‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 55 sur 227 · Lettre du 10 juin · texte numérisé non relu

Lettre du 10 juin

APOTRE ET FONDATEUR

foudre tomba aux pieds du coupable dans sa propre chambre. Il resta longtemps privé de ses sens et comme anéanti, mais ce coup du ciel ne changea nullement ses dispositions. Bientôt il se vit disgràcié par ce même prince de Colombrano dont il avait fait le complice de ses crimes, puis frappé d’interdit par son évêque à cause de ses scandales, et ces châtiments ne firent que l’endurcir dans le mal. Un an s’était à peine écoulé depuis la fermeture du couvent qu’un malin on trouva l’impénitent au pied de son lit, inanimé et baigné dans son sang. On se rappelle involontairement, en voyant cette triste fin, le mot de saint Grégoire : « Souvent ceux que Dieu a longtemps tolérés, il les frappe de mort subite, en sorte qu'ils ne versent pas avant leur mort une larme de repentir. »

Ainsi se termina cette persécution, dont le démon tira un double profit : les persécutés y perdirent une de leurs maisons, et les persécuteurs, au moins pour la plupart, y perdirent leur âme.

L’époque des missions apporta aux exilés de Villa une diversion à leur chagrin. L’archevêque de Salerne venait de donner un témoignage public de l’importance extrême qu’il attachait à leurs travaux. « Considérant, dit-il dans une lettre du 17 septembre, avec quelle sollicitude nous devons remplir les devoirs de notre charge épiscopale, et réfléchissant en même temps aux moyens les plus efficaces de sauver les âmes dont nous avons la garde, nous mettons toute notre confiance dans le zèle et la prudence des pères de Ciorani, et nous leur laissons toute liberté de prêcher des missions et retraites dans notre diocèse. Pour que leurs labeurs soient profitables à tous, nous leur accordons le pouvoir d’absoudre de tous les cas qui nous sont réservés. Nous ordonnons de plus à tous les prêtres des paroisses qu’ils voudront évangéliser, de leur faire bon accueil et de les aider dans leur saint ministère. » Naturellement, après cette recommandation du premier pasteur, les curés du diocèse réclamèrent à l’envi l’évangélisation de leurs peuples.

Avant de les satisfaire, Alphonse dut prêter main forte à ses confrères de la Propagande, lesquels exigeaient son concours sous peine de lui enlever la fameuse chapellenie dont il touchait les fruits bien malgré eux. « Si vous désirez la conserver, lui écrivirent-ils, il faut coopérer à notre œuvre toutes les fois que vous en serez requis. » Et comme Alphonse tenait aux revenus de la chapellenie, lesquels, joints à la pension qu’il s’était réservée en cédant son droit d'aînesse, l’aidaient à soutenir ses pauvres fondations, il promit de leur venir en aide quand il lui serait possible de le faire

DEUX RUINES

sans nuire aux intérêts de son institut. Par suite de cet engagement, au mois d’octobre 1737, il prêcha tous les jours le grand sermon à la mission que la Propagande donnait à Naples dans l’église du Saint-Esprit. Sa parole apostolique, qu’il y faisait entendre pour la troisième fois, eut un tel succès « qu’on remplirait un volume, dit Tannoia, des conversions opérées pendant ces quinze jours. »

Dès les premiers mois de 1738, pour répondre aux désirs de l'archevêque, il se mit à parcourir avec ses compagnons le diocèse de Salerne. On le vit tour à tour évangéliser Acigliano, Carifi, Fïorino, Pretura, Contrada, Penta, Saint-Georges, Prati et Pellizzano. L’Esprit-Saint parlait par sa bouche, et au besoin faisait de lui, comme des apôtres, un thaumaturge ou un prophète. A Saint-Georges, il prêchait un jour sur la dévotion à la sainte Vierge, quand soudain un éclat de lumière, semblable à un rayon de soleil , jaillit d’une image de Marie placée à la droite du prédicateur, et vint se reposer sur son visage, qui parut absolument transfiguré1, line faut pas s’étonner si les habitants, témoins d’un pareil prodige, renoncèrent à leurs habitudes de blasphème, d’ivrognerie et d’immoralité, et si après la mission on ne trouvait plus une seule famille où chaque jour le père et la mère ne récitassent le chapelet avec leurs enfants. A Prati, pendant que le missionnaire se flagellait en chaire, un de ses auditeurs, ému jusqu’aux larmes, lui arracha sa discipline. Après un sermon sur l’excellence de la virginité, une jeune fille dont les noces devaient se célébrer le soir même, se coupa les cheveux, ne voulant avoir d’autre époux que Jésus-Christ.

Pendant son séjour à Carifi, eut lieu une de ces étonnantes prophéties dont notre saint fut favorisé jusqu’à sa mort. Le fait est ainsi raconté au procès de béatification par don Joseph Imparato, de l’ordre des carmes : « Ma mère, Angiola Catalano, pénitente du serviteur de Dieu, était demandée en mariage par un jeune homme de Carifi, son village natal. Elle consulta don Alphonse, qui lui répondit aussitôt de ne point penser à cette alliance, quelle aurait pour époux un Napolitain, et que son premier enfant entrerait au carmel . Or, tout se vérifia de point en point. Quatre ans après, un concours de circonstances amena le mariage de ma mère avec don Onofrio Imparato, de Naples, qui fut mon père; et vers l’àge de quinze ans, malgré les avances que me firent divers religieux, je suivis un instinct secret qui me poussait vers le carmel. »

1. Tannoia, qui raconte ce fait, le tenait du P. Villani et de plusieurs témoins oculaire*.

APOTRE ET FONDATEUR

Les bénédictions spirituelles que Dieu répandait sur les travaux du zélé missionnaire, lui faisaient oublier les tribulations de la Villa des Esclaves, lorsque le démon, plus furieux que jamais, démolit une autre de ses fondations, sa maison de Scala, le berceau de l'institut, l'ermitage béni témoin de tant de larmes, mais aussi de saintes joies dont le souvenir faisait encore tressaillir son âme. Depuis quatre ans qu’il avait quitté Scala, le peuple était resté fidèle à ses enseignements; les religieuses du Saint-Sauveur prospéraient sous le sage gouvernement de deux Ames vraiment saintes, Mathilde et Marie de Vico, en religion Marie-Raphaël de la Charité, et Marie-Angèle du Ciel, qui furent tour à tour durant de longues années supérieures du couvent. Au contraire, la pauvre communauté des hommes n'avait pu sortir du chétif provisoire où il l’avait laissée. Infidèles à leurs promesses, les administrateurs de la ville ne voulaient fournir aux pères ni habitation convenable, ni église où ils pussent décemment exercer leur ministère, ni revenus suffisants pour leur entretien, et se contentaient d’exploiter leur dévouement, c'est-à-dire de les voir travailler, sans qu’il en coûtât une obole à la ville, au salut des âmes et à l’éducation des enfants.

Ce régime ne pouvant durer indéfiniment, après avoir cherché partout un emplacement convenable pour la fondation, Alphonse résolut de s'établir au hameau de Positone, sur le territoire mais à quelque distance de Scala. Un digne chanoine offrait de lui assurer une maison contiguë à une église dont disposaient les municipaux. Mais ils ne cessèrent d’opposer des fins de non-recevoir aux propositions les plus raisonnables, ou d’imposer des conditions absolument injustes, de manière à lasser la patience du supérieur et à décourager les sujets, exposés à perdre la santé dans leur masure inhabitable. En vain le père Sportelli, chargé de négocier cette affaire, essaya-t-il d’arriver à un accommodement : il ne put rien obtenir.

Au fond, les autorités de Scala, en se refusant à tout établissement sérieux, obéissaient, inconsciemment peut-être, à quelques envieux plus préoccupés de leur bien-être personnel que du salut des âmes. Comme à la Villa des Esclaves, on entendit bientôt certains ecclésiastiques déclamer contre la rapacité des missionnaires, l'accaparement des honoraires de messes, et surtout l’intrusion des étrangers dans des chapellenies enlevées aux prêtres du pays. Ces indignes accusations firent déborder le vase, déjà trop plein. D'accord avec Falcoia, Alphonse comprit qu’il fallait mettre fin à

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cette situation intolérable. Les sujets reçurent l’ordre d’abandonner Scala et de se transporter au couvent de Ciorani.

Ainsi disparut, le 25 août 1738, six ans après la fondation de l’institut, cette maison de Scala, où il avait pris naissance. Les méchants se réjouirent de cette nouvelle ruine, mais Dieu changea leurs rires en larmes. Les missionnaires étaient à peine sortis de la ville qu’un ouragan détruisit toute la récolte du pays. Quant au peuple, plus chrétien et plus reconnaissant que ses magistrats, il ne perdit pas le souvenir des hommes de Dieu qui l’avaient évangélisé et sanctifié. Longtemps il conserva les saintes pratiques que les pères avaient établies : la visite au saint Sacrement, la récitation du rosaire, la fréquente communion. On voyait les ouvriers, et jusqu’aux portefaix chargés de leurs fardeaux, traverser les rues en égrenant leur chapelet ou en chantant de pieux cantiques. Deux ans après la fermeture de la maison, le père Sabbatini, des pieux- ouvriers, prêchait une mission à Scala. A la fin des exercices , il donna la bénédiction au peuple, puis, ne pouvant plus contenir son émotion à la pensée de tout ce qu’il avait vu et entendu, il s’écria : « Vraiment il n’était pas besoin que nous vinssions à Scala : nous n’y avons pas trouvé un péché véniel volontaire. C’est le fruit des travaux de vos anciens missionnaires. Toutes les pratiques que nous avons coutume d’établir dans nos missions sont ici en pleine vigueur. Malheureux ceux qui ont causé le départ de ces vrais apôtres do Jésus-Christ, mais plus malheureuse encore la ville de Scala qui les a perdus »

Aussi Alphonse ne put-il abandonner tout à fait cette population qu’il ne cessa jamais d’aimer. De temps en temps ses compagnons revenaient prêcher la neuvaine du Crucifix, et lui-même retourna plusieurs fois à Scala pour donner à ses chères filles du Saint-Sauveur les exercices spirituels.

Après avoir raconté comment s’opéra la ruine du couvent, Tannoia rapporte qu’une sainte religieuse entendit, la nuit qui suivit le départ des pères, les esprits de l’ablme célébrer leur triomphe par des danses, des cris et des rires bruyants. Il tenait ce récit de la religieuse elle-même. Le prêtre Izzo, dans sa déposition au procès de béatification 2 relate un fait semblable arrivé à Villa lors de l’expulsion des missionnaires : « Ce jour-là même, dit-il, une servante de Dieu qui se trouvait en oraison aperçut une multitude de démons en grande liesse. Ayant de-

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