‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 44 sur 227 · Correspondent generale , I · texte numérisé non relu

Correspondent generale , I

APOTRE ET FONDATEUR

principal constructeur de cet édifice ; vous dont le mandat est de porter le nom de Jésus aux peuples, aux nations et aux royaumes »

Cette magnanime confiance d’Alphonse et de son directeur paraîtra d’autant plus surnaturelle que le recrutement des sujets, très difficile dans le clergé, comme nous venons de le voir, était moralement impossible parmi les laïques, pour des causes diverses, mais surtout en raison de la difficulté presque insurmontable de promouvoir aux ordres sacrés les membres d’une congrégation non encore approuvée par l’Église.

Afin de conserver aux ministres des autels le décorum qui leur est nécessaire, le droit canonique interdisait très justement aux évêques de conférer les ordres sacrés à un clerc dépourvu de moyens d’exis tence suffisants. L’ordinand devait donc présenter à l’évêque un titre ecclésiastique, c’est-à-dire un bénéfice qui lui permit de vivre honorablement, par exemple une cure, un vicariat, une chapellenie. Quant aux religieux dépouillés de toute propriété par le vœu solennel de pauvreté, le titre de la profession religieuse qui leur donnait droit à la table commune, suffisait pour l’ordination. Il fallait doncà tout ordinand, pour être admis aux ordres sacrés, 1’un de ces deux titres : un bénéfice, ou le droit à la vie commune par la profession religieuse.

Or, au temps de saint Alphonse, il était fort difficile aux novices laïques de l’institut de se munir d’un titre valable pour arriver aux ordres sacrés. Un bénéfice à charge d’àmes impliquait la résidence, c’est-à-dire un genre de vie incompatible avec le ministère des missions. Quant aux bénéfices simples, certains exigeaient aussi la résidence du titulaire à cause des offices et des charges auxquels ils étaient annexés. D’ailleurs ils appartenaient pour ainsi dire de droit aux prêtres de chaque localité, et l’on regardait de mauvais œil, nous le verrons bientôt, l’étranger qui parvenait à se procurer la moindre chapellenie. A défaut de bénéfice, l’ordinand aurait eu pour vivre honorablement la ressource du titre patrimonial, qui longtemps avait suffi ; mais afin de ne pas multiplier le nombre des prêtres sans fonction, le saint Concile de Trente avait décrété que les sujets, même pourvus d’un titre patrimonial, ne pourraient être admis aux ordres sacrés que si leurs évêques respectifs jugeaient leur ordination nécessaire ou utile aux paroisses. Ce décret, rendu

1. Che siete stato scelto da S. D. Maesta per istrumento principale di questo edi fi cio, ed avete a portare il suo SS. Nome fra i popoli, genti et regione. (Leltre du 28 juillet 1734.)

LE PROBLÈME DU RECRUTEMENT

plus strictement obligatoire en ces derniers temps, coupait aux sujets de la congrégation toutes les avenues du sacerdoce. L’exemple de César Sportelli le démontra péremptoirement. 11 avait l’âge, la science, la vertu, mais il lui manquait un bénéfice. Comme il était riche, il se constitua un titre patrimonial et se présenta, pour être ordonné, à son évêque d’origine. Celui-ci refusa de l’admettre aux ordres sacrés, attendu que, possédant un nombre de prêtres suffisant, il ne jugeait pas cette ordination nécessaire ou utile à son diocèse. En vain employa-t-on tous les moyens pour lui procurer un bénéfice; en vain, s’appuyant sur les qualités de l’ordinand et les nécessités de l’institut, l’évêque de Cajazzo supplia-t-il la congrégation des Évêques et Réguliers de permettre, pour ce cas exceptionnel, une dérogation à la règle : toutes ces démarches restèrent infructueuses. Sportelli ne fut ordonné prêtre qu’en 1737, et grâce à une dispense que lui obtint Mfr Falcoia dans une visite ad limina. Cette aventure découragea tellement deux excellents jeunes gens, Philippe de Vih^et Janvier Rendina, qu’après deux ans de postulat, ils perdirent l’espoir d’arriver au sacerdoce dans la congrégation. L’un se fit prêtre séculier, et l’aulre, voulant à toute force rester auprès d’Alphonse, s'engagea dans l’institut comme frère servant.

En somme, le saint fondateur ne pouvait compter, pour augmenter le nombre de ses sujets, que sur certains prêtres héroïques, comme Rossi et Sarnelli. Les autres, attachés à leur bénéfice ou à leur famille, ne renonceraient pas aux avantages de leur position pour affronter les dures privations d’un couvent sans ressources et les fatigues d’un apostolat sans gloire. Mais alors, avec ses quelques sujets, comment prêcher des missions, pourvoir aux besoins des deux maisons existantes, et réussir à en établir une troisième qu’à tout hasard il venait d’accepter dans le diocèse de Salerne?

Certains jeunes gens sollicitaient leur admission, même avant d’avoir achevé leurs études littéraires. Malgré les difficultées cidessus mentionnées, il résolut, en cette même année 1735, de créer à la Villa des Esclaves un juvénat, où ces postulants, après une année de noviciat, poursuivraient le cours de leurs études. Il espérait que pendant ce temps de formation intellectuelle et religieuse, Dieu leur ouvrirait une porte pour arriver au sacerdoce. Ce plan de recrutement, très aventureux, ne plut pas à Falcoia. Le prudent directeur persistait à croire qu’il fallait se borner à recevoir des

1. Philippe de Vito se senlait d’autant plus poussé vers la congrégation du Saint-Sauveur qu’il avait deux soeurs au couvent de Scala, la mère Marie-Angèle du Ciel et la Mère Marie Rapbaél de la Charité, toutes deux modèles et soutiens de leur institut naissant.

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prêtres, ou tout au plus des clercs engagés dans les ordres sacrés, pourvus par conséquent d’un titre ecclésiastique, d’abord parce qu’il serait toujours très difficile de l’obtenir, et ensuite parce que ces jeunes gens, une fois leurs études terminées, seraient exposés à déserter l’institut, soit par amour désordonné de la famille, soit par l’appât d’un poste lucratif.

« Réfléchissez bien, mon cher Alphonse, écrivait-il le 1er janvier 1735, avant d’accepter des jeunes gens encore bien loin du sacerdoce. Ils entreront chez vous comme dans un séminaire afin d’étudier sans bourse délier. Dieu sait combien de fois les Pieux-Ouvriers ont été dupés sous ce rapport. Après avoir élevé, instruit, nourri ces jeunes novices, ils les ont vus déserter l’un après l’autre. Certainement si vous avez toujours affaire à des jeunes gens appelés de Dieu et non à des escrocs, cette éducation au couvent peut être excellente, parce qu’on y habitue cette jeunesse, encore maniable, à plier sous le joug de l’observance régulière, mais n’oubliez pas le péril car il est grand. Je voudrais du moins que, pour l’entretien de ces jeunes gens, un titre patrimonal fût consigné entre les mains du supérieur. Ce serait la pierre de touche des vraies vocations, tant pour les parents que pour les postulants eux-mêmes. Dans la primitive Église, ceux qui désiraient vivre en commun avec les apôtres, commençaient par déposer leurs biens aux pieds de saint Pierre, ce qui leur donnait droit à la table commune. Ce retour à la vie apostolique serait pour vous une grande sûreté. »

A ces observations très judicieuses Alphonse opposa la nécessité absolue de préparer des sujets à l’institut. 11 fut donc convenu qu’on recevrait les jeunes gens dont la vocation, après un sérieux examen, paraîtrait solide, et que, les prédications du carême terminées, on inaugurerait un noviciat à la Villa des Esclaves. Une dizaine de postulants en suivraient les exercices, notamment Mazzini et Rossi. Mazzini avait enfin obtenu de son directeur l’autorisation si longtemps refusée. Rossi se préparait à bâtir le chateau de l’âme décrit par sainte Thérèse, avec tout l’entrain qu’il mettait à élever les constructions de Villa. Un jeune prêtre d’Amalfi, don Innocenzo, plusieurs fois auxiliaire d'Alphonse dans les missions, attendait également avec impatience les jours bénis de la solkude. Don Joseph Panza, l’ancien compagnon d’Alphonse à Sainte-Marie des Monts, hésitait depuis trois ans à franchir le seuil du couvent, mais l’entrée de Mazzini, son autre ami de cœur, paraissait devoir fixer sa trop longue indécision. Enfin le diacre Julius Marocco, d’une très honorable famille de Cajazzo, venait d’entrer à Villa

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malgré l'opposition de ses parents, qui, en vertu du droit de patronage, ambitionnaient pour leur fils le primiciérat de la cathédrale. A ces cinq novices, engagés dans les ordres sacrés, devaient se joindre Michel de Alteriis1, deux jeunes gens d’Amalfi, Angelo et Pietro, Crescenzo Camardelli, et plusieurs autres dont les noms ne sont pas arrivés jusqu'à nous.

Le noviciat s’ouvrit au commencement d’avril, mais, première déception, plusieurs des prêtres et laïques attendus manquèrent au rendez-vous. Après quelques jours passés à Villa, don Innocenzo trouva que la vie austère du couvent ne convenait pas à son tempérament et reprit le chemin d'Amalfi. Don Joseph Panza, plus hésitant que jamais, ajourna de nouveau sa grande résolution. Parmi les jeunes gens, quelques-uns reculaient aussi devant le sacrifice. Désolé, Alphonse fit part de sa déconvenue à son directeur, qui lui répondit : « Adorons la divine Providence et soumettonsnous à ses décrets. Cela nous montre qu'il faut bien éprouver les vocations et ne pas trop compter sur les élans de ferveur que produisent naturellement les exercices d’une mission. Du reste, ne vous chagrinez par outre mesure de ces défections : ceux que Dieu vous donnera lui-même, personne ne vous les enlèvera2. »

Alphonse se mit à l’œuvre avec la volonté bien arrêtée de faire de chaque novice un saint religieux. Sans doute il brûlait de multiplier les ouvriers évangéliques, mais avant tout il voulait de vrais imitateurs de Jésus, le premier prédicateur de l’Évangile. « Quand j’entrai dans la congrégation, dit le frère Janvier Rendina, notre fondateur m’adressa cette parole : « Frère, veux-tu devenir un saint? Si oui, sois le bienvenu ; si non, retourne d’où tu viens. » Et quand plus tard, ajoute-t-il, j’allais me plaindre à lui de mes peines ou de mes souffrances, il ne manquait pas de me répondre : « Ah ! mon frère, tu ne veux donc pas devenir un saint ! » Cette pensée d’Alphonse fut la pensée-mère du noviciat.

L’imitation de Notre-Seigneur, but premier de l’Institut, devait être l’objectif du novice. Pour atteindre ce but, il établit, d’après les avis de son sage directeur, que les douze vertus sur lesquelles se basaient les règles feraient l’objet principal des méditations, conférences, examens, et pratiques de chaque mois. Sans avoir recours à des mortifications imprudentes ou extravagantes, le maître des novices s’appliqua sans cesse à vaincre l’amour-propre, à mortifier

1. Ce Michel était le neveu du pieux Michel de Alteriis qui prêtait autrefois sa maison de campagne à notre saint et à ses amis pour y faire leur retraite du mois.

Lettre du 5 mars.

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les sens, à réformer le caractère, en un mot à dompter la nature. Partout régnaient l’ordre et le silence. La labié, pauvrement servie, fournissait aux novices de fréquentes occasions de souffrir. Pour les réconforter, on leur lisait durant le repas la vie des saints et 1* histoire des martyrs du Japon. Les jeux étaient interdits en récréation comme contraires aux convenances religieuses.

Une loi sévère défendait aux novices de retourner dans leur famille, même en cas de maladie grave. « C’en serait fait de la congrégation, disait Falcoia1, si Ton ouvrait cette porte. » Le vieil évêque parlait en homme qui connaissait son pays et la vraie plaie des ordres religieux en Italie. « Entourez les malades, ajoutait-il, de tous les soins que suggère la charité, de manière qu’ils n’aient point à désirer l’assistance de leurs proches. Que si les parents sont eux-mêmes gravement malades, ou si des raisons majeures exigent un séjour momentané dans la famille, les supérieurs aviseront; mais la règle doit dire comme l'Évangile : Laissez les morts ensevelir leurs morts2.

Hélas! cette dernière règle, à laquelle Alphonse tenait plus qu’à toutes les autres, devaitêtre pour lui la source de nouveUes déceptions. Dans les premiers temps du noviciat, la ferveur fit oublier les douceurs de la famille. Par ses leçons comme par ses exemples, Alphonse entraînait les faibles aussi bien que les forts. Rossi et Mazzini le suivaient de près dans la voie des hautes vertus; mais peu à peu les faibles trouvèrent le régime du couvent un peu dur, la vie trop austère pour des jeunes gens. De là on arriva bien vite à regretter le monde, la famille, les parents, les amis, et la débandade commença. Angelo donna le signal. D’une nature un peu maladive, on l’envoya à Castellamare pour changer de climat, et ensuite à Scala pour respirer l’air plus pur des montagnes. 11 guérit, mais le cœur resta malade, et la côte d’Amalfi lui fit oublier le noviciat. Son compatriote Pietro ne tarda pas à l’imiter. Don Crescenzo Camardelli, grand admirateur des mortifications d’Alphonse, en tenait note, comme nous l’avons vu, pour les raconter à la postérité, mais il trouva ce genre de sainteté plus admirable qu’imitable, et rentra dans le monde, ainsi que plusieurs autres de ses jeunes compagnons.

A ces défections occasionnées par la faiblesse de caractère, vint s’ajouter le départ forcé de Michel de Alteriis. Irrité du parti qu’avait

f. Leltre du 15 août 1735.

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