‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 54 sur 227 · Lettre du 19 avril · texte numérisé non relu

Lettre du 19 avril

APOTRE ET FONDATEUR

Le père Mazzini, supérieur de la maison, avait en ce momen sous ses ordres quatre pères: Sportelli, son premier auxiliaire; Majorini, Villani et Marocco, arrivés tout récemment, et les deux frères servants Andrea et Francesco. La communauté se constituait ainsi peu à peu, les bâtiments s’achevaient, et Dieu semblait bénir cette fondation , si favorablement accueillie par le peuple de Villa. Les laïques, les ordinands, les prêtres se disputaient les cellules du couvent pour y faire les saints exercices sous la direction des missionnaires. La congrégation des artisans comptait déjà plus de deux cents membres, fidèles aux réunions. Les jeunes gens avaient renoncé aux fréquentations coupables pour vivre d’une vie chrétienne, quelques-uns même d’une vie sainte. Aussi l'évêque Vigilante ne savait comment remercier Dieu d'avoir doté cette partie de son diocèse d’une maison religieuse où ses jeunes clercs, l’espoir du troupeau, venaient puiser des leçons de piété et de vertu. « Sans ce secours, disait-il, loin de ma présence, combien tomberaient dans l’insubordination et le dérèglement! >»

Hélas! il suffit d’un Judas pour ruiner toutes ces belles espérances.

« Le démon, dit un témoin 1 au procès de béatification, jaloux du bien qui se faisait dans cette sainte maison, s’empara d’un ecclésiastique de mauvaises mœurs. Sa complice, s’étant confessée au père Rossi, promit de changer de vie et tint parole. En vain le séducteur essaya-t-il de la replonger dans l’abime, il ne put rien obtenir. Furieux il jura de se venger de ceux qui lui avaient arraché sa victime. Dès lors il ne cessa de calomnier les pères et d’exciter les passions contre eux. Les revenus de la maison consistaient dans les quatre chapellenies, lesquelles rapportaient chacune un carlin par jour : ce léger subside lui servit de prétexte. Des étrangers, disait-il, ne devaient pas dérober aux prêtres d’une localité le morceau de pain nécessaire à leur existence. Ces nouveaux venus exploitaient les personnes pieuses et détournaient à leur profit les honoraires de messes, les offrandes, et toutes les ressources. Naturellement les ecclésiastiques vivant dans leurs familles, leurs parents, leurs amis, tous très sensibles à ces questions d'intérêt, se laissèrent peu à peu influencer par les déclamations du mauvais prêtre, et bientôt on ne s'occupa plus dans le pays que des richesses et de l’insatiable avidité des missionnaires.

Après avoir ainsi surexcité les esprits, ce malheureux alla trouver le prince de Colombrano, seigneur de Villa, qu’il savait indisposé

1 Le prêtre Izzo.

DEUX RUINES

contre le couvent, lui représenta le tort que ces moines accapareurs faisaient aux gens du pays, et complota, de concert avec lui, leur prochaine expulsion. En revenant de Formicola, résidence du prince, il rencontra un habitant de Savigano qui lui demanda des nouvelles des pères. « Je viens de compter cent ducats au prince, répondit-il, pour qu’il nous débarrasse de Liguori et de sa séquelle. »

Il lui fallait trouver un moyen de soulever le peuple contre ses victimes : l’indigne prêtre imagina de leur attribuer sa propre conduite. On attaqua les mœurs des missionnaires ; on les traita publiquement d’hypocrites et de débauchés ; Alphonse lui-même ne fut pas épargné. En preuve de leurs accusations, ces calomniateurs désignaient une femme qui, disaient-ils, pénétrait dans le couvent pendant la nuit. Interrogée juridiquement, cette malheureuse osa jurer que tous les pères avaient entretenu avec elle un commerce criminel, sans en excepter Alphonse, dont elle avait reçu, ajoutaitelle, de grosses sommes d’argent.

Le saint ne s’émut pas d’abord de ces inqualifiables outrages, car, il le savait, les œuvres de Dieu ne s’établissent solidement qu’au sein des tribulations. Il recommanda aux pères d’ètre plus que jamais prudents et circonspects. Mais quand il vit que sa patience ne faisait qu’encourager ses ennemis, il accourut immédiatement à Villa, et se rendit chez le prince de Colombrano pour réclamer justice et protection. En le voyant arriver, celui-ci se tourna vers ses familiers et leur dit en ricanant : « Admirez donc ce déguenillé! » L’entretien fut digne du compliment. Égaré par ses préventions, le prince ne voulut rien entendre, traita son interlocuteur avec le plus profond mépris, et le congédia brusquement. Il réserva toutes ses faveurs pour les méchants et desservit les pères de tout son pouvoir.

Enhardis par cette complicité de leur seigneur, les ennemis portèrent leurs accusations devant les tribunaux de Naples, demandant à grands cris l’expulsion de leurs victimes. Mais les ministres et les juges, connaissant la parfaite honnêteté, bien plus, la haute sainteté d’Alphonse, instruits d’ailleurs par le marquis de Montallegre du complot tramé contre la maison de Villa, renvoyèrent ignominieusement les persécuteurs. Ceux-ci, se sentant couverts par leur prince, eurent alors recours à la violence. Un matin, quand le frère sacristain se présenta pour sonner Y Angeins , une bande de vauriens, conduite par un des administrateurs, lui arracha les clés de l’église et le poursuivit jusque dans la

maison après l’avoir accablé d’injures. « Allez-vous-en tous, hurlaient-ils, on ne veut plus de vous ici. » Non contents de ce premier exploit, comme ils craignaient de voir le peuple prendre la défense des pères et enfoncer la porte, ils se munirent d’armes à feu et montèrent au clocher pour tirer sur les groupes qui oseraient les attaquer. A partir de ce jour, la panique fut si grande dans le village que personne n’osa plus s’approcher du couvent. Enfermés dans leur maison, les pères y subirent un véritable blocus.

Pour échapper à ces bandits, dont l'aveugle fureur pouvait se porter aux plus coupables excès, les assiégés, trompant leur surveillance, se réfugièrent dans une retraite solitaire qu’on appelle Sainte- Marie de Vignarello, pendant qu’Alphonse et Mazzini se dirigeaient en toute hâte vers Castellamare pour aviser, de concert avec Falcoia, aux moyens de sortir de cette impasse. Alphonse était d’avis de tenir tête à l’orage, mais Falcoia, outré, conseilla de rappeler les pères et de fermer la maison. Le bien lui paraissait impossible au milieu d’un clergé dont l’hostilité se traduisait par de telles violences. Son avis prévalut, et les pères reçurent l’ordre de prendre les dispositions nécessaires pour sauvegarder le mobilier de l’église et du couvent, puis de quitter Villa secrètement et de porter les clés à l’évêque de Cajazzo.

Les fugitifs arrivèrent au palais épiscopal alors que M** Vigilante ignorait encore la détermination prise par les supérieurs d'abandonner Villa. Grande fut sa surprise et plus grande sa douleur quand on lui remit en main les clés de cette église, témoin de tant de conversions. Tout en constatant la difficulté de la situation, il ne put s’empêcher de blâmer ce départ précipité, mais les pères lui citèrent en guise d’excuse la parole du maître à ses apôlres : Quand on vous persécutera dans une ville , fuyez dans une autre. Au reste, deux jours après, Falcoia lui écrivait « qu’on avait dû prendre cette résolution extrême pour éviter aux pères de nouveaux affronts, et à l’évêque la juste nécessité de sévir contre les persécuteurs. L’esprit de Dieu, ajoutait-il, est un esprit de mansuétude. Si les opposants ont agi de bonne foi, Dieu les excusera ; s’ils ont agi par passion, il faut les plaindre et demander à Dieu qu’il leur ouvre les yeux. » Il est à croire que l’évêque de Cajazzo ne goûta pas tout à fait ce genre de consolation, car il écrivait trois jours après au saint fondateur : « Je ne puis croire que l’ordre d’évacuer Villa ait été inspiré par vous. Du reste, si je me plains de cette mesure, c’est parce que je vois avec un profond chagrin les suites funestes de votre

DEUX RUINES

départ, suites que j’espère conjurer en vous réintégrant avant peu dans votre domicile, avec l’agrément du prince de Colombrano » Alphonse partagea quelque temps cette illusion, tant il lui en coûtait d’abandonner ce pauvre peuple qui ne cessait de pleurer la perte de ses missionnaires. Plusieurs fois il fut question de leur retour, mais on ne parvint jamais à l’effectuer. Vingt ans plus tard, la bellefille du prince de Colombrano, pour réparer sans doute les fautes de son beau-père, sollicitait encore la réouverture de la maison de Villa, mais des obstacles, provenant des décrets royaux, paralysèrent sa bonne volonté.

Les auteurs de ce désastre ne se félicitèrent pas longtemps de leur triste victoire, car Dieu leur infligea des châtiments exemplaires. Le prince de Colombrano tomba quelques années après dans la disgrâce du roi, qui le relégua à Gaête, où il mourut misérablement. La femme criminelle qui n’avait pas craint d’accuser Alphonse et ses frères devant le peuple et devant les juges, mourut la langue rongée par les vers, et dans un tel état de décomposition qu’on ne put lui administrer le saint viatique. Au dernier moment, bourrelée par les remords de sa conscience, elle rentra en elle-même et confessa publiquement que ses accusations n’étaient qu’un tissu de calomnies. Nicolas Masucci, qui avait trempé dans le complot, mourut aussi peu après comme un désespéré, en poussant d’alfreux hurlements. Jean-Baptiste Ricciardi , un des principaux meneurs, termina sa vie dans d’atroces convulsions. Pierre Irolda, racoleur de faux témoins dont il rédigeait lui-mème les dépositions, vit sa main se dessécher, et son fils unique mourir d’une mort prématurée ; lui-même fut frappé de folie et mourut dans la misère. Un autre conspirateur, Pierre Paolillo, bien que jeune et robuste, périt de mort violente immédiatement après le départ des missionnaires. Enfin un certain Antoine Musello qui, pour un sac de grains, avait plusieurs fois attesté la calomnie , finit dans l’impénitence, sans prêtre et sans sacrements. Tous les contemporains, dit Tannoia, affirment que, des fauteurs ou complices de la persécution, aucun n’échappa à la vengeance divine.

Un seul pourtant paraissait oublié de Dieu : c’était le prêtre dont l’inconduite avait été la première cause de tant d’iniquités. Dieu lui donna et du temps pour se repentir et des avertissements capables d'ébranler le cœur le plus endurci. A peine les pères avaientils quitté Villa, qu’une tempête furieuse éclata sur le village, et la

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