Je nie la conséquence
CIORANI.
associer des compagnons? lui écrivait Falcoia. Je vous laisse entre les mains de la Providence, qui ne vous abandonnera pas, mais faites-moi savoir, pour ma consolation, si vous avez recruté quelques bons auxiliaires. » Dieu n’abandonna pas son serviteur : au mois de novembre, il partit pour Vietri avec cinq prêtres zélés qui consentirent à partager ses labeurs.
Viétri, située sur la côte, près de Salerne, avait alors une population de quinze cents habitants. La mission produisit dans cette ville une impression profonde et l’on y planta les croix commémoratives qui devaient rappeler aux convertis les promesses faites à Dieu. De plus, un des prêtres auxiliaires, Majorino, touché lui-même par la grâce, vint se jeter aux pieds d’Alphonse, et lui déclara son inébranlable résolution d’entrer dans l’institut. Le chef des missionnaires en conçut une joie d’autant plus grande que la pénurie de sujets faisait alors son principal tourment.
En janvier 1737, Alphonse se rendit à Majori, petite ville de trois mille âmes, sur la côte d’Amalfi si chère à son cœur. 11 y opéra dans les âmes une révolution extraordinaire : témoin cette scène inoubliable qui arracha des larmes à tout le peuple. Une malheureuse mère dont on avait assassiné l’enfant, refusait depuis longtemps de pardonner au meurtrier. En vain ses parents, ses amis et les personnes les plus autorisées l’avaient suppliée d’avoir pitié de son âme : elle s’était jusque-là montrée inexorable. Un soir, pendant qu’ Alphonse adressait à la foule une chaleureuse exhortation, un trouble profond s’empare tout à coup de la pauvre mère. Elle sort de l’église et revient un instant après, portant dans ses bras les vêtements ensanglantés de son fils, triste relique qu’elle conservait près d’elle pour raviver à chaque instant sa colère et sa haine. Elle traverse la foule et va déposer ces vêtements aux pieds du crucifix, en même temps qu’un écrit signé de sa main par lequel elle déclare pardonner de tout cœur à l’assassin de son fils. Ce spectacle émut profondément le prédicateur lui-mème, car il n’a pu s’empêcher de le consigner au registre de ses missions, afin d’en perpétuer le souvenir.
De Majori, remontant jusque près de Ciorani, Alphonse évangélisa le village de Pandola et les hameaux voisins. Les religieuses carmélites du monastère de Saint-Georges voulurent l’entendre. A cette communauté déjà fervente il prêcha la retraite avec une piété si communicative que Dieu daigna opérer par son ministère des merveilles de grâce. Dans la mission de Pandola, raconte naïvement un bon jeune homme qui devint plus tard frère servant sous le nom de frère Michel, « Alphonse parlant un jour de la dévotion à
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la sainte Vierge, exhortait ses audileurs à jeûner au pain et à l’eau tous les samedis. Au lieu de vous faire mal, disait-il, cela vous fera beaucoup de bien en vous aidant à digérer ce que vous avez pris de trop pendant la semaine. 11 s’étonna aussi de voir que, dans un village de six cents âmes, où l’on compte tant de braves gens et même de congréganistes, nous n’avions pas même une statue de Marie. Ces paroles, ajoute le bon frère, me percèrent le cœur, et dès ce jour mes amis et moi, nous mimes en commun nos petites épargnes pour procurer à l’église de Pandola une belle statue de la sainte Vierge. »
Quelques jours après, pour terminer cette campagne, Alphonse prêchait la mission à Sainte-Lucie, petit bourg de douze cents âmes à côté de Cava, dont M*r Dominique-Marie de Liguori, son parent, était alors évêque. Les habitants de Sainte-Lucie avaient grandement besoin de l’homme de Dieu ; mais, comme dit Tannoia, où le péché abondait la grâce surabonda. Bientôt on ne parla plus que d’extirper les abus, de pardonner les offenses, de restituer le bien mal acquis, de réparer les scandales. Prodige plus étonnant encore! Alphonse parla sur l'excellence delà virginité d’une manière si angélique que la jeunesse s’éprit d’amour pour cette vertu. Cinquante jeunes filles dont plusieurs étaient fiancées, se coupèrent les cheveux et renoncèrent au monde pour se consacrer A Dieu. Elles persévérèrent si bien dans leur résolution qu’Alphonse, cédant au pieux désir du peuple, les réunit en congrégation sous la conduite d’un saint prêtre.
Un autre fruit de cette mission fut la conquête du père Villani, qui devint l’un des plus beaux ornements de la congrégation, plus tard directeur de notre saint, son vicaire pendant sa vie, et son successeur après sa mort. Laissons le père Villani, premier témoin au procès de béatification, raconter lui-même, à quatre-vingt-trois ans, l’histoire de sa vocation. Répondant aux questions posées par les juges : « Je m’appelle, dit-il, André Villani. Je suis né à Sanseverino, au diocèse deSalerne. Mon père appartenait à la famille des marquis de la Polla, et ma mère à la noblesse de Sanseverino. Par la miséricorde de Dieu, nonseulement j ’ai rempli chaque année le précepte de la confession et delacommunion pascales, mais j’ai dès mon enfance communié tous les huit jours, car j’ai reçu de mes parents une sainte éducation. J’ai ainsi vécu jusqu’à ma prêtrise, et depuis lors j’ai célébré la messe tous lesjours, sauf les casde maladie. En 1737, étant prêtre et prédicateur, j’eus pour la première fois l’occasion de voir à Ciorani le serviteur de Dieu. Depuis, sachant que je m’appliquais au ministère apostolique, il me demanda de l’aider dans ses missions. Je le lui promis, mais,
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étant alors indisposé, je lui proposai de s’adresser à un autre prêtre de Sanseverino, don Charles Majorini, prédicateur très éloquent et très zélé. Ce prêtre l’accompagna en effet, et moi-même j’allai le rejoindre, ma santé rétablie, à Sainte-Lucie de Cava. C’est là que, devenu son auxiliaire, je mis en lui toute ma confiance, et que j’eus l’occasion d’admirer ses héroïques vertus, surtout son zèle extraordinaire pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. »
Ainsi se terminèrent les courses évangéliques du printemps 1737, pendant lesquelles Alphonse avait ramené à Dieu des milliers d’àmes et acquis deux excellents collaborateurs. Deux mois après, la promotion de Sportelli aux ordres sacrés permit enfin à ce missionnaire hors ligne d’utiliser ses talents.
On se demandera peut-être ce qu’est devenu don Janvier Sarnelli, Kami de cœur d’Alphonse et l’inséparable compagnon de ses travaux. Comment n’apparait-il pas à Ciorani, au moment où s’élève dans la baronie de son père un couvent de l’institut? Et pourquoi depuis deux ans ne figure-t-il plus à côté de son chef?
Sarnelli avait usé ses forces avant le temps. A la mission de Villa, où nous l’avons laissé pendant le carême de 1735, il confessait chaque jour, étant à jeun, jusqu’à quatre heures de l’après-midi. Puis ayant pris un peu de nourriture, c’est-à-dire un morceau de pain et quelques raisins secs, il montait en chaire, et après le sermon reprenait jusqu’à dix heures du soir le laborieux ministère de la confession. Cela dura cinq semaines entières. Bientôt il tomba malade, ruiné par des excès trop rares, hélas! pour que l’Église les reproche à ses vaillants serviteurs. Alphonse espérait qu’un peu de repos à Scala remettrait sur pied le soldat fatigué, mais sa poitrine affaiblie ne put supporter l’air des montagnes. Au mois d’avril 1735, il se rendit à Naples, d’abord pour respirer l’air natal, ensuite et surtout pour reprendre, d’après les conseils de son supérieur, l’œuvre d’assainissement moral à laquelle tous deux attachaient une importance capitale.
La ville de Naples était alors en proie au libertinage le plus effréné. Le vice marchait la tête haule et le front levé. Les femmes de mauvaise vie, ayant partout droit de cité, se logeaient jusque dans les meilleurs quartiers de la capitale, et infectaient les familles les plus honorables. Ces misérables créatures erraient par milliers, le jour etlanuit, dans les rues de la cité, affichant leur immoralité, provoquant les passants, et bravant tous les interdits. C'était non seulement le relâchement, mais une véritable dissolution des mœurs publiques. L’Église tonnait contre ces affreux désordres, mais que
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pouvaient les prédicateurs contre les excitations journalières de trente mille femmes perdues, sûres de l’impunité?
Le père Sarnelli croyait avec raison que le pouvoir civil a le droit et le devoir de réprimer le libertinage public. Même avant son entrée dans l’institut, il avait entrepris de composer un mémoire sur cette question. Alphonse le pressa d’achever cet ouvrage, qu’il publia au mois de mars 1736 sous ce titre : Raisons catholiques , légales, et politiques qui obligent le pouvoir à protéger une cité contre les ravages du libertinage public. Le livre, revêtu de l’approbation ecclésiastique, était dédié aux députés de la ville de Naples. 11 s’agissait de le répandre et au besoin de le défendre, et c’est pourquoi l’auteur suivit son livre dans la capitale.
Sarnelli ne cache point le but qu’il poursuit : « L’objet principal de cet ouvrage, dit-il, c’est de faire chasser entièrement de la métropole, des villes, des villages, de tous les hameaux de ce royaume, les libertins et les libertines que les déshonorent, et de préserver ainsi d’une manière efficace les familles honorables contre les femmes de mauvaise vie. C’est aussi de faire mettre en sûreté dans des refuges les parents et les parentes de ces femmes scandaleuses, ainsi que les jeunes filles dont l’honneur est en péril. Il est évident que sans cette double mesure, le royaume deviendrait un véritable cloaque. Comment, en effet, se préserver delà corruption si l’on doit se loger au milieu de femmes perdues, si le marchand ne peut aller à ses affaires, le jeune homme aux écoles, le prêtre à son ministère, sans se trouver en contact avec ces viles créatures? »
Voilà le mal que l’État a le devoir de combattre pour se protéger lui-même et pour protéger l’Église; sinon « la santé publique s’altère; l’État perd ses serviteurs; l’armée ses soldats; la société, ses soutiens; les sciences et les arts, leurs nobles partisans; les familles se dissolvent, l’Église voit la piété, la foi même, sombrer dans le bourbier des habitudes infâmes. La ville de saint Janvier, s’écrie l’ardent missionnaire, a vu le vice triomphant parodier nos cérémonies saintes, briser des crucifix, envahir et souiller nos temples. La cité très fidèle va devenir une école d’impiété, un foyer d’hérésie, et bientôt la triste victime de la colère de Dieu. » Quant à la question légale, Sarnelli la traite en véritable jurisconsulte ; il établit que, « dans l’espace de trois siècles, de 1470 à 1734, les rois de Naples ont publié plus de quinze pragmatiques contre le libertinage public, lesquelles édictaient les peines les plus sévères, telles que la prison, le fouet et les galères. » Le plaidoyer se termine par un appel à la justice du roi Charles III.
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Par cette courte analyse, on peut juger de l’effet que produisit ce mémoire, jeté comme un cri de guerre à cette société corrompue. Les libertins prodiguèrent à l’auteur les injures et les menaces, les mondains ridiculisèrent l’entreprise du religieux rétrograde, les catholiques opportunistes déclarèrent qu’il était trop tard pour combattre le mal, les politiques soutinrent que l’auteur n’indiquait pas les moyens pratiques de réprimer le libertinage. L’opposition venait de tous les côtés à la fois. Les amis mêmes de Sarnelli ne lui épargnèrent ni railleries ni récriminations. Néanmoins le mémoire attira l’attention des hommes honnêtes et sérieux. Des ministres, des députés, des magistrals, des curés, des officiers de l’armée, envoyèrent au roi adresses sur ad i esses pour le supplier de remettre les lois en vigueur et de sévir contre les scandales. Alphonse écrivit àson père don Joseph pour le prier de mettre tout en œuvre pour favoriser l’entreprise de Sarnelli et lui assurer des protecteurs.
Encouragé par ces appuis inespérés, Sarnelli composa des Addi - /to/wàson mémoire, oùil traite « des moyens pratiques d’enfermerles femmes de mauvaise vie, de pourvoir à l’existence des repenties, de préserver les jeunes filles en péril, et de délivrer à jamais la société du libertinage public. » C’était la réponse aux objections des politiques et des trembleurs, réponse triomphante, et qui décida la victoire. Le 30 décembre de la même année, Tanucci promulguait une ordonnance royale dont voici le résumé : « A la date du V mai 1738, toutes les femmes de mauvaise vie devront avoir quitté les habitations qu’elles occupent dans la capitale. Un quartier spécial leur est assigné au faubourg Saint-Antoine. Les délinquantes et leurs fauteurs seront punis sévèrement. Les refuges fondés pour recevoir les repenties seront rendus à leur destination primitive. » Ainsi le ministre transformait en ordonnance toutes les conclusions du mémoire.
On s’imaginait que des mesures si graves, atteignant des multitudes, ne seraient point exécutées, mais ni Charles III ni Tanucci n’étaient hommes à reculer. Le k mai 1738, la police chassa sans pitié des habitations particulières, des hôlels et des auberges, toutes les personnes scandaleuses. On jeta par les fenêtres les meubles des récalcitrantes, qui durent déguerpir de force. De ces malheureuses, beaucoup se marièrent et cessèrent leurs désordres; d’autres se casèrent dans des maisons de refuge ; les incorrigibles quittèrent la ville ou ne sortirent plus des quartiers spéciaux où le gouvernement les relégua . Le courageux écrivain célébra cette éclatante victoire de la morale sur le vice éhonté dans un nouvel écrit qu’il intitula : Le 4 mai à
Naples y pour ï instruction des générations à venir et surtout des nations catholiques . C'est une dernière réponse à ses contradicteurs. « Qu’ils rougissent maintenant, s’écrie-t-il, ces politiques à courte vue qui, non contents de combattre cette entreprise, la déclaraient impossible. Qu’ils le sachent, le bras de Dieu n’est pas raccourci, et Dieu prête son concours aux œuvres difficiles entreprises pour sa gloire. Quant à la justice humaine, elle arrive à ses fins aisément pourvu qu’elle le veuille résolument. » Rien de plus vrai que ces deux axiomes. Aujourd’hui comme alors, à Paris comme à Naples, ou arrêterait les débordements du vice et de l’impiété, et par là même le déluge de boue et de sang qui menace de couvrir l’Europe, si les gouvernements voulaient compter sur Dieu et sur le glaive que Dieu a remis dans leurs mains pour la défense de l’Église et de la société.