‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 3 sur 227 · VIII PRÉFACE · texte numérisé non relu

VIII PRÉFACE

pondre que notre mère s’appelle l’Église militante, et que beaucoup d’entre nous l’ont malheureusement oublié.

La plupart n’ont pas voulu comprendre que le cataclysme de 1 789 n’était pas une révolution comme on en a vu dans tous les temps, mais la Révolution des peuples contre Dieu et contre son Christ ou l’apostasie des nations. Aveugles volontaires, en présence des ruines qui s’accumulent, ils continuent de répéter « que le mal n’est pas si grand, que tous les siècles se ressemblent, et que les hommes ont toujours été les mêmes : maximes générales, dit avec raison le comte de Maistre, que la paresse ou la légèreté inventent pour se dispenser de réfléchir. » Ils dormiront dans leur optimisme jusqu’au jour où, la religion et la morale détruites, la société s’écroulera sous les coups du socialisme.

D’autres ne se font pas illusion sur la gravité du mal, mais ils le déclarent irrémédiable. Un pays socialement athée, disent-ils, est condamné à voir peu à peu les individus perdre la foi ; et l’histoire ne cite pas de peuples qui aient retrouvé la foi après l’avoir perdue. Avec la religion disparaît le patriotisme, et l’impiété amène l’invasion. C’est la loi providentielle contre laquelle aucune force humaine ne saurait prévaloir. Évidemment, avec d’aussi belles raisons, l’on est peu disposé à combattre : il ne reste qu’à se croiser les bras en attendant les barbares.

A l’encontre de ces désespérés se dressent les présomptueux. Ceux-là affirment d’un ton prophétique que la France de Charlemagne et de saint Louis ne saurait périr. La Révolution a beau déchristianiser : Dieu va la tuer par un miracle. La croix qui brille sur le dôme de Montmartre, c’est le signe de la victoire. — Oui, nous pouvons l’espérer, ce sera le signe de la victoire, mais à condition que, fidèles soldats du Christ, nous nous rangerons sous l’étendard sacré pour combattre l’ennemi.

Nous reconnaissons volontiers qu’au milieu de l’apathie générale, une phalange glorieuse n’a jamais consenti à désarmer. Mais, il faut l’avouer, les succès de ces militants n’ont pas égalé leurs efforts, parce qu’ils ne s’entendent pas sur la tactique à suivre pour vaincre l’ennemi. Les uns rompent ouvertement avec la Révolution ;

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les autres, croyant devoir la ménager, acceptent ses principes, vantent comme elle la liberté, le progrès, la civilisation moderne, adjurent même l’Église de se réconcilier avec le droit nouveau, de sacrifier ses immunités, et de se montrer moins intransigeante en fait de morale, d’ascétisme, d’exégèse, d’histoire, de traditions. En caressant le monstre révolutionnaire, ils se flattent de l’apprivoiser et même de le baptiser. On leur répond qu’il n’y a pas de conciliation possible entre le bien et le mal, entre Dieu et Satan, entre l’Église d’en haut et «elle d’en bas. On sait du reste que, depuis le Syllabus, la lettre pontificale sur l’Américanisme, et la magistrale Encyclique aux catholiques français sur la direction des études cléricales, le système des compromis est définitivement jugé. Ceux qui s’opiniâtreraient à suivre une tactique condamnée parleurs chefs ne seraient pas, dit Léon XIII, de la race des vaillants qui sauveront Israël.

De cet exposé je conclus que, si nous avons perdu bon nombre de nos positions, c’est parce que nous n’avons pas voulu les défendre assez vigoureusement ; et il est bien à craindre que la foi ne périsse dans notre pays si les catholiques encore fidèles à leur baptême ne s’unissent pas pour opposer une invincible résistance aux implacables persécuteurs de Jésus-Christ et de son Église. En temps de guerre, tout homme est soldat; en temps de persécution, tout chrétien doit dire comme les Machabées : Plutôt la mort que l’apostasie ! Moriamur in simplicilate nostrâ.

Cette croisade s’imposant plus que jamais comme une question de vie ou de mort pour l’Église de France, il s’agit de susciter de vrais soldats, des confesseurs de la foi et, au besoin, des martyrs. Or chacun le sait, le meilleur moyen de ranimer dans les cœurs la sainte flamme de l’enthousiasme chrétien, c’est de mettre sous les yeux des catholiques la vie et les combats de ceux qui se sont faits les chevaliers du Christ et de son Église. Aux premiers siècles, quand le sang coulait à flots, on lisait dans les assemblées les Actes des martyrs, et les hommes, les femmes, les enfants, entraînés par l’exemple, couraient au-devant des sup-

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plices. C’est précisément dans l’intention et avec l’espérance d’encourager prêtres et fidèles à combattre le bon combat que je livre aujourd’hui au public l’histoire d’un intrépide lutteur : saint Alphonse de Liguori.

Jetons un simple coup d’œil sur sa longue carrière, et nous nous rendrons compte des victoires que nous remporterions sur les ennemis de Dieu si nous savions lutter avec le même esprit, le même courage, les mêmes armes, que ce champion de notre sainte et noble cause.

Quand le jeune chevalier napolitain fut en âge de comprendre ce qui se passait dans le monde, trois espèces de sectaires , les jansénistes, les régalistes, les philosophes, travaillaient de concert à ruiner le catholicisme. Voltaire et Rousseau semaient partout les principes de la Révolution qui opprime aujourd’hui le monde entier. N’ayant au cœur qu’une passion : propager le règne de Jésus-Christ en sauvant lésâmes rachetées par son sang, Alphonse abandonna son palais, son droit d’aînesse, ses espérances d’avenir, suspendit son épée à l’autel de Notre-Dame de la Merci, et entra dans la milice sacrée afin de porter secours au peuple de Dieu.

Chrétien dans toute la force du terme, il se choisit des armes de bonne trempe. Pour vaincre Satan et ses suppôts, il faut le bras de Dieu. Notre chevalier en est intimement persuadé, aussi est-il avant tout l’homme de la prière. Il combat comme Josué, mais il prie comme Moïse. De plus, sachant que, pour vaincre à coup sûr, la pénitence qui expie doit se joindre à la prière qui supplie, il saisit cette seconde arme et devient par ses austérités semblable aux anachorètes du désert.

Revêtu de cette céleste armure, il prend son glaive et marche à l’ennemi. Son glaive, c’est le glaive de la parole, non pas le glaive émoussé des rhéteurs, mais celui du grand Apôtre, qui pénètre jusqu'à la division de l’âme et de l’esprit, et brise toutes les résistances.

Mais à qui s’adresse cette parole apostolique, que le monde ne connaissait plus guère? Alphonse va droit au peuple, aux pauvres, aux abandonnés. 11 se dit que les grands et les riches ne

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manqueront jamais de prédicateurs : pour lui, il prêche aux lazzaroni sur les places publiques de Naples, aux marins des côtes d’Amalfi, aux paysans des vallées, aux pâtres des montagnes, et si de temps en temps il parait dans les chaires de la capitale, c’est, comme Jésus à Jérusalem, pour reprocher aux heureux du siècle leurs vices et leurs désordres. Partout on l’acclame ainsi qu’on acclamait le Maître; partout on vénère le saint, le thaumaturge, le prophète, car Dieu est visiblement avec lui, et la Vierge daigne l’illuminer, pendant qu’il prêche au peuple, d’un éclat tout céleste.

Toutefois il rêve de plus amples conquêtes. Le soldat se fait capitaine et fonde la congrégation du Très Saint-Rédempteur : toute une armée qu’il pénètre de son esprit, et dont les membres s’en iront comme lui, le chapelet en main, la croix sur la poitrine, à la poursuite des âmes, non plus dans un royaume, mais dans le monde entier. Ce dessein paraît impossible à réaliser, mais en dépit du régalisme, des lois oppressives, de procès qui durent vingt ans, il triomphe de toutes les oppositions par le prestige de sa sainteté.

Ce n’est pas encore assez pour son grand cœur : il veut que tous les chrétiens se pénètrent de son esprit chevaleresque. Par ses nombreux écrits adressés aux diverses classes de la société, il s’efforce de réveiller partout la foi, l’amour de Jésus-Christ, le zèle pour le salut des âmes. Ses chaleureuses exhortations vont trouver les évêques dans leurs palais, les prêtres dans leurs presbytères, les religieux et les religieuses dans leurs cellules, les rois eux-mêmes sur leurs trônes.

Afin de le donner en exemple aux pasteurs , Dieu le fait évêque. En quelques années, il défriche un champ couvert de ronces et d’épines, sème dans les cœurs la bonne semence, extirpe les vices et les scandales, transforme son clergé, change en un mot la face de son diocèse.

0 travaillait ainsi par la parole et par la plume à la propagation du règne de Dieu, quand tout à coup un cri retentit à ses oreilles : « Écrasez l’infâme! » C’était la horde de Voltaire qui attaquait

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Jésus-Christ, l'Evangile, l’Église , tous nos dogmes sacrés, pendant que le jansénisme continuait à ruiner la morale et les sacrements. Alphonse saisit sa plume, comme le patriote son épée quand le pays est en danger, et, trente ans durant, sur tous les champs de bataille, il fait face à l’ennemi. Écoutons l’immortel Pie IX plaçant sur le front de l’intrépide champion l’auréole du Docteur :

« Le Christ reste fidèle à son Église, s’écrie le pontife. Au moment où les novateurs du siècle passé endoctrinaient et pervertissaient les âmes, par une disposition toute particulière de la Providence, apparaît Alphonse-Marie de Liguori, qui combattit le bon combat pour la défense de l’Église de Dieu. Par ses doctes et laborieux ouvrages il extirpa jusqu’à la racine l’arbre empoisonné du jansénisme et en purgea le champ du Seigneur. Non content de cette victoire et n’écoutant que son zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, il écrivit une multitude d’ouvrages pleins de science et de piété, soit pour tracer aux théologiens une voie sûre entre les opinions trop larges ou trop rigides, soit pour défendre la foi catholique contre les sectaires, soit pour affirmer les droits du Saint-Siège, soit pour ranimer la piété dans le cœur des fidèles. A ce noble héros s’applique cet. éloge de la divine Sagesse : « Sa mémoire ne périra pas, son nom vivra de génération en génération, les peuples se raconteront les merveilles de sa vie, et l’Église chantera ses louanges. »

Et quand ce grand homme, apôtre, fondateur, évêque, ascète, moraliste, apologiste, eut ainsi pendant un demi-siècle soutenu l’Église et remué le monde, Dieu lui mit sur les épaules la croix de son divin Fils, et lui fit gravir, vingt ans durant, la montagne du Calvaire. Crucifié dans son corps comme le saint homme Job, Alphonse ne poussa pas une plainte. Crucifié dans son cœur jusqu’à se voir calomnié près du pape et chassé de la Congrégation dont il était le fondateur, il s’écria : Fiat! Crucifié dans son âme jusqu’à se sentir abandonné de Dieu lui-même, sur le bord de l’enfer, entouré de démons qui le poussent au désespoir, il accepte l’épreuve, triomphe de tous ses ennemis, et meurt en souriant à la Vierge Marie qui vient le chercher pour le conduire au ciel.

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Sur sa tombe se multiplient les prodiges. Le pape, qui l’a condamné, entreprend son procès de canonisation. Le peuple s’agenouille devant le saint, le clergé en fait le second ange de l’École, le Saint-Siège l’élève au rang des Docteurs de l’Église. Par ses livres comme par ses fils, Alphonse reste le vaillant soldat du Christ dans le monde entier.

La vie de ce grand saint est donc merveilleusement adaptée aux besoins de notre temps. En admirant les actes héroïques de ce chevalier chrétien, les indifférents se réveilleront du sommeil léthargique dans lequel ils sont plongés, les désespérés reprendront courage, les présomptueux continueront à compter sur Dieu, mais comprendront que nul n’a droit à l’assistance divine s’il ne paie de sa personne ; et enfin les catholiques plus ou moins séduits par l’illusion libérale apprendront du saint Docteur à mourir plutôt que de transiger avec la Révolution ou de céder à Satan un seul des droits qui appartiennent au Christ et à son Église. Puissent les fortifiants exemples et les salutaires leçons de l’homme de Dieu former une véritable armée de valeureux croisés et préparer ainsi la restauration du règne de Jésus-Christ.

Cette restauration, sans laquelle tout est perdu, serait-elle donc impossible? Il y a douze ans j’écrivis l’histoire de Garcia Moreno, le président-martyr, pour prouver le contraire. Un homme d’énergie, appuyé par une petite armée de braves, balaya les tyranneaux de la Révolution qui opprimaient son pays depuis un demisiècle. Au milieu des nations sans Dieu, il gouverna comme Charlemagne et saint Louis. Son peuple redevint le peuple du Christ, et sa République s’appela la république du Sacré-Cœur. La Révolution l’assassina, mais en mourant il s’écria : a Dieu ne meurt pas ! »

Et en effet, Dieu vit toujours pour aider ceux qui travaillent à sa gloire et au salut des âmes. Dieu veut sauver la France et lui envoyer une Jeanne d’Arc ou un Garcia Moreno, mais à la condition que nous le mériterons. En 1870, Dieu nous offrit la délivrance, mais les Français préférèrent au règne de Dieu le règne de la Révolution. Pour que Dieu sauve la France, il faut qu’elle

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se convertisse, qu’elle rompe avec les doctrines d’impiété, qu’elle reconnaisse les droits du Christ et de son Église, et qu’au moins l’élite de ses enfants soit décidée à les reconquérir, même au prix de leur sang. En formant cette armée de vrais chrétiens, Alphonse de Liguori préparera les voies au futur libérateur. .

Un mot seulement, en terminant cette courte préface, sur les sources de cette nouvelle histoire. Grâce à la vénération qu’il excitait de son vivant, les actes et les paroles de saint Alphonse ont été religieusement recueillis et notés par ses contemporains. Un de ses religieux, le père Tannoia, qui vécut quarante ans avec lui, nous a laissé, dans ses Mémoires sur la vie et la congrégation d’Alphonse- Marie de Liguori un portrait fidèle de son maître et ami. Pour combler les lacunes de cet ouvrage et corriger certaines erreurs de l’auteur, j’ai trouvé dans nos archives dix volumes infolio de documents authentiques, classés et annotés de nos jours par un savant confrère qui, tout dévoué au saint fondateur, n’a point hésité à consacrer une partie de sa vie à ce travail de bénédictin. De plus, j’ai pu consulter les vingt-quatre volumes contenant les dépositions d’une centaine de témoins qui, aux divers procès de canonisation, ont raconté, sous la foi du serment, les actes et les vertus du saint. D’autre part, l’étude de ses nombreux ouvrages de dogmatique, de morale, d’ascétisme, m’a singulièrement aidé à comprendre les éloges prodigués par l’Église au saint Docteur. Enfin, sa correspondance spirituelle et scientifique, publiée récemment, m’a fait mieux connaître encore sa vie intime et sa vie d’écrivain.

Tels sont les documents qui m’ont fourni les éléments de cette histoire. En l’écrivant, j’ai essayé de faire revivre sous nos yeux le gentilhomme, le religieux, le fondateur, l’évèque, le champion de l’Église, au milieu de ses contemporains et des multiples événements auxquels il a été mêlé. Le saint ayant travaillé toute sa vie à régénérer la société décadente du dix-huitième siècle, je n’ai pu montrer son action sans découvrir quelque peu les plaies de ce siècle en décomposition . L’Église n’a pas besoin de nos mensonges,

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disait dernièrement Léon XIII, et si l’on voit de l’ humain dans ses ministres, on n’en comprend que mieux la toute-puissance de Celui qui la soutient par la seule force de son bras.

D’un autre côté, pour faire connaître le Docteur de l’Église, j’ai dû envisager le rôle du théologien et du moraliste. Toutefois cet ouvrage s’adressant aux laïques comme au clergé, je me suis borné à exposer le grand travail du saint sur la morale it son système sur les opinions probables. Je n’ai fait aucune allusion aux controverses modernes sur ce dernier point, me réservant de traiter cette question dans un ouvrage spécial.

Et maintenant je demande à Dieu de bénir cette histoire et de la rendre utile à sa gloire et au salut des âmes. « Seigneur, dirai-je avec saint Alphonse, au livre de la Vérité de la Foi, vous avez banni du monde l’idolâtrie, et sur ses ruines vous avez planté la vigne de votre Église. Vous l’avez si bien enracinée qu’elle a étendu ses rameaux dans le monde entier. On a vu la Croix de votre Fils partout adorée, et son saint Évangile porté chez tous les peuples. Mais le féroce sanglier est sorti des forêts, et la cruelle hérésie a dévasté votre vigne. Exterminavit eam aper desylvd. Étendant jour par jour ses ravages, on peut dire qu’à peu d’exceptions près, l’infidélité désole tous les pays de l’Europe. Seigneur, visitez votre vigne, visita vineam istam, réparez les brèches faites à votre Église, sauvez de la fureur des ennemis vos saintes Écritures, vos commandements, en un mot toutes vos vérités saintes, qu’ils méprisent et tournent en dérision. Par amour pour votre Fils bien-aimé, qui a planté cette vigne au prix de ses sueurs et de son sang, dirigez, conservez votre sainte Église et daignez humilier ses ennemis, inimicos sanctæ Ecclesiæ humiliare digneris, te rogamus, audi nos.

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