CHAPITRE XI
MORT DE FALCOIA.
Alphonse et Falcoia. — Le jour de Noël à Scala. — V Illustrissime Sarnelli, baron de Ciorani. — Maladie de Falcoia. — « L’Institut se propagera comme l’herbe des champs. • — Testament de l’évèque mourant. — La statuette miraculeuse. — Dernières paroles. — Bataille autour d’un cadavre. — Souvenir de Falcoia. — Le premier chapitre général. — Alphonse Recteur Majeur. — La profession. — Règles et constitutions. — Alphonse prend le P. Cafaro pour directeur.
Fondateur d’une congrégation religieuse dont le but principal est l’imitation du divin Sauveur, Alphonse devait passer par les différents états qui constituent la vie de Jésus-Christ. L’Enfant-Dieu vécut de longues années sous la tutelle de saint Joseph : de même Alphonse vécut dix ans sous la direction de Mgr Falcoia. Jésus obéissait à Joseph avec la plus parfaite soumission : Alphonse obéissait à Falcoia, même quand leurs idées différaient. Pendant que Jésus adolescent étonnait les docteurs de Jérusalem par la sagesse de ses réponses, Joseph était dans l’angoisse le croyant perdu : ainsi, pendant que Dieu, à l’occasion des missions napolitaines, manifestait aux docteurs de Naples les talents et les vertus du saint fondateur, Falcoia gémissait sur une absence qu’il croyait fatale à l’institut. Lorsque Jésus fut arrivé à l'àge d’homme, Dieu lui retira son gardien : de même quand le saint fondateur eut acquis assez d’expérience pour conduire à travers les écueils sa barque fragile, Dieu lui enleva presque subitement le pilote qui avait jusque-là tenu le gouvernail.
L’évêque de Castellamare endurait depuis quelques années une sorte de martyre. Presque octogénaire, travaillé constamment par la maladie de la pierre, accablé de soins, il attendait que sonnât pour lui l’heure du repos. Le père Sportelli l’aidait dans ses travaux et faisait sa correspondance. Le saint vieillard se contentait
APOTRE ET FONDATEUR
d’ajouter un mot aux lettres de son secrélaire « pour souhaiter la paix à son cher Alphonse ». En 1741, désirant bénir une dernière fois ses filles de Scala, il gravit, aux approches de Noël, les rochers de la montagne, afin de célébrer au couvent cette fête de la Nativité de Notre-Seigneur qui, plus que toutes les autres, excitait sa piété. Or s’étant mis en oraison la veille de Noël vers neuf heures du soir, il passa toute la nuit en contemplation, à genoux, immobile, les yeux fixes, comme un homme ravi en extase. A six heures du matin, l’aumônier le retrouva dans la même position, et tellement absorbé en Dieu qu’il ne s’aperçut même pas de sa présence. « On ne comprend pas, dit la sœur Marie-Madeleine, qui raconte ce fait, comment un homme de cet âge a pu se tenir, sans miracle, dans un tel état d’immobilité durant de si longues heures. Dieu voulut sans doute donner à son serviteur un avant-goût des joies qu’il prépare à ses élus. »
xVu commencement de 1742, il s’agita beaucoup au sujet d’une controverse soulevée par le baron de Ciorani. Le vieux Sarnelli , redevenu quelque peu enfant, prétendait que ses quartiers de noblesse lui donnaient droit au titre d’illustrissime, et de plus au tapis seigneurial quand il faisait aux pères l’honneur de se rendre à leur église. En l’absence d’Alphonse, pour lors occupé aux missions napolitaines, Falcoia trouvant ces prétentions ridicules et même injustifiées b résista formellement aux demandes du baron et de son fils André. La querelle s’envenima au point de mettre en péril la maison de Ciorani. A son retour, Alphonse réussit à jeter un peu d’eau sur le feu, mais à peine eut-il quitté la maison pour se rendre en mission, que le susceptible baron et l’inflexible évêque s’échauffèrent plus que jamais. Falcoia manda Sportelli, le 15 mars 1743, afin d’aviser aux moyens de terminer une dispute qui le chagrinait beaucoup. Il se plaignait en même temps d’un violent mal de tète. Sans perdre une minute, Sportelli accompagné du frère Tartiglione accourut à Castellamare pour assister et tranquilliser le malade, mais ils le trouvèrent couché sur le lit d’où il ne devait plus se relever. Le saint veillard avait été frappé d’apoplexie, et, bien qu’il eût conservé toute la lucidité de son intelligence, son état paraissait désespéré. Ce lui fut une suprême consolation de voir auprès de son lit de douleur son fils spirituel et le représentant de cette congrégation qu’il avait tant aimée. Bientôt
1. Les exigences du baron étaient assurément ridicules; mais il parait qu'au fond il était dans son droit. Plus tard Alphonse, ayant pris des informations sur ces règles d'étiquette, donna au baron de V Illustrissime et des coussins tant qu’il en Toulut.
MORT DE FALCOIA.
arriva l’archevêque de Sorrente pour lui administrer les derniers sacrements. Il les reçut avec la plus grande ferveur; puis, montrant à l’archevêque le père Sportelli : « L’institut, dit-il, est l’œuvre de Dieu, et vous verrez qu’il se propagera comme l’herbe des champs. » L’évêque mourant se souvenait de sa vision des bords du Tibre, de ces nombreux ouvriers que l'Esprit-Saint lui avait montrés portant l’Évangile aux âmes abandonnées, et il répétait sur son lit de mort la parole prophétique que, trois fois déjà, Dieu avait mises sur ses lèvres.
Le 2A mars, ayant retrouvé un peu de forces, il consigna par écrit ses dernières volontés. « Monseigneur nous a dit hier, écrit Sportelli à ses confrères, que le 25 mars doit être pour nous tous un jour mémorable, tant à cause du mystère de l’incarnation, de la nativité et de 'la mort de Notre-Seigneur, qu’en souvenir de lui. Il fait en ce moment son testament. Il lègue son corps aux religieuses de Scala, son cœur à la cathédrale de Castellamare, et nous laisse, à nous, sa statuette de Marie, son trésor le plus précieux. Ce qui lui reste d’argent, il le consacre au Conservatoire des enfanls 1 et à la fondation d'une messe tardive qui devra se célébrer les dimanches et fêtes. Je lui ai lu votre lettre, il vous a bénis tous en versant des larmes, puis il a dit qu’il ne vous oublierait jamais. Il pensait vous envoyer immédiatement la Madone, mais il veut rendre le dernier soupir les yeux fixés sur elle. « Quand vous la posséderez, m’a-t-il dit, rendez-lui les honneurs qu’elle mérite. »
Pour comprendre l’importance que Falcoia attachait à cette image de Marie, il faut savoir qu’il ne s’en séparait jamais. Il avait obtenu par elle de grandes grâces, et, dans les derniers temps encore, elle l’avait sauvé d’un danger extrême. En 1737, lors de son dernier voyage ad limina, ne pouvant, à cause de sa maladie, supporter le cahot des voitures, il fit la route par mer. A son retour, matelots et passagers s’aperçurent un matin que des pirates musulmans allaient aborder leur navire. Nul moyen d’échapper; c’était la servitude pour tous : aussi l’on entendit bientôt de tous côtés des cris de désespoir. Les pirates approchaient toujours, le fusil en main, prêts à faire feu au moindre signe de résistance. Falcoia se souvint alors de sa bonne Mère. Calme et confiant, il prit dans ses mains l’image de Marie et, le bras tendu, il la présenta aux pirates en faisant le signe delà croix. A l’instant même, l’embarcation ennemie s’arrêta, et ceux qui la montaient, immobiles, l'arme au bras, laissèrent s’éloigner le