‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 43 sur 227 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

LE PROBLÈME DU RECRUTEMENT

Moisson abondante et pénurie d’ouvriers. — Le clergé de Naples. — Beaucoup de chapelains, peu de confesseurs et de prédicateurs. — Les titres d’ordination. — Pourquoi Sportelli ne trouve pas d’évêque pour l’ordonner. — Francesco Yiva. — Un essai de Juvénat. — Judicieuse observation de Falcoia. — Alphonse, maître des novices. — Nombreuses défections. — Michel de Alteriis. — Tyrannie et châtiment de son père. — Encouragements et prédictions de Falcoia.

A mesure qu’Alphonse parcourait la ville et les villages du royaume, il reconnaissait la nécessité d’une congrégation dévouée au salut des âmes abandonnées. La moisson était abondante, les épis parfaitement mûrs; mais, comme au temps de Notre-Seigneur, les moissonneurs faisaient défaut. A la fin de l’année 1734, après avoir prêché les saints exercices au séminaire de Cajazzo, il reprit, avec sa petite troupe, le cours de ses travaux dans les campagnes. Durant quatre mois, il marcha de triomphe en triomphe. A Frondola, à Strongolagallo , village du diocèse de Cajazzo, les populations le reçurent comme un ange de Dieu. Aux premiers jours de 1735, on le retrouve avec Sarnelli et cinq prêtres auxiliaires sur cette belle côte d’Amalfi qui, plusieurs fois déjà, l’avait inondé de consolations. A Proiano, petit bourg de mille âmes poétiquement assis sur la pente d’une colline qui s’étend jusqu’à la mer, les habitants l’écoutent pleins d’enthousiasme et se convertissent en masse. Au bourg voisin de Vettica, le peuple, ravi de ses missionnaires, leur députe les notables de l’endroit pour les supplier de s’établir au milieu d’eux. La même demande leur est adressée à Positano. Les représentants de cette cité, forte de deux mille âmes, leur offrent une maison, une église, et même une rente à prélever sur leurs modiques ressources. A Cithara, gros bourg maritime, la population, plus qu’indigente au point de vue spirituel, s’ébranle à leur voix, et veut qu’un calvaire solennellement érigé rappelle à tous les souvenirs de la mission.

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La congrégation naissante voyait donc devant elle un champ immense à défricher. Le peuple, plein de foi, n'opposait aucune résistance à la parole de Dieu ; mais comment porter à ce peuple l’Évangile du salut? Alphonse n'avait, après deux ans d’eflorts, d’autre collaborateur que Sarnelli. Pietro Romano restait à Scala pour le service de la chapelle et des religieuses. Rossi, encore novice, s'occupait des constructions de la Villa des Esclaves. Sportelli, on le verra bientôt, ne trouvait pas d’évêque qui consentit à l’ordonner. Le problème du recrutement se dressait devant Alphonse comme un obstacle insurmontable, non seulement au développement, mais à l'existence de sa congrégation.

Les lecteurs étrangers aux choses napolitaines s’étonneront d’apprendre que, dans un royaume où l'on comptait cent cinquante mille prêtres sur quatre à cinq millions d’habitants*, Alphonse ne fût pas à même de trouver quelques collaborateurs à son œuvre de dévouement. La France ne compte pas cinquante mille prêtres pour ses trente-six millions d’âmes, et les missionnaires du peuple y abondent : comment donc expliquer qu’à Naples, avec cent cinquante mille prêtres pour cinq millions d’habitants, il y eût des multitudes d’âmes abandonnées, sans que personne voulût aller à leur secours? C’est un phénomène étrange sans doute, mais pour ceux-là seuls qui n’ont pas étudié la situation sociale et religieuse de ce pays au milieu du dix-huitième siècle.

La plupart des ecclésiastiques, n’ayant point charge d’âmes, n’exerçaient aucun ministère actif. Ils vivaient au sein de leur famille du produit de leur bénéfice. Aux beaux siècles de foi, les chrétiens, pénétrés de l'excellence et de la vertu du saint sacrifice, multipliaient les fondations de messes tant pour les vivants que pour les morts. Ces messes devaient être célébrées dans telle église ou telle chapelle déterminée. Les confréries, si nombreuses alors, avaient aussi leurs fondations et leurs chapelles, dont les revenus constituaient une chapellenie , c’est-à-dire un bénéfice au profit du prêtre qui en devenait le titulaire. La rente attachée aux fondations, bien que modique, suffisait à ce chapelain, qui trouvait chez les siens le vivre et le couvert. Or ces bénéficiers dont toutes les fonctions sacerdotales consistaient à monter chaque jour à l’autel ou à diriger une confrérie, n’étaient nullement disposés à quitter leurs parents, ni à travailler au salut des âmes par le ministère de la

1. D’après les statistiques du temps, il y avait alors dans le royaume de Naples 50.000 prêtres séculiers et 31.000 religieux ; en Sicile, on comptait 63.C00 prêtres ou religieux.

APOTRE ET FONDATEUR

prédication ou de la confession, ni même à faire des études suffisantes pour hasarder un examen de juridiction, de sorte que la pensée ne leur venait même pas de s’enrôler dans la. milice d’Alphonse. Ils se bornaient à suivre les exercices de la retraite qu’il ne manquait jamais de prêcher aux prêtres partout où se donnait la mission.

Quant aux ecclésiastiques chargés du ministère paroissial, ils étaient relativement peu nombreux. Il arrivait qu’une ville de plusieurs milliers d’habitants ne possédait que deux ou trois confesseurs. On comprend que ces curés ou vicaires, déjà trop rares, pourvus de bénéfices obtenus au concours après de longues études, n’eussent guère la tentation de quitter un poste lucratif pour se mettre à la recherche des chevriers égarés sur les montagnes de Cajazzo ou perdus dans la vallée de Tramonti. Si d’ailleurs quelques-uns d’entre eux se sentaient la vocation religieuse, ils avaient à choisir entre vingt ordres différents : bénédictins, chartreux, dominicains, franciscains de toute observance, prémontrés, jésuites, oratoriens, théatins, pieux-ouvriers, et beaucoup d’autres, tous bien établis, dûment approuvés par l’autorité civile et religieuse, parfaitement rentés, et pourvus de fondations dans toutes les provinces du royaume. A moins d’un attrait exceptionnel, le prêtre allait tout naturellement à l’édifice solidement appuyé, dont le passé répondait de l’avenir, plutôt qu’à la chétive masure dont les murs sans appui menaçaient de tomber au premier coup de vent.

Les amis les plus intimes du nouveau fondateur reculaient devant cette perspective peu encourageante. Un certain Francesco Viva, qu’ Alphonse appelait familièrement son cher Ciccio, lui avait promis son concours. Il se croyait appelé à la congrégation, mais il retardait toujours son entrée. Alphonse le pressait de s’exécuter, mais, comme précédemment don Joseph Cerchia, le cher Ciccio restait sourd. Il finit par avouer que l’œuvre, dénuée de tout secours humain, ne lui paraissait pas viable. Cependant il voulait encore réfléchir, disait-il, avant de prendre une résolution définitive. A toutes ces tergiversations Alphonse répondit par des sentiments d’inébranlable confiance.

« Vous croyez, lui écrivait-il, l’œuvre impossible aux hommes; mais le Sauveur Jésus n’a-t-il pas dit : « Tout est possible à Dieu. » Vous me demandez quel est mon appui. Je réponds : Dieu seul. Citez-moi une œuvre surnaturelle de quelque importance, établie par des moyens humains. Quels sont les appuis humains, s’il vous plaît, qui soutinrent les fondations de saint François, de saint Jean de

LE PROBLÈME DU RECRUTEMENT

la Croix, de sainte Thérèse? Tel prêtre, me dites-vous, a pour son œuvre plus de ressources que moi : j’en conclus que je dois espérer plus que lui car Dieu tire du néant les grandes œuvres afin de montrer à tous que la gloire en revient à lui seul. Connaissez- vous une entreprise plus dénuée de tout secours humain que la prédication de l’Évangile? Ah! mon pauvre Ciccio, votre langage montre assez que vous n’êtes point appelé à l’institut. Jésus n’v veut voir que des hommes morts à eux-mêmes et plus confiants en Dieu que dans les créatures.

« Vous voulez réfléchir encore, dites- vous, et vous décider ensuite. — Prenez garde de finir vos jours avant d’avoir fini de réfléchir. Évidemment il faudra des années pour asseoir l’institut. La réforme des carmes demanda cinquante ans d’efforts et de travaux. Supposez même que l'institut finisse avec nous : nous n’en aurons pas moins travaillé à nous sanctifier et à sanctifier les autres. Admettez, si vous voulez, que l’institut meure avant nous : aurionsnous donc à rougir d’avoir entrepris cette œuvre sainte dans le but de glorifier Dieu? Si les hommes nous blâment, Jésus-Christ nous glorifiera. Nos censeurs et nous-mêmes, mon cher Ciccio, nous verrons les choses d’un autre œil dans l’éternité, et nous saurons ceux qui sont le plus agréables à Dieu, des prêtres qui entrent dans la congrégation ou de ceux qui se plaisent à la discréditer. Du reste, sachez-le bien, l’institut ne périclitera que si nous nous défions de Dieu ou si nous mettons notre espérance dans les hommes. Nous le savons par notre propre expérience, car, pour avoir trop compté sur les moyens humains, nous avons déjà été menacés d’une ruine complète1. Si donc j’espère pour l’avenir de notre congrégation, c’est parce que je découvre en mes compagnons une confiance sans borne. Leur vol rapide vers les sommets de la perfection me ravit, et je suis vraiment confus de me trouver dans leurs rangs. »

Alphonse écrivait cette admirable lettre le 15 juin 173 V2. Quelques jours après, ayant reçu du chanoine Torni des réflexions aussi décourageantes que celles de Francesco Viva sur l’avenir de la congrégation, il les communiqua à Mgr Falcoia : « Allez de l’avant et ne craignez rien, lui répondit, l’évêque. L’œuvre ne serait pas de Dieu si pour l’établir vous n’aviez pas à lutter au dedans et au dehors. Méditez bien cette maxime quand on attaquera l’institut ou quand on vous attaquera, vous que la majesté divine a choisi pour être le

1. Allusion à Tosquez, admis peut-être trop facilement par Falcoia parce que son frère, puissant à la cour de Vienne, y aurait avantageusement négocié l'approbation de 1 institut.

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