‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 60 sur 227 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

LA GRANDE MISSION. 1741-1742

Sarnelli à Naples. — Croisade de l’oraison. — Le cardinal Spinelli et les missions populaires. — Alphonse directeur de la croisade. — Spinelli et Falcoia. — Un évêque autoritaire. — Saint-Agnello. — Missions de Fragola et de Casalnuovo. — Postulants nouveaux. — Don Paul Cafaro. — Une instruction pastorale. — Missions au- (our du Vésuve. — Alphonse et la duchesse d’Isola. — Le menu des missionnaires. — Retour d’Alphonse à Ciorani. — Deux encycliques de Benoît XIV.

Les saints de Dieu sont tous admirables bien qu’ils suivent des voies différentes. Pendant que l’aimable Gaudiello s’épanouissait hâtivement dans la serre chaude de Ciorani, l’austère Sarnelli traînait son corps amaigri par les veilles et les mortifications à travers les rues de Naples, cette voluptueuse Babylone dont il ne cessait de combattre les vices et les scandales. Après -son heureuse croisade contre le libertinage, il en commença une seconde contre le blasphème. Non content de dénoncer dans un ouvrage spécial la détestable habitude de blasphémer à tout propos contre Dieu, la Vierge et les saints, il excita les prédicateurs, les confesseurs, les évêques, les magistrats, à entrer en guerre contre les blasphémateurs. Et, grâce à l’énergique coopération du cardinal Spinelli, qui depuis cinq ans gouvernait l’église de Naples avec non moins de sagesse que de fermeté, prêtres et magistrats se liguèrent, ainsi que le demandait l’ardent missionnaire, pour extirper du royaume le grand crime national.

Mais ce n’était pas assez d’empêcher l’offense de Dieu : Sarnelli voulut mettre dans tous les cœurs l’amour de ce même Dieu. Or, en vrai disciple d’Alphonse, il croyait comme lui que l’amour naît de la méditation des choses divines. Il entreprit donc une troisième croisade en faveur de l’oraison mentale, et forma le gigantesque dessein d’en établir la pratique dans tout l’univers. Selon la mé-

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thode qui lui avait réussi deux fois, il lança d’abord au milieu des peuples un ouvrage intitulé : Le Monde sanctifié par l'Oraison mentale , dans lequel, passant en revue les traditions de l’Église, il démontra que, des catacombes à la Renaissance païenne, cette sainte pratique fut toujours en usage sous une forme ou sous une autre. C’est en la rétablissant dans les paroisses, les séminaires, les familles de son diocèse, que saint Charles Borromée produisit cette magnifique floraison de la piété chrétienne qu’on admire à cette époque de l’histoire. L’auteur prouve ensuite la nécessité morale de l’oraison pour croître et persévérer dans la vertu, puis la facilité de l’introduire dans les paroisses et les familles. Il termine par un certain nombre de méditations que le prêtre doit lire aux assemblées des fidèles.

Le livre était dédié au cardinal Spinelli. « Votre Éminence, di- . sait l’auteur, protégera cette œuvre qu’elle sait appuyée sur l’infaillible autorité des Écritures, vivement recommandée par les saints Pères et les conciles, établie par les souverains pontifes, et pratiquée par de vénérables prélats selon la règle de la primitive Église et des constitutions apostoliques. Vos excellents curés et missionnaires accepteront avec respect vos salutaires ordonnances sur ce sujet. Quelle gloire pour Votre Éminence de suivre le noble exemple de saint Charles, qui, au moyen de l’oraison en commun, réforma les mœurs de tout un peuple, déracina une foule d’abus, rétablit la discipline, et fit de son diocèse un véritable sanctuaire. » Afin d'allumer le feu sacré, non pas seulement à Naples, mais partout où Ton rencontre des enfants de Dieu, Sarnelli adressa le Monde sanctifié à tous les évêques de la catholicité.

On trouva la thèse magnifique, mais d’une application généralement impossible. Sarnelli avait prévu l’objection et préparé sa réponse. Par cinq lettres envoyées successivement à tous les évêques, il pulvérisa les difficultés avec cette chaleureuse éloquence qui remue les plus indifférents et donne du courage aux plus timides. De plus, afin de prouver par un exemple qu’il ne s’agissait pas de théories chimériques, il se mit en devoir de les appliquer immédiatement au diocèse de Naples. Sur son conseil, l’archevêque donna l’ordre à tous les prédicateurs du carême de faire chaque matin l’oraison avec le peuple. Quant aux paroisses suburbaines, aux bourgs et villages, il fut décidé qu’on y prêcherait une mission populaire, dont la conclusion serait l’établissement de l’oraison en commun. Les circonstances paraissaient d’autant plus favorables qu’en cette année 1741, à l’occasion de son élévation au

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souverain pontificat, le pape Benoit XIV venait d’accorder à l’univers catholique l’indulgence du Jubilé.

Au fond, le succès de la croisade dépendait bien plus des missionnaires du peuple que des prédicateurs de carême. 11 n’était pas difficile de réussir dans les paroisses populeuses de la cité; mais où trouver des orateurs assez populaires pour habituer des gens ignorants, grossiers, vicieux, comme on en trouve beaucoup dans les bourgs et les villages, aux pratiques de la piété chrétienne? Il ne manquait pas à la Propagande et dans les congrégations religieuses d’orateurs éloquents et zélés, mais leur genre, approprié aux sermons du carême, ne s’adaptait nullement au but qu’il fallait atteindre. Sarnelli ne l’ignorait pas : aussi en proposant cette mission générale, avait-il choisi son chef de mission, son directeur de la croisade, et ce chef, sur lequel il fondait tout son espoir, c’était son maître vénéré , Alphonse de Liguori. Mais comment le faire accepter, comment surtout obtenir son concours? Aussi bon diplomate que lutteur intrépide, Sarnelli se chargea des négociations.

Il fallait avant tout gagner l’archevêque. Sarnelli lui fit comprendre qu’Alphonse se trouvait merveilleusement désigné pour diriger cette croisade de l’oraison, et cela pour plusieurs motifs. D’abord il n’aurait à changer ni sa méthode ni sa pratique. Selon lui, la mission ne consistait pas précisément à ébranler les masses, ni même à les convertir; il croyait n'avoir rien fait s’il quittait une paroisse sans avoir établi, comme moyen de persévérance, ce qu’il appelait la Vie dévote, c’est-à-dire l’oraison en commun à l’église ou dans la famille, la récitation quotidienne du chapelet et la visite au saint Sacrement : ne fallait-il pas ce chef expérimenté pour enseigner avec succès la taclique à suivre dans cette campagne ? Ensuite, Alphonse était un saint : or seul un saint pouvait inspirer à tous, missionnaires et fidèles, l’esprit de prière et d’oraison. Enfin, vrai missionnaire du peuple, solide dans ses instructions, digne dans son langage, simple et noble dans ses manières, il lui suffirait de paraître pour inspirer à tous respect et vénération. Les révolutions qu’il opérait dans les villes et les villages prouvaient éloquemment sa puissance sur les âmes. Ajoulez à cela qu’Alphonse n’abandonnait pas les paroisses engagées par lui dans le chemin de la piété. Connaissant la fragilité et l’inconstance de l’homme, six mois au plus après la mission il retournait au milieu de ses convertis pour y renouveler les saints exercices, renouer les fils brisés, consolider les œuvres établies. Qui empêcherait le cardinal

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d’amener le saint fondateur à créer aux environs de Naples, une maison de son institut, d’où ses confrères pourraient rayonner dans les provinces évangélisées et maintenir partout la pratique de l’oraison?

Ce plan sourit extrêmement à l'archevêque, qui du reste connaissait Alphonse, ses talents et ses vertus. Il décida immédiatement que le saint missionnaire, â la tête d’une compagnie de prédicateurs choisis dans diverses congrégations, dirigerait toutes les missions napolitaines. Et comme il n’entreprendrait pas une œuvre de cette importance sans l’assentiment de Falcoia, dont il voulait dépendre en tout, on avisa aux moyens de gagner l’évêque de Castellamare. « J’ai parlé ce matin très longuement à l’archevêque, écrivait Samedi le 18 février au saint fondateur. Il est entré résolument dans mes vues. Je lui ai dit aussi que vous ne feriez rien sans Falcoia, et que par conséquent il devait écrire à ce dernier une lettre dont je lui ai dicté les idées. Béni soit Dieu! j’ai obtenu en une heure des grâces qn’on n’obtiendrait pas en dix ans. Vous pourriez insinuer à Falcoia qu’il n’aille pas mettre obstacle aux volontés du cardinal, lequel peut vous aider grandement dans vos entreprises. Surtout ne cherchez pas de faux-fuvants. Il faut venir, et soyez assuré que vos succès surpasseront même vos désirs. Je vois un large champ s ouvrir devant vous et devant l’institut. »

II est évident par cette lettre que Sarnelli n’avait point agi sans exposer préalablement son projet au saint fondateur. Celui-ci connaissait parfaitement la difficulté d’abandonner pour longtemps la maison de Ciorani. Kossi crachait le sang; Sportelli, très affaibli, se trouvait aux bains de Vico en compagnie de Falcoia, dont la santé déclinait sensiblement; Mazzini et Villani, brisés par les fatigues et les austérités, se traînaient avec peine. Néanmoins, l’œuvre de Dieu et des âmes emportait Alphonse vers ces pauvres Napolitains disséminés autour de la capitale, dont il connaissait si bien les misères spirituelles. Il y avait là une immense moisson à recueillir et un grand exemple à donner à ces milliers de prêtres de Naples dont la froide indifférence voyait sans s’émouvoir la perte de leurs frères, leurs compatriotes et leurs voisins. Ensuite il regardait comme souverainement important pour l’institut d’obtenir l'appui du cardinal Spinelli, qui jouissait d’une grande influence à Naples et à Rome. En cç temps de régalisme, où un simple décret de Tanucci pouvait anéantir Ciorani, un refuge dans l’archidiocèse deviendrait peut-être le port du salut. Ces considérations engageaient le saint à favoriser les desseins de Sarnelli,

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mais avant d'agir, il attendit, selon sa coutume, la décision de Falcoia.

Celui-ci ne tarda pas à recevoir la demande du cardinal, demande trop habilement rédigée pour qu’on n’y aperçoive pas à chaque phrase la main de Sarnelli. « Votre Seigneurie illustrissime comprendra, disait Spinelli, que j’aie grandement à cœur la culture spirituelle d’une partie de mon troupeau abandonnée dans les bourgs et villages de mon diocèse. Les besoins spirituels des prêtres qui habitent ces localités me donnent surtout de graves inquiétudes et me font depuis longtemps chercher un moyen efficace d’arriver à une réforme salutaire. Ayant appris dernièrement, non sans de vives consolations, que don Alphonse de Liguori et ses confrères prêchent des missions aux peuples dépourvus de secours, ainsi que des retraites au clergé des campagnes, et que ces saints exercices sont partout accompagnés des plus abondantes bénédictions, j’ai résolu de mettre à profit le zèle de ces hommes de Dieu pour consoler mon âme affligée plus que je ne puis dire à la pensée des graves désordres qui régnent, au sein de nos villages, dans le clergé comme dans le peuple. Je sais que les compagnons de don Alphonse sont encore peu nombreux : aussi me contenterais-je de son concours et de celui d’un de ses collègues. Je fournirai aux deux missionnaires un logement convenable au centre des populations. qu’ils devront évangéliser, et si Dieu nous est favorable, comme j’ai lieu de l’espérer, ils pourront s’établir définitivement dans mon diocèse, car si j’ai beaucoup de prêtres zélés à Naples, j’en ai bien peu qui s’inquiètent des pauvres villageois. Je prie donc Votre Seigneurie de seconder mes intentions, de tout point conformes à l’esprit de la vocation que don Alphonse et les siens ont saintement embrassée, vocation du reste bénie du ciel, car j’apprends qu’à la demande de plusieurs évêques ils ont créé des maisons de leur institut, lesquelles sont devenues des foyers de sanctification. Loin de vous opposer à mon dessein, vous userez, je n’en doute pas, de tout votre pouvoir pour déterminer don Alphonse à me prêter son concours. Ce faisant, vous procurerez à Dieu une grande gloire, et à moi une satisfaction dont je vous serai bien reconnaissant. »

Dans cette lettre, on avait fait vibrer toutes les cordes capables d’émouvoir le cœur de Falcoia. La réponse n’en fut pas moins négative et parfaitement motivée. Ce petit chef-d’œuvre est dû à la plume du père Sportelli, en ce moment le compagnon et l'interprète du saint vieillard. « Éminentissime Seigneur, disait-il, je

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répondrais immédiatement à vos désirs si je ne me croyais obligé en conscience de vous soumettre les difficultés suivantes, qui me semblent dignes d’être prises en considération. Les missionnaires de Ciorani sont au nombre de cinq, auxquels se sont adjoints quelques frères servants. Plusieurs prêtres qui s’étaient unis à eux les ont abandonnés pour différents motifs. L’un des cinq se trouve ici avec moi pour raison de santé et par ordre des médecins. Les quatre autressouffrentde maladies chroniques et doivent malgré cela maintenir l’observance régulière, pourvoir à l'instruction des frères, au service de l’église et aux besoins spirituels d’une nombreuse congrégation d’hommes qui accourent à Ciorani des villages voisins, prêcher la parole de Dieu, entendre les confessions, donner très souvent des retraites aux ordinands ou aux prêtres, quelquefois au nombre de soixante. A cette besogne écrasante il faut ajouter la surveillance des ouvriers occupés à de nouvelles constructions et les courses évangéliques à travers le grand et pauvre diocèse de Sa lerne. Or si deux de ces quatre ouvriers s’en vont cultiver un nouveau terrain, qui s’occupera ici des missions, des retraites, des congrégations, du service de l’église et des besoins de la communauté? Ne peut-on pas craindre que leurs collègues, surchargés de travaux, ne prennent leur état en dégoût, ne s’en retournent chez eux, et ne laissent périr la petite plante qui promettait de si beaux fruits ? Et nos missionnaires, transplantés à Naples, hors d’une vocation qui consiste à secourir les peuples et les diocèses plus spécialement nécessiteux, ne se verraient-ils pas exposés à végéter et à périr?

« Je comprends, Monseigneur, que votre zèle vous porte à secourir chacune de vos ouailles, mais jetez donc les yeux sur ces milliers de prêtres qui vous entourent, lesquels suffiraient à convertir plusieurs mondes. Quelques prédicateurs bien choisis sanctifieraient vos villes et villages. Il y a soixante aus, les paroisses des environs de Naples formaient comme autant de jardins spirituels, parsemés de belles fleurs de vertus. Cultivés par un petit nombre de Pieux-Ouvriers, les campagnes résonnaient d’hymnes et de saints cantiques. On eût dit la Palestine à l’époque de saint Jérôme. Sans remonter le cours du temps, si aujourd’hui encore quatre pauvres missionnaires réussissent à sanctifier nombre de villes et de villages, quels prodiges n’opèreraient pas tant d’ecclésiastiques doctes et zélés, tant d’illustres congrégations, si tous et toutes voulaient travailler sincèrement et résolûment au salut des Ames !

« Il est vrai, Monseigneur, que cette petite plante de l’institut produit des fruits merveilleux sur ce terrain où la main du Sei-

gneur Ta enracinée et l’arrose des eaux de sa grâce; mais si nous l’arrachons de ce sol pour la transplanter ailleurs, ne va-t-elle pas se stériliser et périr? D’ailleurs je n’ai pas la puissance que vous m’attribuez pour la transplanter et la soutenir. Je ne suis qu’un pauvre arbrisseau bien frêle et bien caduc : la grande humilité de ces serviteurs de Dieu peut seule les porter à s’appuyer sur un pareil tuteur. Je suis un simple trait d’union qui les empêche de se désagréger. Laissez donc près de moi cette petite plante encore faible, jusqu’au jour où, fortifiée par la divine grâce, elle poussera de nombreux rejetons, qui pourront croître en d’autres lieux et spécialement dans votre cher diocèse.

« D’ailleurs l’apparition à Naples de deux pauvres missionnaires de Ciorani tournerait au détriment de tout votre clergé. En les comparant à la multitude de prêtres et de congrégations que renferme la grande cité de Naples, on se demanderait pourquoi ces deux étrangers ont dù s’arracher à leur couvent pour travailler au salut de vos pauvres paysans. Et quelle figure feraient ces deux malheureux quand, parmi tant de prêtres distingués par la vertu comme par la doctrine, ils devraient jouer les premiers rôles !

« Je supplie donc humblement Votre Éminence de laisser croître en paix ces enfants de bénédiction et de leur accorder votre puissante protection pour le plus grand bien de la sainte Église. Je me mets pareillement aux pieds de vos excellents prêtres pour les supplier, au nom de Jésus-Christ, de travailler, tous et chacun, à faire des pauvres gens de la campagne des chrétiens véritables, dignes de posséder un jour le paradis. Prêtres de Jésus-Christ, au prix de quelques fatigues et de légères incommodités, vous sanctifieriez non seulement la Ville et le Royaume mais le monde entier si vous en aviez la volonté. Je ne vous dirai point par quels moyens, car ces moyens vous les connaissez aussi bien que moi, vous qui pourriez être mes maîtres. Je demande seulement à Dieu qu’il vous en inspire la résolution pour sa plus grande gloire, le salut du prochain, votre bonheur éternel, et la consolation de votre bien-aimé pasteur. »

En même temps qu’il adressait au cardinal ces pathétiques réclamations, Falcoia priait Alphonse de se rendre à Naples et de déployer toute son éloquence pour échapper à la besogne qu’on voulait lui imposer. Comme toujours, Alphonse obéit sans raisonner. Il alla trouver l’archevêque, qui le reçut avec une tendresse toute paternelle; mais à peine avait-il commencé sa harangue que celui-ci

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l’arrêta par un argument sans réplique : « Je suis votre supérieur, dit-il, et je veux être obéi. » Et comme Alphonse reprenait la thèse de Falcoia sur les diocèses déshérités qui réclamaient son secours tandis que Naples abondait en ouvriers évangéliques, Spinelli lui répondit : « Mon diocèse compte plus de cent mille âmes dispersées dans une foule de villages et de hameaux, et ces âmes ont plus de droit sur vous que celles de tout autre diocèse, puisque c’est ici que vous êtes né. » Alphonse n avait qu'à s’incliner, car, sa congrégation n’étant pas encore reconnue par l’Église, il restait sous la juridiction du supérieur de la Propagande.

Sens perdre de temps en discussions inutiles, le cardinal institua don Alphonse supérieur et régulateur des missions qui devaient se donner dans les trente-quatre communes suburbaines. Et comme il fallait à ce chef un grand nombre de collaborateurs, il le chargea de choisir dans toutes les congrégations de Naples, sans en excepter la Propagande, les prédicateurs les plus habiles et les plus zélés. « Tout en vous aidant, ils apprendront, lui dit-il, à faire les missions d’une manière profitable au peuple. » Alphonse désigna les prêtres les plus respectables, parmi lesquels plusieurs de ses anciens collègues. On distinguait entre autres l’illustre Mathieu Testa, qui devint lui-même plus tard chef des missions diocésaines, puis grandaumônier du roi; les prêtres Coppola et Savastano, futurs évêques de Cassano et de Brindes; des prédicateurs renommés, comme Capozzi, de Alteriis, Crisaldi, Caraci, Bomano, Colici, et plusieurs autres dont il connaissait le mérite et le dévouement. Sarnelli et Villani devaient s’adjoindre à cette troupe d'élite pour combattre le bon combat sous les ordres de leur vaillant capitaine.

Ces dispositions de l’archevêque blessèrent naturellement la susceptibilité de la Propagande. Le supérieur fit remarquer que la société des Missions aposfoliques jouissant d’une véritable prééminence sur toutes les congrégations du royaume, c’était au supérieur de cette société qu’appartenait le droit de choisir le chef des missions diocésaines. Il aurait pu ajouter que certains de ses collègues se trouvaient humiliés d’avoir à prêcher sous la dépendance et la direction d’un homme qu’ils avaient autrefois exclu de leurs rangs pour cause d'indignité. Mais ces réclamations de l’orgueil froissé ne firent aucune impression sur le cardinal. « Je suis votre archevêque, répondit-il aux mécontents, et comme tel premier supérieur des congrégations du royaume. Les missions dépendent de moi seul, et c’est à moi par conséquent dénommer le chef qui les dirigera. » Il fallut baisser la tête devant cette parole

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autoritaire et reconnaître que Dieu se plaît parfois à relever ceux que le inonde voulait abaisser.

Alphonse et ses deux compagnons ayant à faire un assez long séjour dans le diocèse, le cardinal leur assigna pour lieu d’habitation une petite villa dépendante du village de Saint-Agnello, près de Barra. Les trois missionnaires y trouveraient un abri pendant la saison d’été. A côté de la villa se trouvait une église où ils pourraient exercer le ministère. La position centrale de Saint-Agnello leur permettrait de se transporter facilement dans les bourgs et villages qu’ils devaient évangéliser.

La mission générale ne s’ouvrit qu'au mois de mai. Au lieu de prendre un peu de repos avant le grand combat, Alphonse profita des cinq ou six semaines qu’il lui restait pour appeler à la pénitence trois ou quatre villages du diocèse de Salerne et prêcher dans la ville de Nocera une mission dont nous verrons bientôt les résultats. A l’époque fixée par l’archevêque, il prit avec lui le père Villani, et, suivi de sa troupe d'auxiliaires, inaugura cette glorieuse campagne de l’oraison.

Alphonse débuta par le bourg important de Fragola. Voici les notes consignées dans les Annales de la Propagande sur cette première mission : « En mai 1742, on ouvrit la mission dans les trois paroisses de Fragola. A Sainte-Marie d’Aiello, le père Liguori, directeur général des missions diocésaines, prêchait le sermon du soir; le père Sarnelli, l’instruction catéchistique; le père Testa, l’instruction du matin . A Saint-Georges, le père Villan i , compagnon du père Liguori , présidait les exercices. Le père de Alteriis, aidé du pèreColici, évangélisait Saint-Marc. Au cours de cette mission, on planta la croix commémorative, on établit la pratique de l’oraison mentale, des conférences ecclésiastiques, et la protestation mensuelle de la bonne mort. Outre les pères ci-dessus mentionnés, intervinrent comme auxiliaires les pères Uomano, Capozzi, Crisaldi, Coppola , et d’autres sociétaires de la Propagande. Il y eut des communions spéciales pour les différentes classes, des prédications aux congrégations, et des instructions aux personnes pieuses. » Cet exposé, bien que très succinct, dépeint assez exactement la physionomie générale des missions organisées alors par saint Alphonse, et les moyens employés pour arriver au but final, c'est-à-dire la pratique de l’oraison en commun et la réforme du clergé.

La mission de Casalnuovo suivit celle de Fragola. Ravi des prédications d’Alphonse et des grands résultats obtenus, le seigneur du pays, don Jérôme Cuomo, voulut voir de près le gentilhomme-apôtre.

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Accompagné d’un de ses amis, professeur à l'école de médecine, et du fils de ce dernier, il se rendit à la maison qu’habitait le serviteur de Dieu. Or voici comment l’enfant, devenu médecin à son tour, raconte cette visite au procès de béatification : « La maison, dit-il, se composait de trois chambres, qu’ Alphonse avait cédées à ses compagnons. Pour lui, il s’était réservé une espèce de réduit souterrain sous un escalier. C’est dans cette cave inhabitée, obscure, humide au point que l’eau suintait sur les murs, que nous trouvâmes le saint missionnaire. C’est là qu’il habitait le jour, et prenait la nuit quelques heures de repos. A la vue de ce taudis malsain, meurlrier, indigne d’un homme de son rang, nous restâmes stupéfaits mais pleins d’admiration pour ce gentilhomme qui poussait le mépris de lui-même jusqu’à se contenter d’un pareil gîte. Le duc fit instances sur instances pour l'emmener dans son palais, mais inutilement. « Je trouve cette chambre très commode, répondit-il en souriant, et j’y suis vraiment fort bien. » Nous sortîmes aussi confus qu’édifiés, ne trouvant point de paroles assez expressives pour louer dignement l’humilité et la mortification du serviteur de Dieu. »

Les chaleurs de l’été forcèrent les missionnaires à interrompre leurs travaux pendant quelques mois. Retirés à Saint-Agnello, ils consacrèrent ce temps de repos à exercer le saint ministère dans l’église contiguë à leur habitation ou dans les chapelles des hameaux voisins. En récompense de leur infatigable dévouement. Dieu leur accorda la faveur qu’ils sollicitaient depuis si longtemps, c’est-à-dire de nouveaux compagnons pour travailler avec eux à étendre le règne de Jésus-Christ. Déjà la mission de Fragola avait amené aux pieds d’Alphonse deux jeunes gens qui le supplièrent de les admettre dans l’institut en qualité de frères servants. Bientôt trois prêtres du diocèse de Salerne, Bénigne Giordano, Cajetano Pepe et Pierre Genovese, sollicitèrent la même grâce. Un sixième postulant, que nous devons faire connaître à nos lecteurs, mit le comble à la joie d’Alphonse et de ses confrères.

C’était un prêtre de trente-cinq ans environ, de haute taille et de figure austère. Originaire de Cava, don Paul Cafaro , c’était son nom, avait hérité de la grande piété de ses parents. Dès son enfance il prêchait la pénitence par sa conduite, fuyait tout amusement, et s’indignait de la moindre parole inconvenante. A six ans, étendu de longs mois sur son lit de douleurs, il étonna les médecins par son courage dans les souflrances. Affamé de mortifications, il prenait sous un prétexte ou sous un autre ses repas à

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part afin de faire passer en cachette ses aliments à des enfants pauvres. Chaque semaine il jeûnait deux jours au pain et à Peau. Vers l’Age de treize ans, il revêtit la soutane et bientôt fit l’admiration de ses maîtres et de ses condisciples par son recueillement, sa ferveur, son amour de l’étude et surtout sa grande mortification. En ce temps déjà il se couvrait le corps de cilices et de chaînes de fer et couchait sur une planche ou sur la terre nue. Ordonné prêtre, il se joignait aux missionnaires pour les aider dans leurs travaux, récitait le chapelet avec les fidèles, expliquait le catéchisme aux enfants, visitait les pauvres, et courait dans les hameaux éloignés entendre les confessions. Pour se reposer de ses fatigues, il se jetait aux pieds de son Dieu et passait en oraison trois et quatre heures chaque jour, souvent dans le cimetière, où il aimait h méditer les grandes pensées de la mort et de l’éternité. Témoin de son zèle et de sa vertu, son évêque le nomma curé de Saint-Pierre de Cava. Alors, ayant charge d’âmes, il ne crut jamais assez faire pour sauver le troupeau confié à ses soins. Du matin au soir on le voyait à l’église ou près des pauvres, des malades, des moribonds. Il poursuivait à outrance les vices et les vicieux, jusqu’à se présenter, armé d’un crucifix, au milieu d’une bande de libertins que sa présence mit en fuite. En peu de temps, grâce à son zèle , la paroisse transformée présenta l’aspect d’un véritable sanctuaire, où l’oraison en commun, le rosaire, la visite au saint Sacrement, les cantiques pieux, avaient pris la place des divertissements profanes. Et le curé de Cava se mourait de scrupules, parce que, disait-il, il ne se donnait pas assez à ses paroissiens! 11 s’en ouvrit à Alphonse lors de mission de Sainte-Lucie, dont nous avons parlé, et lui fit part du dessein qu’il avait conçu de quitter sa cure pour mener une vie plus parfaite. Le saint lui conseilla d’attendre ; mais un jour étant allé à Ciorani, témoin de la vie qu’on y menait, don Paul déclara que cette vie devait être la sienne, et donna sa démission de curé. Soumis à une nouvelle épreuve, don Paul s’enferma dans un ermitage, y fit une retraite, puis quitta secrètement sa demeure, ses parents, ses amis, ses paroissiens, et se rendit à Saint- Agnello, où, le 25 octobre 1741, prosterné aux pieds du saint fondateur, il lui demandait la grâce d’être reçu au nombre de ses enfants.

Alphonse n’hésita plus : il accueillit avec grande joie ce renfort que Dieu lui envoyait pour le tirer de graves difficultés. L’automne allait rouvrir le cours des missions. Celles du diocèse de Palerme réclamant impérieusement le concours du père Villani,

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Alphonse garda près de lui don Paul Cafaro , l’ouvrier apostolique dont il connaissait le zèle et la valeur.

À la reprise des travaux’ le cardinal de Naples adressa une « Instruction aux missionnaires députés aux paroisses du diocèse pour y implanter les œuvres de la piété chrétienne !. » Son dessein en ordonnant une mission générale, c’était, disait-il, de réformer les mœurs, de détruire les abus, de sanctifier le peuple, d’établir partout les exercices de dévotion les plus propres à atteindre cette fin. U énumérait ensuite rapidement les œuvres à créer : « conférences théologiques pour les prêtres et les ordinands, cours d’instruction des dimanches, catéchisme, écoles de garçons et de filles, visite au saint Sacrement, et surtout l’oraison mentale en commun le matin ou le soir. Le prélat développait ce paragraphe de l’oraison, qui comprend, disait-il, la considération des maximes éternelles et la prière, selon les règles tracées par saint Charles Borromée. » Il voulait qu'on établit cette pratique dans toutes les églises paroissales, chapelles, congrégations, écoles, familles, le matin ou le soir, durant une demi-heure. » Dans les écoles, ajoutait-il, les enfants, aidés par leurs maîtres, s’appliqueront en commun à faire un quart d’heure d’oraison tous les soirs à une heure derminée. On sonnera la cloche pour avertir les paroissiens retenus dans leurs familles de faire l’oraison en leur particulier. Les prêtres pourront tirer les méditations de ces trois excellents ouvrages : le Monde Sanctifié, Y Ame illuminée, le Chrétien sanctifié 2. En aucun temps de l’année on n’omettra cet exercice, même s’il est peu suivi, tant est grand le profit qu’en retirent les âmes! » Enfin « pour conserver les fruits de la mission et enraciner les pratiques de piété, les missionnaires, disait le zélé prélat, devront visiter dans le cours de l’année les paroisses évangélisées, afin d’y renouveler la ferveur au moyen de nouvelles instructions. »

Telle était en substance cette instruction pastorale, en tout conforme à la pratique d’Alphonse et aux idées de Sarnelli. Ce dernier, qui sans doute l’avait inspirée, ne craignit pas de l’envoyer à tous les évêques de l'Italie, en les exhortant de nouveau à établir dans leurs diocèses l’exercice de l’oraison en commun : « Notre saint archevêque, dit-il, voulant réformer et sanctifier son diocèse, a écrit cette courte mais substantielle instruction sur les œuvres de la piété chrétienne et sur les moyens à prendre pour les établir. J’ai

1. Istruzione per U Missionari deputati etc. Naples 1741, 2 octobre.

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