CHAPITRE XVIII
LE RECTEUR MAJEUR 1756-1762
Sollicitude paternelle du .saint à l’égard de ses sujets. — Défense des postulants persécutés. — ITne singulière apparition. — Douceur et fermeté. — Gouvernement des frères servants. — Réprimande méritée. — Direction des novices. — Le père et les enfants. — Soin de l’àme et du corps. — Lettre sur la persévérance.
Avant de terminer cette période de la vie d’Alphonse, il convient de jeter un coup d’œil sur le caractère particulier de son gouvernement comme supérieur général de la congrégation. On se demandera peut-être comment le saint, occupé à prêcher des missions et des retraites, à lutter continuellement avec les ministres du roi pour l’existence même de son institut, à. composer toutes sortes d’ouvrages de morale et d’ascétisme, pouvait remplir sa charge de supérieur. Mais on va voir que tout ce travail de composition n’était pour lui qu’un simple accessoire. Sa grande préoccupation, c’était la direction de sa famille spirituelle, comme il l’affirme dans une circulaire du 13 août 1758.
« Écrivez-moi librement, dit-il à ses sujets, et toutes les fois que vous en avez le désir. Surtout ne craignez pas de m’être à charge ou de retarder l’impression de mes ouvrages. Comme supérieur, je suis obligé d’écouter le plus humble de nos frères et de lire ses lettres, mais rien ne m’oblige à imprimer. Je ne puis m’occuper de composition qu’après avoir lu attentivement toutes les lettres qui me sont envoyées et y avoir répondu. Si l’un de vous, malgré ce que je viens de dire, néglige de me parler ou de m’écrire quand il s’agit de son intérêt ou des intérêts de la congrégation, je lui en fais un cas de conscience, et je lui en demanderai compte au jour du jugement. Je déclare que, sur ce point, si je devais mourir à l’instant même, ma conscience ne me ferait aucun reproche. Quand
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un sujet m’entretient de vive voix ou par lettre de choses qui le concernent ou intéressent la congrégation, je quitte tout sur le champ. Si je ne réponds pas de ma propre main, c’est que souvent, depuis ma dernière maladie, mes maux de tête m’empêchent d’écrire. Quand le sujet désire n’être pas connu, j’ai soin de ne pas le nommer à celui qui écrit sous ma dictée , et je fais moi-même l’adresse; et s’il en est besoin, je m’efforce d’écrire la lettre de ma propre main, au moins petit à petit. » — On reconnaît, à ces détails, un père préoccupé avant tout du soin de ses enfants.
Cette sollicitude paternelle, toujours si vive en lui, s’accrut avec le nombre des sujets qui, dans ses dernières années, prit des proportions considérables. Lors du chapitre de 1755, la congrégation comptait soixante profès parmi les choristes : elle en comptait quatre-vingt-dix en 1762, malgré les décès, les défections et les expulsions. En moyenne, Dieu envoyait chaque année au saint fondateur dix ou douze postulants pour remplir les vides du noviciat. Au nombre des nouveaux venus de cette époque se rangent des hommes de valeur, de vaillants missionnaires, de sages supérieurs, tels que les Nigro, les Paravento, les Criscuoli, les Costanza, les Lacerra, les Apicella, qui vécurent Irente ans avec le serviteur de Dieu, admirèrent son zèle, ses vertus, les miracles opérés par son intercession, et dont plusieurs furent témoins au procès de sa béatification. A côté de ces hommes de Dieu, dont la plupart verront l’aurore du siècle suivant , s’épanouirent des âmes choisies : les Gisone, les Cancer, les Gaudioso, les Minerviuo, les Horza, les Vincent Buonopane, et tant d’autres fleurs de sainteté que Dieu ravit prématurément à la congrégation pour en orner son paradis.
De ces nombreux novices, attirés les uns par la renommée des vertus d’Alphonse, les aulres par la grâce d’une mission, ceux-ci par l’influence d’un condisciple, ceux-là par un appel puissant de l’Esprit-Saint, beaucoup durent, pour suivre leur vocation, triompher des plus grands obstacles et même s’enfuir de la maison paternelle. Dans ce cas, les parents allaient parfois jusqu’à recourir à l’autorité des évêques et même à celle du souverain pour obliger leurs enfants à quitter le couvent. Or un premier trait du gouvernement d’Alphonse, c’était l’invincible fermeté avec laquelle il disputait aux parents et aux puissants les jeunes gens qui se donnaient à lui et imploraient sa protection. Il croyait qu’aucun homme sur terre n’a le droit de contrarier les desseins de Dieu sur les âmes, ni de forcer les âmes à dévier du chemin que la Providence leur a tracé pour arriver au salut éternel. À toutes les épo-
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quesil eut à combattre au sujet des vocations, mais surtout durant la période que nous décrivons.
En 1757 se présenta au noviciat le jeune Nicolas Mansione. Né en 17M, de parents pieux, Nicolas avait été élevé saintement. « Tout jeune encore, disait-il, je servais plusieurs messes chaque jour, et je jeûnais trois fois la semaine, comme c’était l’usage à la maison. » Très studieux, l’enfant surpassa bientôt tous ses condisciples et manifesta le désir d’embrasser l’état ecclésiastique. A seize ans, il se sentit appelé à la vie religieuse, mais son père, sa mère et ses trois sœurs ne prétendaient en aucune manière se séparer de lui. Il profita d’une absence de son père pour effectuer son dessein. Un jour il déclara nettement qu’il allait à Pagani solliciter son admission dans l’institut. Aussitôt éclatèrent les cris et les lamentations. Sa mère le retint par un bras, ses sœurs s’attachèrent à ses vêtements, si bien que le jeune homme, exaspéré, hors de lui, saisit un couteau sur la table et le brandit en l’air comme s’il eût voulu frapper. S’étant ainsi arraché de leurs mains, il s’enfuit, mais ses sœurs le suivirent bien loin en sanglotant et en l’appelant par son nom. Il s’élança sur une voiture, mais le cocher, témoin de cette scène, le supplia aussi de rebrousser chemin par pitié pour sa mère et ses sœurs. Celui qui ne veut pas laisser pour moi son père , sa mère et ses sœurs, nest pas digne de moi , pensait Mansione, et cette parole du Maître soutint son courage. A Pagani une nouvelle épreuve l’attendait. Alphonse se trouvait à Naples. Après avoir examiné le jeune homme, les consulteurs lui déclarèrent qu’étant fils unique, peu avancé dans les études, en guerre avec toute sa famille, ils n’osaient le recevoir. Toutefois ils lui conseillaient d’attendre le retour du recteur majeur. Alphonse revint quelques jours après, examina le postulant à son tour, et lui dit : « Je te reçois : la Madone te veut dans la congrégation. » Nicolas Mansione entra au noviciat le 29 juin 1757, et mourut à Nocera le 13 décembre 1823, après avoir passé quatre-vingt-deux ans sur la terre, dont soixante-six dans l’institut. La Vierge Marie avait éclairé le saint fondateur sur l’avenir de ce jeune homme qui devait être l’un de ses successeurs dans le gouvernement général de la congrégation.
En 1753 arrivait à Pagani un jeune séminariste du diocèse de Muro, nommé François de Paule. Cousin des Blasucci, il avait connu par eux la congrégation et sollicitait son admission avec toute l’ardeur de ses dix-huit ans. Des faits saisissants attestaient sa vocation, en sorte qu Alphonse le reçut sans hésiter, mais des obstacles
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en apparence insurmontables retardèrent son entrée au noviciat. Non seulement ses parents s'y opposaient, mais l’évêque de Muro, qui voyait en François de Paule l’honneur de son séminaire, prit fait et cause pour les parents et déclara que, si le jeune homme quittait le diocèse, jamais il ne consentirait à l’ordonner. De là grand embarras pour notre saint, car s’il acceptait le postulant, il se mettait sur les bras un religieux à qui les portes du sacerdoce resteraient toujours fermées, et de plus il encourait la disgrâce de l’évêque et fermait lui-même à ses missionnaires l’entrée d’un diocèse où les âmes réclamaient leur secours. D’un autre côté, pouvait-il abandonner un jeune homme qui le suppliait d’avoir pitié de lui? « François de Paule, écrivait-il en 1755, ne me laisse pas de repos avec ses lettres. Il me fait vraiment compassion. S’il quittait de lui-même la maison paternelle et venait me trouver ici, je ne le renverrais pas, mais je n’ose lui écrire dans ce sens, car mes lettres pourraient être mal interprétées, » Après deux ans de luttes, François s’enfuit du séminaire et se réfugia â Ciorani. L’évêque menaça de recourir au roi. Alphonse le prévint, courut à Naples, et disposa le ministère en sa faveur, si bien que le jeune homme entra au noviciat, et, après un an d’épreuve, fit profession. L’évèque ne se tint pas pour battu : il déclara qu’il refuserait absolument les lettres dimissoriales sans lesquelles son diocésain ne pouvait être ordonné. Cependant des amis du saint fondateur adoucirent le prélat, qui revint sur sa décision, mais en exigeant la promesse qu’aucun de ses sujets ne serait désormais admis dans l’institut sans son consentement. Alphonse le promit, persuadé que l’évêque, pour faire oublier cet abus de pouvoir, s’empresserait d’envoyer au couvent les postulants futurs, ce qui arriva en effet.
A la même époque, Alphonse soutenait une lutte semblable en faveur d’un jeune homme de Gava, Louis Capuano, qui, lui aussi, désespérant d’amener ses parents à reconnaître sa vocation, s’était enfui à Ciorani. Comme le père menaçait de demander main forte à l’autorité civile, Alphonse écrivit au postulant : « Courage, mon cher frère ; puisque le diable fait tant de fracas, on vous enverra sans doute, par ordre du roi, dans un monastère quelconque pour éprouver votre constance; mais recommandez-vous à la Madone, et ne craignez rien. Vos parents viendront vous y tenter; les religieux eux-mêmes rempliront peut-être près de vous l’office du démon, en vous représentant que vous allez causer la perdition de vos parents. Méprisez ces scrupules; si vos parents veulent se
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perdre, ce sera leur faute. Vous ne pouvez pas, pour leur plaire, renoncer à votre vocation et mettre en péril votre salut éternel. » Les parents renoncèrent à la violence pour employer la séduction :
« J'apprends, écrit Alphonse, que votre père et votre mère viendront à Ciorani vous tenter par leurs tendresses et leurs caresses ; soyez sur vos gardes, ce sera le dernier assaut. » Ainsi fortifié contre l’ennemi, ce jeune homme de seize ans resta inébranlable, prit Thabit de l’institut le 14 juillet 1756, et devint un des grands missionnaires de la congrégation.
Plus opiniâtre que les parents de Capuano, un certain scribe des tribunaux de Naples ne se borna point à de vaines menaces. Son neveu, Constantin Santorelli, qu’il avait fait étudier chez les jésuites, se distingua dans tous ses cours, lettres, sciences, philosophie, par la maturité de son jugement, son mépris des plaisirs mondains, et surtout sa profonde piété. A dix-huit ans, ravi des merveilles que les pères de l’institut opéraient dans une mission, il résolut de s’adjoindre à eux. Son oncle s’opposait ouvertement à son dessein. Sur l’avis de son confesseur, le. jeune homme en différa quelque temps l’exécution. Un jour qu’il exprimait à l’un des pères son ardent désir d’entrer au noviciat : « Mon fils, lui dit son interlocuteur, réfléchissez sérieusement. Cet institut est bien jeune et bien pauvre. On y travaille beaucoup et on y souffre encore plus. C’est un lourd fardeau que vous allez mettre sur vos épaules. — Mon père, répondit l’intrépide jeune homme, c’est justement pour cela que je l’ai choisi. Si le fardeau est lourd, Dieu me fera la grâce de le porter. » Son directeur spirituel lui dit enfin qu’il avait assez patienté, et qu’il pouvait traiter de sa vocation avec le père Margotta. Ce dernier conduisit le postulant à Nocera, où, après l’avoir examiné, Alphonse l’admit au noviciat. L’oncle irrité rédigea un recours au roi, qui décida l’internement du jeune homme dans le couvent des minimes de Nocera, où l’on procéderait, sans violenter sa conscience, à l’examen de sa vocation. Son oncle, ses frères, ses amis, ne manquèrent pas d’accourir pour faire le siège de sa volonté : mais, soutenu par les conseils et les prières d’Alphonse, Santorelli demeura invincible. L’évêque de Nocera, chargé de faire un rapport au roi, ne put que vanter l’inébranlable fermeté du jeune homme et applaudir à sa résolution. Avec l’autorisation du monarque, Santorelli rentra au noviciat, fit profession en 1759, et devint un des sujets distingués de la congrégation.
A l’occasion de ces luttes en faveur des vocations, eut lieu, vers ce même temps, un fait des plus étranges. En l’année 1757 étu-
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(liaient au séminaire d’Avellino les deux frères Fabius et Vincent Buonopane, aussi remarquables par leurs talents que par leur piété. Fabius avait dix-sept ans, Vincent n’en avait que quatorze. Ils appartenaient à une noble et riche famille, très honorée dans le pays. Leur mère était morte deux ans après la naissance de Vincent, mais leur père, Pascal Buonopane, s’étant remarié , avait eu de sa seconde femme un grand nombre d’enfants. Or, après une mission à laquelle ils assistèrent, Fabius et Vincent, qui s’aimaient beaucoup, se décidèrent tous deux, sans se communiquer leurs pensées, à entrer dans la congrégation. Pendant les vacances, Fabius ayant obtenu de son père la permission d’aller faire une retraite à Caposele, dit à son jeune frère en l’embrassant : « Je m’en vais, mais pour entrer au noviciat. — J’irai t’y rejoindre, » lui répondit Vincent. En effet, Fabius sollicita son admission et fut envoyé par Alphonse au noviciat de Ciorani. Vincent rentra au séminaire d’Avellino, où il se distingua entre tous par une piété et une pureté véritablement angéliques.
Pascal Buonopane, très hostile à la vocation de Fabius, l’avait cependant laissé goûter du noviciat, persuadé qu’il en fuirait bien vite les épreuves et les rigueurs. Mais voilà que le bruit se répand dans le pays que Fabius crache le sang et se meurt de consomption. Vite le pauvre père dépêche à Ciorani Vincent et son professeur pour lui ramener le malade. C’était une fausse alerte. Fabius se portait très bien et n’avait nulle envie de quitter le noviciat. Autre désappointement pour le professeur : au moment de partir, Vincent déclara que, lui aussi, voulait rester à Ciorani comme novice, mais les pères refusèrent de le recevoir, au moins pour le moment, afin de ne pas exaspérer Pascal Buonopane.
Ils avaient bien raison, car en apprenant que Fabius restait an couvent et que Vincent voulait l’y rejoindre, le pauvre père entra dans une violente colère. Il renvoya Vincent au séminaire, protestant que jamais il ne consentirait à son entrée en religion. Quant à Fabius, il résolut d’employer le moyen suprême pour l’empêcher de prononcer ses vœux, c’est-à-dire de recourir au roi; et afin d’agir plus efficacement sur le conseil, il s’entendit avec le baron Sarnelli, dont il connaissait l’animosité contre les pères de Ciorani.
Il en était là lorsque, le vendredi 17 novembre 1758, aux premières lueurs du jour, étant assis sur son lit, il aperçut dans sa chambre un inconnu portant le costume des missionnaires du Très- Saint-Rédempteur. A peine eut-il levé les yeux sur lui qu’il en-
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tendit sortir de sa bouche ce sévère avertissement : « Cessez de pousser votre fils Fabius à sortir du noviciat; de même, ne vous opposez plus à la vocation de votre fils Vincent, car c'est Dieu qui l’appelle à la congrégation pour en faire un saint. Le Seigneur vous éprouvera prochainement dans vos autres enfants, mais résignez-vous à sa sainte volonté ; il vous donnera d’autres fils pour remplacer ceux qu’il vous demande. » Ces paroles prononcées d’une voix claire et distincte, l’inconnu disparut. Pascal, abasourdi, se demandait s’il veillait ou s’il rêvait, s’il avait vu un être réel ou un fantôme créé par son imagination; mais il ne tarda pas à être fixé sur ce point. Quelques heures après l’apparition, un de ses fils, âgé de cinq ans, tomba dans une chaudière d’eau bouillante et ne survécut pas vingt-quatre heures à cet accident. N’était-ce pas l’épreuve annoncée par le mystérieux visiteur? Dès ce moment, Pascal cessa de contrarier la vocation de ses fils. Il ne fut plus question de recourir au roi, et le baron Sarnelli du rentrer dans ses cartons la requête insidieuse qui servait si bien ses rancunes. Fabius prononça ses vœux de religion le 25 décembre 1758. La maison de Buonopane devint l’hôtellerie charitable des compagnons d’Alphonse, quand la nuit les surprenait dans leu re courses apostoliques. Toujours Pascal se faisait une fête de leur préparer le vivre et le couvert. Toutefois il lui en coûtait trop de se séparer de son petit Vincent, son idole, son ange, le portrait de celle qu’il avait perdue. Il se disait que, faible de complexion comme sa mère, l’enfant ne pourrait jamais supporter le régime austère du couvent. Il le tint ainsi trois années encore au séminaire d’Avellino, où Vincent fit d’admirables progrès dans la vertu et s’affermit de plus en plus dans la volonté de se donner tout à Dieu Mais comment triompher de l’amour paternel et de ses résistances? Fabius exposait un jour â Alphonse les difficultés que rencontrait son frère pour répondre à l’appel de Dieu : « Nous sommes tous des fugitifs, répondit le saint; le pauvre enfant devra sans doute faire comme nous tous, c’est-à-dire se sauver de la maison paternelle. » Mais Dieu en disposa autrement. Un soir Vincent, retiré dans sa chambre qu’il avait transformée en oratoire, priait avec ferveur devant son crucifix. Il demandait à Dieu de toucher le cœur de son père, puis, s’armant d’une grosse corde, il commença à se flageller sans pitié. Comme la chambre se trouvait dans la partie la plus reculée de la maison, il ne pouvait être entendu; mais Dieu voulut qu’à ce moment-là même Pascal se rendit dans le quartier. Le bruit de la discipline ayant attiré son attention, il
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ouvrit la porte, et il vit son fils cinglant d’une grêle de coups sa chair innocente. Sans dire mot il s’éloigna en pleurant et en murmurant : « Va, mon fils, où Dieu t’appelle ! » A quelque temps de là, une caravane de missionnaires, en route pour la Fouille, s’arrêta chez Pascal pour y passer la nuit. Le lendemain, au départ des pères, Pascal dit au supérieur : « Prenez avec vous mon Vincent, et conduisez-le au noviciat d’Iliceto. »
Ainsi se termina la lutte. Vincent prit l’habit du Très-Saint-Rédempteur le 25 décembre 1761, et devint un saint, selon que l’avait prédit l’apparition. Du reste, la prophétie se vérifia de point en point. Pascal eut encore trois fils, dont l’un entra aussi dans la congrégation. Quant à l’identité du personnage mystérieux qui lui avait ainsi révélé l’avenir, Pascal ne la connut que sept ans après. En 1768, accompagné de Fabius, il conduisait un de ses fils au séminaire de Noie. Il lui prit envie de pousser une pointe jusqu’à Arienzo pour y faire la connaissance d’Alphonse, qu’il n’avait jamais vu. Le saint fondateur, alors évêque de Sainte- Agathe, habitait Arienzo. Pascal s’entretint longtemps avec le serviteur de Dieu et se recommanda vivement à ses prières. Or on remarqua que, pendant tout son séjour dans le palais épiscopal, il se montra, contrairement à son habitude, taciturne et pensif. On le voyait souvent absorbé en lui-même et les yeux pleins de larmes. Et comme on lui demandait la raison de son émotion, il répondit : « Comment en serait-il autrement!... En voyant les traits de l’évêque j’ai reconnu celui qui m’apparut le 17 novembre 1758. » Toutes les particularités de l’apparition d’Alphonse à Pascal Buonopane ont été racontées bien des fois par Pascal lui-même à ses confidents, et par le père Fabius, en 1788, au procès de béatification K
On voit par ces exemples avec quelle sainte ténacité Alphonse revendiquait les enfants que Dieu destinait à sa famille, et, pour le dire en passant, avec quelle énergie Dieu lui-même tient aux vocations qu’il a déterminées, puisqu’il emploie tous les moyens, y compris le miracle, pour arriver à les fixer; d’où il est facile de conclure combien sont coupables les parents qui, par des vues purement humaines ou par une aveugle tendresse, s’opposent aux desseins du ciel sur leurs fils ou leurs filles.
En constituant cette famille spirituelle, le saint fondateur n’avait d’autre intention que de sanctifier ceux qui se donnaient à lui, afin de travailler par eux à la sanctification du monde. Il voulait que
1. Summ ., page 692. Fabius Buonopane assista à la bienheureuse mort d'Alphonse, et mourut lui-même, en 1796, de la mort des justes.
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ses enfants fussent des saints, mais il le voulait avec cette persévérante énergie qui est le fruit de l’amour véritable. Nul n’a pu répéter plus sincèrement que lui ce mot de l’Apôtre : Mes petits enfants , je vous porte dans mon cœur , jusqu'à ce que le Christ soit formé en vous, le Christ de ses méditations, le Christ des douze vertus constituant sa règle, de la pauvreté poussée jusqu’au dénûment, de l’humilité jusqu’à l’abjection, de l’obéissance jusqu’au sacrifice complet de la volonté propre, de la mortification jusqu’au crucifiement du corps et des sens, et par-dessus tout de l’observance régulière jusqu’à la réalisation du mot de Jésus : Je fais toujours ce qui plaît à mon Père . Cette sainteté, but suprême de la vie religieuse, il la voulait pour les siens et en imposait la pratique avec douceur mais avec fermeté.
Ceux qui ont vécu avec lui s’accordent tous à le représenter comme un père plein de bonté et d’affabilité. C’était là le fond de son caractère, et, comme il le dit lui-même, s’il était naturellement porté à excéder, c’était plutôt en condescendance qu’en sévérité. Cette bonté se reflétait sur sa figure. « Dans sa physionomie toujours calme, dans ses traits empreints de sérénité, il y avait, ainsi que l’exprime Villani, comme un air de paradis qui impressionnait vivement les âmes et les attirait à lui. » Villani s’étonne même qu’avec cette bonté de cœur, ce caractère plein de douceur et de suavité, ces rapports toujours dignes et toujours agréables, le serviteur de Dieu n’ait jamais conçu d’affection particulière pour qui que ce fût, et que personne au monde ne se soit attaché à lui d’une manière naturelle C’est que les saints, transfigurés par la charité, aiment divinement comme Jésus luimême, et se font tout à tous pour attirer les âmes, non à eux, mais à Dieu seul ; et, d’un autre côté, devant un saint les âmes éprouvent, non une affection naturelle, mais ce sentiment supérieur qu’on appelle la vénération.
Alphonse n’avait donc aucun effort à faire pour gouverner avec douceur, mais jamais cette douceur ne dégénérait en faiblesse. Ne connaissant ni sympathies ni antipathies, il ne voyait dans ses sujets que des âmes à sanctifier. Chargé de les diriger dans le droit chemin, il ne pactisait ni avec les fautes ni avec les défauts. Il excitait les uns, reprenait les autres, punissait les récalcitrants, et chassait les incorrigibles afin d’empêcher la contagion de l’exemple. Il agissait de la sorte avec tous les membres de l’institut, frères