se confesser. J’eus beau insister, il se contenta de me regarder fixément sans dire mot. Son supérieur se présenta devant lui avec le saint Sacrement pour l’exhorter à faire son devoir, mais il s’écria sur le ton du désespoir : « Voilà le Dieu dont j’ai trahi la parole! » Trois fois il répéta cette phrase lugubre, et à la troisième fois il ajouta : « Il n’y a plus de miséricorde pour moi. Par un juste châtiment de Dieu, je suis damné ! » 11 mourut ainsi dans l’impénitence. Voilà pourquoi, dit le narrateur en finissant, j’ai changé ma manière de prêcher. »

Qu’on se figure maintenant, outre les sermons enflammés des missionnaires, les moyens rappelés aux derniers chapitres de la Selva pour exciter dans les cœurs l’amour et le repentir : l’acte solennel de contrition après les sermons sur les vérités éternelles, la flagellation que les hommes s’infligeaient en expiation de leurs péchés, l’amende honorable au saint Sacrement, les supplications à Marie, mère de miséricorde, la réconciliation publique des ennemis, les communions générales des différentes classes de la société, les exercices de la vie dévote continués pendant plusieurs jours afin d’assurer la persévérance des convertis, et l’onne sera plus étonné de la révolution morale que la mission opérait au sein de ce peuple napolitain si impressionnable et, malgré ses défauts, si plein de foi.

Telles étaient les armes que saint Alphonse, d’accord avec la tradition catholique, mettait entre les mains des pasteurs et des missionnaires pour convertir le monde à Jésus-Christ. Ajoutons cependant que, pour assurer le succès, il croyait devoir leur adjoindre, comme troupes auxiliaires, toutes les âmes consacrées à Dieu par la profession religieuse. Le naturalisme moderne traite volontiers les ordres contemplatifs de pieuses inutilités. Ceux qui ne comprennent rien à la communion des saints, et par conséquent à la puissance de la prière d’intercession, se demanderont toujours, sans pouvoir se l’expliquer, pourquoi l’Église a créé les cloîtres et pourquoi des religieuses s’enferment derrière leurs grilles pour mener une vie de prière et de pénitence. Mais notre saint, qui n’avait cessé de méditer sur le plan providentiel de la rédemption, savait combien le prêtre et le missionnaire ont besoin du secours des épouses de Jésus-Christ pour réussir dans leurs travaux. Aussi, s’agissait-il d’une mission difficile ou d’un combat à li-

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vrer contre ses ennemis, il se recommandait aux prières des saintes Ames qui passent leur vie aux pieds de Dieu. Pour lui, les rédemptoristines de Scala étaient la seconde branche d’un ordre apostolique. Pendant que les missionnaires combattaient dans la plaine, elles levaient les bras vers le ciel, comme Moïse sur la montagne, et à force de supplications obtenaient la victoire.

C’est dans cette pensée qu’il écrivit la VeraSposa, la Vraie Épouse de Jésus-Christ. « Vous devez être utiles à tous, dit-il aux âmes religieuses, spécialement par vos prières. Les épouses de Notre- Seigneur doivent être zélées pour son honneur. N’a-t-il pas dit luimême à sainte Thérèse : « Maintenant que vous êtes mon épouse, vous devez travailler avec zèle à me glorifier. » Et en effet si l’âme aussi étroitement unie à Jésus ne prend pas à cœur ses intérêts, qui le fera? Or Notre-Seigneur a promis d’exaucer quiconque le prie : recommandez donc à Dieu à l’oraison, à la communion, à la visite, les pauvres pécheurs, les infidèles, les hérétiques, et tous ceux qui vivent sans Dieu.

« C’est Notre-Seigneur lui-même qui vous le demande : « Aidemoi, dit-il un jour à une vénérable religieuse, aide-moi par tes prières à sauver les âmes. » Et à Marie-Madeleine de Pazzi : « Vois, ma fille, comme les chrétiens sont entre les mains du démon; si mes élus ne les délivraient par leurs prières, ils deviendraient la proie de ce monstre. » De là cet avis que la sainte donnait à ses religieuses : « Mes chères sœurs, Dieu nous a retirées du monde, sans doute par intérêt pour notre âme, mais aussi afin qu’en intercédant en faveur des pécheurs, nous apaisions sa colère. Nous aurons à rendre compte de la perdition de beaucoup d’âmes si nous omettons de les recommander à Dieu. » Aussi cette grande sainte ne laissait-elle passer une seule heure de la journée sans prier pour les pécheurs. Une autre servante du Seigneur fit pendant quarante ans de rudes pénitences et les appliqua toutes au salut des âmes privées de la divine grâce. Oh! combien de pécheurs doivent leur conversion moins aux sermons des prédicateurs qu’aux prières d’une sainte religieuse ! Il fut révélé à un célèbre orateur que les conversions opérées par lui n’étaient nullement dues à son éloquence, mais aux prières du frère qui le servait. Priez donc pour les pécheurs, mais aussi pour les prêtres, afin qu’ils travaillent avec un véritable zèle au salut des âmes 1 . »

Mais si les âmes religieuses sont puissantes auprès de Notre-Sei-

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