‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 61 sur 227 · Trois ouvrages du P. Sarnelli · texte numérisé non relu

Trois ouvrages du P. Sarnelli

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pensé faire un acte profitable au peuple et agréable aux pasteurs en leur transmettant un exemplaire de cette instruction, qui restera pour nous et nos successeurs un mémorial des devoirs du pasteur. »

Ainsi appuyés par le cardinal, les missionnaires se remirent en campagne au commencement de l’automne. Du mois d’octobre au mois de juillet 17^2, Alphonse prêcha sans relâche. Barra, Saint-Sébastien, Bosco, Saint-Georges, Besina, Saint-Jean, Ponticelli, Polleca, toutes ces localités de six, huit, et dix mille âmes, qui s’étendent de la capitale jusqu’au pied du Vésuve, l’entendirent successivement. Que de sueurs et de larmes il répandit sur ces contrées tant admirées des touristes, mais trop souvent plongées dans les vices qui attirèrent la colère de Dieu sur Herculanum et Pompéi ! Partout il captivait ses auditeurs par la force et l’onction de sa parole, par l’exemple de ses vertus, et surtout par un dévouement qu’on ne se lassait pas d’admirer. A le voir toujours sur la brèche, on se demandait s’il était possible qu’il pût, sans miracle, résister à de pareilles fatigues. A moins de grave indisposition, il se réservait le sermon du soir. Souvent il prêchait deux et trois fois par jour, et passait ensuite de longues heures au confessionnal. Et quand il s’était ainsi exténué par des travaux sans fin, suivis ordinairement de rudes flagellations, c’est à peine s’il accordait à son corps une chétive nourriture et quelques heures de sommeil pour réparer ses forces.

Son humilité faisait partout une impression profonde. Quand on le voyait passer sur son âne, couvert de sa pauvre soutane rapiécée, on se demandait comment l’héritier des Liguori pouvait descendre jusqu’à cet excès d’abaissement. A voir son accoutrement, souvent on le prenait pour le dernier des frères servants ou pour le domestique des missionnaires, ce qui donnait lieu parfois à de plaisantes réflexions. Un jour qu’il venait de prêcher l’ouverture d’une mission, les paysans, émerveillés de son éloquence, se disaient les uns aux autres : « Si le cuisinier prêche si bien, que sera-ce des autres? » Ils s’émerveillèrent bien plus encore en apprenant que ce pauvre, fils d’un grand seigneur, s’était réduit à cet état d’abjection pour travailler au salut de leurs âmes.

Le frère Romuald, entré dans la congrégation après la mission de Fragola, raconte qu’à l’arrivée des prédicateurs dans cette ville, il courut à l’église avec d’autres jeunes gens pour voir ces étrangers dont on disait tant de bien. Il rencontra le serviteur de Dieu, qu’il prit pour un mendiant, et ne fit aucune attention à

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lui. Quelqu'un lui dit : « C’est un des missionnaires! — Allons donc! répondit-il, c’est un déguenillé qui demanda l’aumône. » Quelques instants après, le mendiant parut en chaire. Il était tout transfiguré , son visage était radieux , des paroles célestes sortaient de sa bouche. Romuald quitta l’église en disant : C’est un saint! Et il alla se jeter aux pieds de l'homme en guenille pour le supplier de l'admettre au nombre de ses enfants, afin de se faire saint comme lui.

Un autre frère, nommé Léonard, cite un trait de modestie qui montre de quelles précautions s’entourait Alphonse pour ne point ternir la pureté de son âme. Pendant son séjour à Saint-Agnello, la duchesse d’Isola, qui habitait Barra, lui demanda un entretien particulier. 11 prit avec lui le frère Léonard et se rendit au palais ducal. La duchesse étant venue à sa rencontre, il commença par ôter scs lunettes pour ne pas la voir. Elle entra dans un salon où il la suivit, mais en laissant le frère sur le seuil de la porte. Tout en causant avec la duchesse, il prit un livre en main et se mit à en feuilleter machinalement les pages pour n’avoir pas à regarder son interlocutrice. Comme elle approchait son siège, il s’éloigna de quelques pas. La duchesse recommençant le même manège, il se tourna de côté, approcha le livre de ses yeux, et put ainsi continuer la conversation sans arrêter son regard sur celle qui lui parlait. Au moment du départ, la duchesse fit avancer son carrosse pour le reconduire, mais il refusa d’y monter. « Je n’ai pas besoin d’autre carrosse que mon bâton, » dit-il en souriant, et il prit congé. La réserve d’Alphonse pourra paraître exagérée et sa crainte excessive; toutefois nous savons qu’un regard peut perdre une âme. Job fit un pacte avec ses yeux pour bannir de son esprit jusqu’à la pensée de la femme, et l’on ne dit pas qu’il s’en soit repenti. David au contraire pleura jusqu’à sa mort les crimes qu’il commit par suite d’un regard indiscret. On peut ne pas imiter les vertus héroïques des saints, mais il ne faut jamais les blâmer. On peut lever les yeux sur sa mère, mais qu'on se garde de reprocher à saint Louis de Gonzague de les avoir baissés devant la sienne.

C’est ainsi qu’en tous lieux, à l'église, dans les rues, dans les maisons particulières, le saint édifiait par sa contenance humble et modeste, sa pauvreté, son dévouement à toute épreuve. Ses deux compagnons, Sarnelli et Cafaro, se montraient ses dignes émules. Entraînés par leur chef, les prédicateurs adjoints marchaient avec ardeur dans la voie qui leur était tracée. Alphonse voulait qu’on prêchât la pénitence au peuple, mais comme Notre-Seigneur,

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par l'exemple plus encore que par la parole. Autorisé par le cardinal, il avait établi que, durant cette longue mission, tous les ouvriers évangéliques s’astreindraient au régime de sa congrégation. Aux repas, la minestra , des légumes, des viandes communes, et rien de plus. Défense absolue de faire figurer sur la table du poisson de prix, du gibier, de la volaille, des pâtisseries, même sous forme de cadeaux aux missionnaires. Les visiteurs, chanoines ou autres personnages de distinction, devaient se contenter du service ordinaire. Le jour de Noël, des familiers de l'archevêque assistèrent au dîner des missionnaires pendant la mission de Bosco. Ils espéraient sans doute qu’en cette grande fête la table serait plus somptueusement servie, mais ils furent bien déçus dans leur attente. Ils en plaisantaient le soir au palais épiscopal. « A l’occasion de la fête, dirent-ils au cardinal, don Alphonse a fait des excès. Au risque de ruiner son économe, il a surchargé le menu apostolique de quelques boulettes de viande. » Relativement à la mortification en mission, le saint fondateur était inflexible. « L’apôtre, disait-il, doit se contenter du nécessaire et refuser tout superflu, surtout les friandises et autres délicatesses. »

Sous sa forte direction, les saints exercices produisirent dans toutes les paroisses des fruits abondants de salut. L’un de ses collaborateurs, Mathieu Testa, disait plus tard au pèrcTannoia : « Il faudrait des volumes pour en raconter les péripéties et les bienfaits. Don Alphonse a fait disparaître des scandales et des abus sans nombre. Son passage parmi nous a purgé nos églises des inconvenances qui les déshonoraient. Les dames renoncèrent alors aux costumes indécents; les jeunes filles, dont le front ne savait plus rougir, se comportèrent désormais avec pudeur et modestie. Certaines danses déshonnêtes et certains divertissements immoraux, en usage dans nos campagnes, en furent à jamais bannis. On vit cesser les désordres des cabarets. Des cantiques pieux remplacèrent les chansons licencieuses qu’au temps des vendanges et des moissons on entendait partout. »

Dans ses visites pastorales, l’archevêque constatait avec joie la révolution opérée pendant cette première campagne. Il voyait fleurir les exercices de piété recommandés dans son instruction, Uoraison, Je chapelet, la visite au saint Sacrement. Encore une année, disait-il, et toutes les paroisses auront reçu le bienfait de la mission, et nous n’aurons plus qu’à remercier Dieu et don Alphonse de Liguori. Ce dernier, retiré à Saint-Agnello, songeait aussi au bien immense qu’il pourrait faire en achevant l’œuvre commencée, mais

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ses frères de Ciorani le rappelaient instamment. Pères, frères et novices se plaignaient d’une absence qui s’était prolongée au-delà d’une année. Fidèle écho de ces lamentations, Sportelli observait que les missionnaires de Naples, formés maintenant à l’école d’Alphonse, pouvaient continuer leurs travaux sans son assistance. A cette lettre, datée du 6 juin, Falcoia ajoutait ce commentaire : « Vous savez, mon cher Alphonse, que je vous aime comme la prunelle de mes yeux. Dieu vous donnera d’opérer de grandes choses pour sa gloire si toutefois vous méditez l’adage qu’en tout, même dans le bien, il faut de la mesure : est modus in rebus. Par suite de votre éloignement, l’institut est en souffrance, et je ne vois à cela d’autre remède que l’union de tous ses membres dans le sein de votre charité. Revenez donc, mais agissez de manière à ne pas blesser Son Éminence. Faites valoir le petit nombre de vos sujets et l’espoir que plus tard, si la congrégation prospère, vous pourrez de temps en temps en détacher quelques membres pour évangéliser les villages de son diocèse. Quant à laisser à Saint-Agnello le père Sarnelli avec un frère, il me semble que cette mesure entraînerait beaucoup d’inconvénients. »

Si l’on scrute les sentiments intimes du saint fondateur à cette époque, il est facile de voir que, tout en reconnaissant la nécessité de sa présence à Ciorani, son zèle l’inclinait à continuer les missions napolitaines et même à transformer la villa de Saint-Agnello en une maison de l’institut, où Sarnelli, aidé plus tard de quelques autres pères, travaillerait à perpétuer les œuvres commencées. Mais avant tout, il voulait obéir. « Priez pour moi, écrivait-il le 22 juin au père Sportelli, spécialement à la sainte messe. Recommandez-moi tous à Notre-Seigneur et à sa sainte Mère, afin que Dieu me décharge des missions napolitaines si toutefois c’est pour sa gloire. Le cardinal continue ses visites pastorales; à son retour, je négocierai cette affaire avec lui, mais j’ai bien peur d’avoir à surmonter de grandes difficultés. »

Pour ne pas heurter de front l’éminent prélat, dont il connaissait le caractère autoritaire, Alphonse exposa au chanoine Fontana, l’homme de confiance de Sportelli, les raisons qui nécessitaient son retour à Ciorani, et le pria de les faire valoir auprès du cardinal. Fontana le lui promit, mais, au premier mot qu’il hasarda sur cette question, Spinelli lui ferma la bouche. « Laisser partir don Alphonse! dit-il, autant cesser les missions. » En habile diplomate, Fontana revint à la charge dans un moment plus favorable, et représenta qu’à défaut de don Alphonse, le prêtre Mathieu Testa pou-

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vait diriger les missions, maintenant surtout que l’œuvre était établie sur un bon pied. Le cardinal résista longtemps et finit par céder, mais à la condition formelle que Sarnelli remplacerait Alphonse comme directeur des missionnaires jusqu’à la fin de la campagne. Grâce à cette combinaison, ]e saint fondateur put retourner au milieu des siens, tandis que le pauvre Sarnelli, déjà malade, prit sur ses épaules un fardeau qui devait l’accabler.

Le 30 juillet 1742, deux pauvres prêtres, montés sur des ânes, traversaient les rues de Naples et s’acheminaient vers l’archevêché, non sans exciter les regards et les quolibets des passants. C’étaient don Alphonse et don Paul Cafaro qui venaient prendre congé du cardinal. L’antichambre était remplie de gentilshommes et de chanoines. Les deux voyageurs se blottirent dans un coin, en attendant que le prélat pût les recevoir ; mais celui-ci ayant aperçu le saint, accourut à lui et l’introduisit dans son cabinet en lui témoignant la plus grande affection. « Eh bien, mon cher don Alphonse, lui dit-il, ne vous parait-il pas maintenant que mon diocèse n’a pas moins besoin de secours que n’importe quel autre ? » Il le remercia chaleureusement de tout le bien opéré et lui manifesta de nouveau dans les termes les plus expressifs la peine que lui causait son départ. A son tour, le saint fondateur remercia le cardinal des faveurs dont il l’avait comblé, et lui demanda de protéger au besoin sa pauvre congrégation. Ayant ensuite pris congé, les deux missionnaires se remirent en chemin pour Ciorani.

Avant de les y suivre, terminons ce chapitre en montrant comment Dieu bénit les œuvres de ceux qui travaillent pour sa gloire. Outre la transformation des paroisses évangélisées, le passage d’Alphonse dans le diocèse de Naples produisit d’autres résultats, non moins merveilleux qu’inattendus. Ayant vu de ses yeux les effets d’une mission populaire sur les habitants des bourgs et des villages, le cardinal Spinelli résolut d’en perpétuer le bienfait pour toutes les paroisses. A cet effet, il établit que, des trente-quatre districts qui entourent la capitale, cinq ou six recevraient chaque année, à tour de rôle, des missionnaires désignés par lui. En vertu de cette organisation, chaque paroisse devait être évangélisée tous les six ans. Le chanoine Mathieu Testa, nommé directeur de ces missions rurales, occupa dès lors la villa Saint-Agnello, au centre des campagnards trop souvent abandonnés.

Après avoir pourvu au salut de ses diocésains, le zélé cardinal se demanda pourquoi l’on ne travaillerait pas à régénérer le royaume entier au moyen des missions populaires. Dans un rapport au sou-

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verain pontife Benoit XIV sur l’état malheureux d’innombrables peuplades disséminées sur les Apennins, il expliqua que des milliers de chrétiens se trouvaient, faute de secours spirituels, en grand danger de se damner si des missionnaires généreux ne leur procuraient des moyens de salut. A ce rapport Benoit XIV répondit par une circulaire à tous les évêques du royaume de Naples sur l’utilité et la nécessité des missions. « Dans vos cités, leur dit-il, vous comptez sans doute bon nombre de gens honnêtes et religieux, mais combien de pauvres montagnards, ignorants et presque sans foi, vivent loin de vos sièges épiscopaux dans la dépravation et meurent dans l’impénitence I » Le docte pontife montre ensuite par l’histoire que l’unique remède à un si grand mal n’est autre que la mission évangélique. « Ce remède, dit-il, je ne l’ai pas inventé; les évêques les plus zélés n’en ont pas connu de meilleur pour régénérer leur diocèse. Mais ajoute-t-il, il faut trouver des hommes qui instruisent le peuple, qui battent en brèche les vices et les scandales, et qui prêchent d’exemple, uniquement occupés du bien des Ames L » Afin de faciliter à tous la pratique des missions, le pontife confia au cardinal Spinelli la charge de fournir aux pasteurs de vrais ouvriers évangéliques et de conférer à ces derniers les pouvoirs nécessaires. Ainsi stimulés par le chef suprême de l’Église, les évêques se mirent à l’œuvre, et dès lors, nous le verrons bientôt, les missionnaires ne purent suffire à la besogne.

L’action d’Alphonse et de Sarnelli s’étendit plus loin encore. Depuis dix ans, ils instituaient dans toutes les missions la pratique de l’oraison mentale. Les ouvrages de Sarnelli sur cette matière, leur application au diocèse de Naples, les lettres enflammées de Sarnelli répandues dans tout le monde catholique, avaient fait grande impression sur les pasteurs et sur le pasteur des pasteurs. A la date du 16 décembre 1746, Benoit XIV adressa une encyclique aux évêques sur l’importance de l’Oraison mentale, « le moyen le plus efficace et le plus nécessaire pour ramener les âmes à Dieu. » — a Si l’on ne veut pas voir la désolation régner dans tous les cœurs, dit-il, il faut enseigner au peuple la prière et la pratique de l’oraison. » Et il s’étend sur les avantages de cet exercice fait en commun dans les églises ou les familles; il ne craint pas de descendre aux détails pratiques, comme par exemple d’en donner le signal au son de la cloche 2.

1. Bened. XI V Dullarium , tome I, 567. — Circul. 8 sept. 1745.

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