Lettre du 4 novembre
SUPRÊME APPEL
pas dupe de son imagination, peut-être même de l'esprit malin? Comme membre de la Propagande, un champ immense s'ouvrait devant lui à Naples comme dans la province : devait-il et pouvait-il abandonner le certain pour l'incertain, l'œuvre que Dieu lui avait mise en main pour une autre dont l'existence restait problématique? En tout cas, concluait Alphonse, une question de cette importance demandait beaucoup de prières et de longues réflexions. Quant à lui, si bien établies que pussent être les révélations de la sœur, il serait toujours enfant de l’obéissance, et ne ferait jamais un pas dans cette voie nouvelle sans l’assentiment de son directeur.
L’évêque de Castellamare abonda dans le sens de son très prudent interlocuteur. « Consultez votre directeur, répondit-il, c'est dans l'ordre. J'ai acquis la certitude que l'appel vient de Dieu, et par conséquent je n'ai aucune inquiétudesur la réponse qui vous sera donnée. » De retour à Naples, notre saint s'empressa de soumettre toute l’affaire au père Pagano. Celui-ci, contrairement aux espérances de Falcoia, désapprouva complètement le projet en question, et déclara même ne plus vouloir en entendre parler. « C'était là, disait-il, une machination diabolique pour détourner Alphonse de ses fructueuses prédications. Sous quel étendard, si beau qu’il fût, remporterait-il des victoires plus glorieuses pour Dieu et plus avantageuses pour les Ames? La nouvelle milice sortirait-elle jamais des futurs contingents? Il était très permis d’en douter. D'ailleurs, existât-elle de fait, la chétive santé de son chef ne lui permettrait pas de guider à travers les vallées et les montagnes ces apôtres d’un nouveau genre : c’est donc pour vous un devoir, conclut Pagano, de rester ce que vous êtes, sans plus songer à changer de vie. »
Habitué dès son jeune âge à considérer la volonté de son directeur comme la volonté de Dieu, Alphonse s'efforça d'oublier tout ce qui concernait le nouvel institut, mais ce fut en vain ; il se trouva dans l'impossibilité de penser à autre chose. A chaque instant passaient et repassaient devant les yeux de son esprit ces religieux voués à l'imitation de Jésus-Christ, ces missionnaires du peuple rassemblant les pauvres abandonnés pour leur enseigner les vérités du salut, ces hommes de Dieu ramenant à Jésus-Christ des enfants qui ne connaissaient plus leur Père, tels que les chevriers de Sainte- Marie des Monts. L'idée que le ciel l'appelait peut-être à ce genre de vie sublime l’obsédait tellement que, peu de jours après la consultation dont nous venons de parler, il retourna chez son directeur pour lui manifester ses perplexités. Quelle ne fut pas sa stupéfaction d'entendre le père Pagano, subitement transformé, approuver
LES APPELS MYSTÉRIEUX
hautement ce qu’il avait traité de folie quelques jours auparavant! Aux doutes et inquiétudes de son pénitent il répondit que l’idée du futur institut venait évidemment de Dieu. Les nouveaux missionnaires lui procureraient une grande gloire, ils seraient l’instrument du salut pour des millions d’àmes. Alphonse ne devait pas craindre de s’engager dans la voie que le ciel ouvrait devant lui. Et comme ce dernier s’étonnait de voir son directeur, habituellement si ferme et si tenace, changer ainsi d'opinion en si peu de temps, Pagano répondit qu’il s'en étonnait autant et plus que lui, mais que telle était sa conviction arrêtée. Il n’ignorait pas, ajouta-t-il, qu’une telle décision l’exposerait au ressentiment de la Propagande, peutêtre aux reproches du cardinal Pignatelli, mais, en homme consciencieux, il devait dire la vérité, même à ses dépens. Toutefois, avant de trancher définitivement la question, il rengageait à prendre l’avis de quelques hommes éclairés.
Informé de ce qui venait de se passer, Falcoia lui conseilla d’ouvrir son cœur à Mathieu Ripa, leur ami commun, mais Ripa venait de quitter Naples pour se rendre à Rome, où l’appelaient de nouveau les intérêts de sa congrégation. Alphonse se résolut à consulter deux personnages vénérés dans toute la ville pour leur grande sainteté, le père Vincent Cutica, supérieur des lazaristes, et le père Dominique Manulius, provincial de la compagnie de Jésus. Après avoir examiné sérieusement le but particulier de l’institut projeté, les deux éminents religieux déclarèrent que cette œuvre intéressait au plus haut point la gloire de Dieu et le salut des âmes. En conséquence, tous deux engagèrent fortement le digne missionnaire à correspondre aux grands desseins de la Providence.
Plus la vocation divine paraissait se confirmer, plus Alphonse treüiblait à la pensée de sa faiblesse et de son incapacité. Pour mieux éclairer sa conscience et celle de son directeur, il voulut examiner de très près et par lui-même les révélations de Marie-Céleste. Falcoia lui avait bien raconté sommairement la vision de la sœur, mais, afin de mieux former son jugement, il désirait en connaître les diverses particularités. Accompagné de ses deux amis intimes, Mazzini et Mandarini, il se rendit à Scala, sans toutefois leur avouer le but de ce voyage, car il s’était promis de ne révéler son secret qu’après la décision du père Pagano. Nous allons voir que Dieu en disposa tout autrement.
Le lendemain de son arrivée, il entendit la confession des religieuses. Quand la sœur Marie-Céleste se présenta au saint tribunal, il commença par lui demander le récit détaillé de sa vision.
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La sœur obéit, puis lui déclara nettement, dit l’avocat au procès de béatification, « que, conformément à la volonté de Dieu clairement manifestée, il devait quitter la ville de Naples, où abondaient les ouvriers évangéliques , et fonder une congrégation de missionnaires dont la vocation spéciale serait de rompre le pain de la parole divine aux habitants délaissés des campagnes. « Je me connais moi-même, repartit Alphonse. J’ai la conscience de mon incapacité, et je ne puis croire que Dieu me demande une œuvre, selon moi, irréalisable. Vous aurez certainement pris pour des illuminations divines les rêveries de votre imagination. » La sœur persista dans son affirmation que Dieu voulait pourvoir au salut des pauvres campagnards, et l’avait choisi, lui Alphonse, pour exécuter ce dessein. Là-dessus s'engagea entre elle et lui un débat assez animé, dont Mazzini raconte ainsi les suites :
« J'étais à la chapelle, dit-il, pendant que le serviteur de Dieu confessait les religieuses. Tout à coup je l’entendis élever la voix plus que de coutume. 11 parlait avec vivacité et semblait contester ce que lui disait sa pénitente. Les confessions terminées, nous rentrâmes à la maison que nous habitions. 11 s’enferma dans sa chambre et se mit à sangloter. De ma cellule j'entendais ses gémissements. Comme c’était l’heure du repas, je me permis de frapper à sa porte pour le lui rappeler. Le voyant tout en larmes, je lui demandai quelle était la cause de sa profonde tristesse. « L'altercation, lui dis-je, que vous avez eue tout à l’heure avec l’une des religieuses, n’y est peut-être pas étrangère. S’il ne s’agit pas d'un secret sacramentel, confiez-moi ce qui a pu provoquer cette pénible contestation, et peut-être cette confidence ramènera-t-elle le calme dans votre âme. — Figurez-vous, me répondit-il, que la mère Marie- Céleste soutient que je dois abandonner Naples pour fonder à Scala une nouvelle société religieuse, à l’effet d’évangéliser les campagnes. Telle est, me dit-elle, la volonté de Dieu sur moi. C'est une entreprise au-dessus de mes forces. D’ailleurs, vous connaissez mes travaux à Naples, les missions auxquelles j’ai l'obligation de participer, toutes les affaires dans lesquelles je suis impliqué. De là le trouble qui m’agite et les anxiétés sous lesquelles je succombe. Je ne vois pas moyen d’entreprendre cette œuvre, et je crains, si je ne l’entreprends pas, de résister à la volonté de Dieu. »
« Je m’efforçai de consoler mon pauvre ami et de relever son esprit abattu. Courage! lui dis-je, il n’y a pas lieu de tant vous tourmenter. Nous ne connaissons pas actuellement la volonté de Dieu : attendons qu’elle se manifeste. — D’ailleurs, s’écria-t-il en
SAINT ÀLI’ÜONSE DE UGUORI. — T. I. 7
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poursuivant son idée, où voulez-vous que je trouve des compagnons? — Qu’à cela ne tienne! répliquai-je, je serai, moi, votre premier compagnon. Allons donc prendre notre repas, puisque c’est l’heure, et laissons à Dieu le soin de tout arranger. »
« Ces paroles, ajoute Mazzini, lui rendirent un peu de calme. Il me suivit au réfectoire, où naturellement nous continuâmes l’entretien commencé. Quand Mandarini entendit parler d’un institut destiné à évangéliser les campagnes, il s’offrit aussitôt comme novice. Cette générosité de ses deux compagnons, en faisant luire à ses yeux quelque espoir de succès, ramena dans son cœur la paix et la joie. »
Le lendemain, dans un nouveau colloque avec la sœur, il se fit redire encore certains détails de la vision que l’intéressaient particulièrement, et la relation qu’il en fit à ses deux amis les impressionna tellement qu’ils se déclarèrent disposés è tout sacrifier pour s’enrôler dans la nouvelle milice. Tous trois s’en retournèrent à Naples avec l’intention bien arrêtée de commencerl’œuvre dès qu’ils y seraient autorisés par leur directeur respectif. A cet effet, Alphonse pria la sœur Marie-Céleste de lui envoyer par écrit un récit circonstancié de tout ce qu’elle avait vu et entendu, afin que le père Pagano, ayant sous les yeux toutes les pièces du procès, pût rendre son jugement en pleine connaissance de cause. En attendant, plusieurs missions qu’il dut prêcher dans la Pouille avec ses collègues de la Propagande l’arrachèrent pour quelques mois à ses graves préoccupations.
Au mois de janvier 1732, nous le trouvons à Nardo, ville épiscopale de huit mille âmes. Il y prêcha tous les soirs le grand sermon devant des foules immenses. Sa parole ardente produisit un effet prodigieux. Les pécheurs sortaient de l’église en se frappant la poitrine, même en se meurtrissant le front contre les murailles. Un jour qu’il avait dépeint le péché dans toute sa laideur, une dame, brisée de douleur, expira pendant le sermon. Jamais on n’avait vu pareil mouvement de conversion . Les religieuses de Sainte-Claire voulurent entendre ce prédicateur qui remuait toute la ville; il leur parut un séraphin dont les paroles, comme autant de flèches, perçaient les cœurs et les enflammaient de l'amour de Dieu. L’une d’elles, avancée dans la perfection, désira l’entretenir un instant, mais à peine eurent-ils échangé quelques paroles, qu’ils restèrent comme en extase en présence du Dieu dont leurs cœurs étaient également pleins.
De Nardo, Alphonse se rendit à Polignano, où la mission pro-
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duisit les mêmes fruits de salut. Dans celte ville se trouvait un couvent de carmélites infesté depuis longtemps par les esprits mauvais. Ses prières comme ses sages recommandations délivrèrent les religieuses de ce terrible fléau.
Pour se reposer de ses labeurs, Alphonse entreprit, à la fin de février, le pèlerinage de Foggia, qui, depuis une année, attirait le peuple chrétien de toutes les provinces du royaume. Le 20 mars 1731, vers neuf heures du matin, un épouvantable tremblement de terre avait failli ensevelir toute la ville sous ses ruines. Pendant que les maisons s’écroulaient écrasant des centaines de personnes, un prêtre intrépide courut à la collégiale, où l'on vénérait une Madone miraculeuse connue sous le nom de la Vieille-Image, et, comme l’église ébranlée menaçait ruine, il emporta le précieux tableau et le déposa dans l’église des capucins, au milieu d’un peuple qui fondait en larmes. Trois jours après, de fréquentes commotions du sol faisant craindre de nouveaux désastres, les habitants se portèrent en si grande foule au nouveau sanctuaire de la Madone, qu’il fallut élever un autel en plein air pour y placer la sainte image. C’était le Jeudi-Saint : tout le peuple avait les yeux tournés vers le tableau, entièrement recouvert d’une feuille d’argent1, à l’exception d'un creux de forme ovale à l’endroit de la tête, quand, pendant la sainte messe, la Vierge Marie apparut tout à coup dans cet ovale sous la figure d’une jeune fille de quinze ans, non en peinture mais avec tout le relief et l’incarnat d’une personne vivante. A cette apparition céleste, l’assistance poussa des cris de joie et de reconnaissance : n'était-ce pas l’arc-en-ciel après la tempête ? Ce miracle se renouvela les trois jours suivants et maintes fois encore dans le courant de l’année. De là les foules innombrables de pèlerins qui accouraient à Foggia de tous les points du royaume pour vénérer la Madone miraculeuse.
- Il n’en fallait pas tant pour attirer notre saint à l’autel de sa bonne Mère. A Foggia, il se trouva de suite en pays de connaissance, car cette ville dépendait alors de l’évêché de Troia, que son oncle, M** Cavalieri, avait illustré par ses vertus. Un chanoine, don Francesco Garzilli, intime ami de l’évêque défunt, tint à honneur d’héberger le pèlerin de la Madone. L’évêque lui-mème, Mpr Faccoli, en visite à Foggia, vint le premier présenter scs hommages au digne neveu de son saint prédécesseur, au zélé missionnaire que se disputaient la capitale et les provinces. Gentilshommes, prêtres