I. Vera Sposa , cap. ni, g
LA CROISADE DU SALUT
gneur, c’est à condition qu'elles seront ses vraies épouses, verasposa . Aussi, comme il Ta fait pour les prêtres, Alphonse trace-t-il aux religieuses la longue série de leurs devoirs. Au dix-huitième siècle, de nombreux abus s'étaient introduits dans les couvents. L'esprit mauvais soufflait partout le relâchement, la tiédeur, la mondanité. Le saint prêcha la sainteté, les vertus à pratiquer, et les moyens à employer pour déraciner les abus. « Cet ouvrage, écrit avec autant de force que d'onction, renferme, dit avec raison un traducteur allemand, la quintessence de la théologie ascétique et l’exposé pratique de toutes les vertus religieuses. Je ne crains pas d’affirmer qu’on y trouve en substance tout ce qu’ont écrit sur la spiritualité les anciens et les modernes. Il résume une multitude de livres et tout ce que notre saint auteur a développé plus longuement dans divers autres écrits sur les mêmes matières. »
Voilà, croyons-nous, la méthode enseignée par Notre-Seigneur, par ses apôtres, par les sainls de tous les siècles, pour répandre la foi, réformer les mœurs, et soumettre le monde à Jésus-Christ. Pourquoi ne serait-elle pas la méthode de l'avenir?
Les peuples, dit-on, s'éloignent de l'Église. — N'est-ce pas précisément parce que la vieille méthode n’est plus suffisamment employée? N’est-ce pas parce que le prêtre est moins prêtre, moins surnaturel, moins uni à Dieu, que son ministère est moins fructueux ? La prédication produit moins de fruit! Mais n’a-t-on pas depuis plusieurs siècles trop abandonné la prédication apostolique, la seule qui instruise et vivifie? Pourquoi en effet le concile du Vatican s’est-il proposé d’examiner comment on ramènerait la prédication à la simplicité évangélique? Pourquoi, dans ces derniers temps, l'Église a-t-elle traité cette question de vie ou de mort pour une infinité d’àmes? N’est-il pas vrai que, s'ils étudient les prolégomènes de la Bible, peu de prêtres passent du vestibule dans le temple et* se pénètrent de la vraie parole de Dieu pour la transmettre ensuite au peuple? Ne peut-on pas dire que si nous étions dans toute la force du terme pasteurs et missionnaires, si les vierges du cloître plaidaient avec plus de zèle et de ferveur la cause des pécheurs, le monde ne resterait pas longtemps dans l’abime de fange où il est plongé? Et si cela est vrai, il faudrait convenir que nous perdons notre influence, non pas parce que nous sommes trop prêtres, mais parce que nous ne le sommes pas assez.
Quant au prêtre de l’avenir, s’il espère convertir le peuple et le ramener à l’Église en arborant le drapeau libéral, démocratique et social de la Révolution, qu’il veuille bien réfléchir. Les moyens
LES SAUVEURS D’AMES
humains, fussent-ils bons, ne suffisent pas pour changer un cœur et y faire entrer l’amour de Dieu. Ensuite les principes de la Révolution sont essentiellement opposés aux principes de l’Évangile. C’est la Révolution qui a vidé les églises, ce n’est pas elle qui les remplira ; c’est elle qui a opposé les droits de l’homme aux droits de Dieu , et cet antagonisme est irréductible comme la lutte du bien et du mal.
Du reste, il ne faut pas croire que le prêtre de l’avenir soit une création du temps présent. Saint Alphonse le connaissait il y a un siècle et demi. Vers l’époque de son histoire où nous sommes arrivés, parut un ouvrage français intitulé De la Prédication. L’auteur, un prêtre d’imagination, prétendait que la prédication de Jésus-Christ, des apôtres, des saints, n’avait eu aucune efficacité pour réformer les mœurs et que, par conséquent, il fallait chercher un autre moyén pour tirer le monde du bourbier où il patauge. « Les prédicateurs, disait-il, ne parlent que de biens et de maux éternels. Mais ces biens et ces maux, réservés pour l’avenir, nous ne les voyons pas. Voilà pourquoi ils ne font que peu ou point d’impression sur les hommes. » Il concluait que le gouvernement civil, avec de bonnes lois, des châtiments pour les vicieux et des récompenses pour les vertueux, obtiendrait bien vite des résultats que la prédication n’a jamais pu obtenir.
Notre saint, toujours sur la brèche, répondit à cet auteur que toutes les forces humaines s’uniraient en vain pour extirper les vices du cœur. Le monde avec ses promesses pourra faire des pharisiens, des sépulcres blanchis, mais jamais des hommes vertueux. Dieu seul par sa grâce peut transformer l’homme déchu. Et comme cet utopiste attendait toutes ces merveilles non d’un gouvernement quelconque, mais seulement d’un gouvernement démocratique, Alphonse lui dit qu’il ne voulait en rien s’occuper du pouvoir civil, mais que, dans l’espèce, jamais les hommes sages n’avaient regardé cette forme de gouvernement comme la plus propre à maintenir la bonne harmonie dans la société.
Arrivant alors à la thèse antichrétienne sur la prédication, le saint distingue. « Si vous parlez, dit-il, de la prédication mondaine, vous avez raison, et nous sommes d’accord. Les prédicateurs qui cherchent leur propre gloire et non celle de Dieu, ne sont pas seulement inutiles, ils sont nuisibles aux auditeurs parce qu’ils les ennuient et les dégoûtent de la parole de Dieu. Pour moi, je déclare que si la divine parole n’était pas altérée, si on la prêchait dans toute sa pureté et sa simplicité, tout le monde deviendrait
LA CROISADE DU SALUT
saint. Quel terrible compte rendront & Dieu ces prêtres qui profanent la parole de Dieu, la mettent hors de la portée du peuple, et perdent ainsi les âmes qu'ils auraient dû sauver!
« Si vous parlez de cette sorte de prédication, je vous l'abandonne; mais si vous attaquez la prédication en général comme incapable de réformer les mœurs , je déclare que votre thèse est non seulement fausse, mais scandaleuse et impie, attendu qu'elle va directement contre les saintes Écritures. Les auteurs sacrés ne cessent d'affirmer que les bonnes mœurs s'établissent et se maintiennent, comme la foi, par la prédication. »
Alphonse montre ensuite par l'histoire comment les nations se sont converties malgré les persécutions, et il ajoute : « Les apôtres eurent donc la joie de voir les gentils non seulement mépriser et fouler aux pieds toutes les fausses divinités, mais encore extirper les vices enracinés dans les cœurs depuis tant de siècles , quitter les coupables plaisirs, renoncer aux richesses et aux honneurs du monde pour embrasser les souffrances, la pauvreté, la persécution, l'exil, les tortures, et la mort. »
Concluons. Sans méconnaître l'influence des pouvoirs humains sur l'état moral et religieux des peuples, et tout en demandant à Dieu qu’il les dispose à protéger l'Église, comme c’est leur devoir, n'oublions pas que Jésus seul est le sauveur, et qu't/ s'est plu, dit saint Paul, à sauver le monde par la folie de la prédication . Si les ministres de Dieu, remplis de l'Esprit-Saint comme les apôtres, prêchent comme eux Jésus crucifié, bien qu'il soit aujourd'hui encore scandale pour les juifs et folie pour les gentils , ils pourront répéter avec eux : La parole de Dieu , semée par nous, fructifie dans le monde entier : In mundo est et fructifient .