‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 66 sur 227 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

NOCERA DE PAGANI

Souvenirs historiques. — Projet de fondation. — Tripaldi et Cantaldi. — Décret régaliste de 1740. — Opposition du clergé. — Saint-Michel. — Supplique au roi. — Campagne de missions. — La première pierre. — Enthousiasme de la population.

— La Vierge et le pécheur. — Mort de Bénigne Giordano. — Nombreux postulants. — Le noviciat deCiorani. — Le livre des Visites. — Don Joseph au couvent.

— Mort du vénérable Janvier Sarnelli.

La route de Naples à Salerne traverse les antiques cités assises le long du golfe : Portici, Torre del Greco, Torre dell’ Annunziata; puis, laissant à gauche le Vésuve, à droite Castellamare et Sorrento, elle s’enfonce brusquement dans la magnifique vallée qui sépare la chaîne des Apennins du mont Saint- Ange. C’est dans ce paradis des poètes et des touristes, à six lieues de Naples et à deux lieues de Salerne que s’élève la riante cité de Nocera de Pagani. Devait elle se déroule la grande plaine du Vésuve, avec ses villes d’Herculanum et de Pompéi ensevelies sous la lave, ses gracieuses cités modernes, ses villas, ses bosquets, ses vignobles ; et derrière elle, comme un majestueux rempart, se dresse le Saint-Ange, dont les hautes cimes s’inclinent doucement vers la mer pour dessiner, entre les golfes de Naples et de Salerne, la côte pittoresque d’Amalfi.

Les origines de Nocera se perdent dans les temps mystérieux de l’histoire romaine. On sait toutefois que son siège épiscopal remonte au siècle des apôtres, et que son premier évêque, Priscus, fut martyrisé sous Néron. Plusieurs fois saccagée par les conquérants qui se disputèrent le royaume de Naples, détruite par des tremblements de terre, Nocera se releva toujours de ses ruines et resta la reine de la vallée. Charles d’Anjou y établit sa résidence, et son fils Robert y a son tombeau près de son épouse Béatrix. C’est au château de

APOTRE ET FONDATEUR

Nocera que naquit l’angélique fils de Charles II, vénéré dans l’Église sous le nom de saint Louis de Toulouse, parce qu'il mourut archevêque nommé de cette ville. Au moyen âge, saint Grégoire VII et Urbain VI y trouvèrent un refuge contre leurs persécuteurs. Mais ces souvenirs sont bien oubliés des habitants de Nocera ; si vous leur demandez ce qui rend à jamais leur cité glorieuse, ils vous répondront sans hésiter que saint Alphonse y passa de longues années, qu’il y rendit son âme à Dieu dans la petite cellule de Saint-Michel, et qu'enfin Nocera conserve son tombeau vénéré.

A l’époque où nous sommes parvenus, vivait à Pagani, son lieu de naissance, un prêtre nommé Tripaldi. Ses talents et sa piété l’avaient placé à la tète du clergé. Ayant entendu parler d’Alphonse et de son institut, des missions populaires, des retraites sacerdotales, Tripaldi voulut connaître le saint fondateur. Après quelques jours passés auprès de lui, il en fut ravi, et communiqua ses impressions au curé de Saint-Félix. Celui-ci demanda aussitôt une neuvaine de prédications, à la suite de laquelle les habitants émerveillés réclamèrent une mission. Elle fut prêchée en 1741, et les résultats dépassèrent toutes les espérances. Dans leur enthousiasme, le peuple, les notables, l’évêque, supplièrent Alphonse d’établir à Pagani une maison de son institut. Tripaldi insistait d’autant plus que le saint, logé chez lui, avait récompensé sa généreuse hospitalité par un miracle. Sa mère souffrait depuis longtemps au bras d’un mal que la médecine déclarait incurable. Cette femme pieuse et simple imagina elle-même un remède efficace. Elle enveloppa son bras malade d’un linge dont Alphonse s’était servi, et le mal disparut sur le champ.

Pour acquitter la dette de sa mère, Tripaldi s’occupa immédiatement de la fondation. Il avait pour ami le vieux Francesco Cantaldi, ancien curé de Saint-Félix, lequel possédait un patrimoine assez considérable. Retiré du ministère depuis deux ans, Cantaldi habitait sa maison paternelle avec sa cousine Antonia. Dans ses entretiens il avait souvent manifesté l’intention de fonder à ses frais un établissement de lazaristes. A l’instigation de Tripaldi, il consentit bien volontiers à substituer aux lazaristes les missionnaires du Saint-Sauveur, réclamés par tout le pays.

Le projet du reste paraissait très acceptable. La population de Nocera s’élevait à trente mille âmes. Outre l’agglomération principale, la cité se composait d’un grand nombre de villages, pagt, disséminés sur tout le territoire, lesquels se rattachaient à sept communes dont la principale s’appelait Pagani. Bien que dépendant de

NOCERA DE PAGANI

Nocera sous certains rapports administratifs, et sa très proche voisine, la commune de Pagani, composée de huit mille âmes, formait alors une ville distincte de la cité-mère1, Alphonse espérait qu’une maison de l'institut placée à l’extrémité de cette commune, attirerait les paysans des hameaux, trop souvent abandonnés, et deviendrait ainsi pour un grand nombre un vrai port de salut. Quant aux missions, Pagani était le centre d’un vaste champ de combat, formé de vingt diocèses sillonnés de bonnes routes, ce qui n'est pas à dédaigner dans ces pays de montagnes. Aussi la fondation fut-elle arrêtée en principe dès le mois de mars 1742. Cantaldi et sa cousine en furent si joyeux qu’ils offrirent toute leur fortune pour bâtir à Pagani un couvent et une église. Prudent et réservé, le saint leur donna six mois pour réfléchir avant de prendre une détermination. Les six mois expirés, leur volonté restant inébranlable, il accepta la donation, et l’acte en fut dressé par-devant notaire dans ces termes aussi absolus qu’expressifs :

« Le 4 octobre 1742, ont comparu devant nous, d'une part don Francesco Cantaldi et sa cousine Antonia ; et de l’autre, don Alphonse de Liguori, don César Sportelli et don Joseph Mazzini, agissant en leur nom et au nom de leur congrégation.

« Ledit Francesco a déclaré que, son intention étant d’ériger à Pagani une maison des pères du Saint-Sauveur, il avait résolu, après mûres réflexions, de céder aux susdits pères tous ses biens meubles et immeubles.

« Et voulant donner suite à cette résolution, uniquement poussé par le désir de glorifier Dieu, de contribuer au salut de ses concitoyens, et de réaliser cerlaines intentions personnelles, librement et en toute connaissance de cause, ledit Francesco Cantaldi a cédé aux pères susdits, par donation irrévocable entre vifs, tant pour eux *que pour leur congrégation, tous ses biens meubles et immeubles, son or et son argent, en toute propriété, de manière qu'en vertu du présent acte, ils puissent les posséder et aliéner.

« A la condition : 1° que les pères établiront à Pagani une fondation de leur institut; 2° qu’une réserve de 2.565 ducats sera tenue à la disposition du donateur pour qu’il puisse en disposer à son gré; 3° que les pères fourniront au donateur le vivre et le couvert d’une manière convenable aux gens de sa condition.

« La signora Antonia déclare que cette fondation a été faite par son cousin en toute liberté, et s'engage de plus personnellement à

1. Aujourd’hui Nocera et Pagani sont unis sous le nom de Nocera de Pagani . .

APOTRE ET FONDATEUR

fournir aux pères une rente annuelle de soixante ducats, à charge de célébrer chaque jour après sa mort une messe pour le repos de son àme. »

Muni de cette pièce, libellée, comme on le voit, en bonne et due forme, et croyant pouvoir compter d’une manière absolue sur la bonne foi du donateur, Alphonse n’avait aucune raison de retarder la fondation, d'autant plus que l’évêque, les notables, les syndics des communes et tout le peuple le pressaient de mettre la main à l’œuvre. Souà la conduite du père Sportelli, nommé recteur du futur couvent, les pères Mazzini et Giordano, les frères Vitus Curzius et Tartiglione, arrivèrent à Pagani et s’installèrent dans la maison de Cantaldi, qu'ils devaient habiter jusqu’à l’érection du futur couvent. L’évêque de Nocera s’empressa de mettre à leur disposition la chapelle de Saint-Dominique, peu éloignée de leur résidence, pour y exercer le saint ministère.

Dès lors on aurait pu jeter les fondements du couvent et de l’église si le décret de 1740, exigeant l’autorisation royale, n'eût arrêté le saint fondateur. « D’après les principes du droit régalien, disait le décret, droit imprescriptible, inaliénable, inséparable de la souveraineté, on ne peut fonder ni église, ni couvent, ni congrégation, ni société quelconque, ecclésiastique ou laïque, sans le consentement du roi, à qui seul il appartient d'accorder ou de refuser cette licence, de restreindre ou de commuer les dispositions du fondateur. Toute société fondée sans l'autorisation royale est illégitime, et par conséquent nulle et non avenue. Ce droit est tellement imprescriptible, tellement inhérent à la souveraineté, que le roi, nonobstant toute concession et possession de n’importe quelle durée, peut toujours supprimer ou commuer la fondation quand il la juge dommageable à l’État ou à la tranquillité publique. » Et afin d’en assurer l’exécution, ordre fut donné le 9 avril . 1740 de communiquer de vive voix, avec prudence et discrétion, le décret de Sa Majesté à tous les gouverneurs et syndics de provinces. Qu’aucun d’eux ne permette l’érection d’un couvent ou d’une église sans une autorisation formelle du roi; que, si l’on contrevient à cet ordre, ils aient à enjoindre de suspendre les travaux, et attendent, après avoir donné avis du fait à l’Audience royale, la décision de Sa Majesté L »

C’était la confiscation absolue des droits de l'Église, du droit d’association, du droit à l’existence pour tous les ordres religieux anciens

1. Gatta, Recueil des Pragmatiques etc. Partie ecclésiastique, Tome 1, titre III, dec. 1. •

NOCERA DE PAGANI

ou futurs, puisque le roi se réservait d’empêcher les nouveaux et de supprimer les anciens « s’il les jugeait nuisibles à l’État et à la tranquillité publique. » Et cependant il ne faut pas croire que cet acte souverainement despotique ait révolté les Napolitains. Depuis le protestantisme et la religion nationale, surtout depuis les quatre articles de 1682, les catholiques respiraient le régalisme par tous les pores. Les historiens racontaient les usurpations des papes sur les droits des monarques, les légistes établissaient l'absolutisme royal à la base de toute législation, les philosophes renchérissaient sur les légistes. Nombre d’évêques, de prêtres, et même de religieux, trouvèrent que les pragmatiques et les décrets de Charles 111 n'avaient rien d’exorbitant, et qu’après tout le roi possédait bien le droit d'empêcher la création de nouveaux couvents, de nouvelles églises, de nouvelles fondations, pour ne pas détourner des anciens couvents et des anciennes églises les aumônes des fidèles. Ce qu’on appelle persécution, disaient-ils, n’est que la sauvegarde d’intérêts sacrés. Ils ne voyaient pas que l’épée régalienne avait deux tranchants : l’un pour empêcher de naître, l’autre pour donner la mort. Nous le savons aujourd'hui, et cependant combien de catholiques et même d’ecclésiastiques ont applaudi à la proscription des religieux au dix-neuvième siècle comme au dix-huitième, sans réfléchir qu’après avoir refusé aux religieux l’autorisation d’exister, les proscripteurs se serviraient de la même arme contre les prêtres séculiers, et finalement contre l’Église elle-même. m

Alphonse se préparait donc à demander au roi l’autorisation requise pour bâtir à Pagani une maison et une église, quand se manifesta l’opposition de certains membres du clergé contre la fondation. Jaloux de la popularité des pères, ils ne voyaient pas sans crainte les fidèles accourir de tous les points de la ville et des villages voisins à la chapelle Saint-Dominique. Ils répandirent le bruit que ces étrangers allaient accaparer la direction des personnes pieuses et détourner au profit de leur construction les aumônes et les honoraires de messes. C’était le vrai moyen de produire une agitation plus ou moins tumultueuse contre les missionnaires et de provoquer ainsi le véto royal. On savait que le roi ne permettait plus l’érection de nouveaux couvents et que, depuis le décret de 17i0, plusieurs solliciteurs avaient été évincés. Un peu de tapage suffisait pour prouver que le projet, contraire à la tranquillité publique, ne pouvait être autorisé. Conformément à ce programme, on fit un semblant d’émeute, qui ébranla Cantaldi et suscita toutes sortes de difficultés. Plutôt que d’affronter une lutte qui se terminerait peut-être

APOTRE ET FONDATEUR

par une défaite, les pères étaient d’avis de quitter Pagani, mais Alphonse ne voulut rien décider avant d’avoir consulté Falcoia Celui-ci était alors gravement malade. D’abord il opina pour le départ, mais tout à coup, ayant jeté les yeux sur son image miraculeuse de Marie et sur une statue de saint Michel, son grand protecteur, il réfléchit un instant, puis, avec une visible émotion, il dit à Mazzini, que les pères lui avaient député : « Non, ne partez pas, ayez confiance. C’est Satan qui se démène pour empêcher le bien que produira la fondation. Élevez la nouvelle église sous le vocable de saint Michel, et l’archange vous fera triompher de vos ennemis. » Quelques semaines après celte prophétie, Falcoia s’en allait au ciel remercier le Dieu qui la lui avait inspirée.

Confiant dans cet oracle, le fondateur n’hésita plus à demander l’autorisation royale, malgré les cris de l’opposition. La supplique, rédigée dans les termes les plus mesurés, portait qu’Alphonse et les siens, « prêtres séculiers, s’étaient jadis associés dans la ville de Scala pour secourir les âmes abandonnées à travers les campagnes et les hameaux, mais ils avaient dû quitter cette résidence incommode, et maintenant ils désireraient bâtir à Nocera de Pagani, à quelque distance des habitations, une humble maison à laquelle ils joindraient une petite chapelle où les pauvres gens des villages environnants, villages très peuplés, pourraient facilement trouver les secours spirituels dont ils ont besoin. Ils invoquent donc, ajoutait-il, la clémence de Votre Majesté, et ils la prient de leur accorder la permission d’élever à cette fin la maison et la chapelle susdites, se déclarant prêts à tout laisser au moindre signe de leur auguste souverain. La piété de Votre Majesté et le zèle ardent qui l’anime pour le salut de ses biens-aimés vassaux leur font espérer une réponse favorable *. » On voit de quelles précautions il fallait user pour éviter toute apparence d’institut religieux, et combien on devait se courber pour passer sous les fourches caudines. L évêque de Nocera, tout dévoué aux pères, appuya fortement cette requête, et fît valoir le grand bien que procurerait à son diocèse un établissement de missionnaires spécialement dévoués aux gens de la campagne.

En attendant la décision royale, les pères prêchaient sans relâche et justifiaient ainsi les affirmations de l’évêque. De novembre 17^2 au mois d’avril 17&3, Alphonse donna neuf missions, cinq dans le diocèse de Salerne, à Montuori, Saint-Pierre, Pandoli, Sainte-Marie d’Ogliara, Antessano ; et quatre autres dans le diocèse de Nocera, aux

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