Lettre du < juin
APOTRE ET FONDATEUR
fit hésiter. « Je suis comme vous bien tourmenté, lui écrivait Sportelli, mais j’ai réfléchi que l’abandon de cette fondation ferait d’autant plus de bruit que nos tribulations l’ont rendue célèbre. Je viens de consulter à Naples des hommes prudents et dévoués, pour le cas où l’évêque ordonnerait la fermeture de la chapelle, éventualité peu probable, car de Maio baisse singulièrement dans l’opinion. Tous m’ont conseillé de ne pas quitter Pagani, même si l’évêque se croyait obligé de fermer momentanément la chapelle, car il serait le premier à nous redemander de l’ouvrir. » Ces conjectures ne tardèrent pas à se réaliser. Volpe comprit bien vite qu’il avait affaire à des hommes passionnés et intraitables. Comme son prédécesseur, il rompit toute négociation avec de Maio, embrassa chaleureusement la cause des pères, et leur dit d'attendre avec confiance l’issue des procès intentés à Home et à Naples.
Cette détermination arriva fort à propos. Au mois de juillet, le cardinal Spinelli , plein de respect pour Alphonse et faisant abstraction de ses idées sur les communautés séparées, envoyait à Rome le rapport le plus élogieux sur la congrégation. 11 y disait [en terminant : « Le but principal de cet institut est de secourir les pauvres, abandonnés et dispersés dans les campagnes. Les missionnaires établissent leurs maisons loin des grandes villes, parcourent en prêchant des missions et des retraites, les diocèses qu’ils habitent, et ne laissent pas d’évangéliser, lorsqu’ils en sont requis, les diocèses circonvoisins. Dans leurs maisons ils donnent les exercices spirituels aux prêtres, aux ordinands, et même aux séculiers. Considérant les grands services qu’ils pouvaient rendre à son diocèse, Mgr de Dominais les appela dans sa ville épiscopale aux applaudissements du chapitre, du doyen, des curés, du clergé de la ville et des sept communes du district. Toujours ils lui ont donné pleine satisfaction, parfaitement soumis à leur évêque, comme du reste à tous les évêques qui les emploient. 11 est faux qu’ils recourent à la mendicité. Ils vivent, bien que très pauvrement, au moyen de leurs revenus et des fruits de leurs travaux. 11 est également faux qu’ils fassent commerce de crucifix et de chapelets. Le rapport de W de Dominicis a du reste fait justice de cette calomnie. » L’archevêque de Salerne, également consulté par la congrégation des évêques et réguliers, lui répondit par une apologie des pères du Saint-Sauveur. Ainsi renseigné, le pape se prononça définitivement en leur faveur et déjoua par là toutes les machinations. Dieu se servait des méchants pour faire connaître à Rome le nouvel institut et le mettre sur la voie de l’approbation.
INSURRECTION A NOCERA
L’échec irrita d’autant plus les adversaires que le procès en cour de Naples semblait ne pas devoir aboutir. Alphonse travaillait aux missions de la Pouille sans s’inquiéter des sommations qu’on lui adressait. Durant ce temps, la maison et l’église s’élevaient avec rapidité, de manière que bientôt, grâce à la protection de l’évêque, les meneurs allaient se trouver devant un fait accompli. A bout d’intrigues, ils ne rougirent pas de recourir au crime. Ils introduisirent nuitamment deux barils de poudre sous les fondations de la maison pour la faire sauter, mais Dieu ne permit pas l’exécution de ce projet. Un des conjurés, accablé de remords, éventa la mine en révélant le complot au père Mazzini, et dès lors une surveillance active empêcha les conjurés de pénétrer dans la maison. Évidemment le démon leur soufflait sa haine, mais l’archange saint Michel veillait sur cette fondation qui lui était consacrée.
Avant de rejoindre Alphonse dans la Pouille, racontons comment la charité mit fin, quelques années plus tard, à cet interminable conflit. Vers les derniers jours de 1745, le père Mazzini remplaça comme recteur de Nocera le courageux Sportelli. Obligé de vivre ainsi que ses confrères dans la maison de Cantaldi pendant qu’on achevait la construction du couvent, il dut subir toutes les injures et toutes les avanies. Malgré sa patience, il écrivait à son supérieur : « Je me contenterais volontiers de manger l’herbe des champs pour hâter la bâtisse. » On alla jusqu’à l’attaquer publiquement, lui, le martyr de la mortification, dans son honneur de prêtre et de religieux. Le 29 septembre 1747, en la fête de saint Michel, il prit enfin possession du nouveau couvent, mais les ennemis de la congrégation, de Maio en tète, n’en continuèrent pas moins leurs vexations. Il fallut que Dieu lui-même, en 1748, se chargeât de les ramener à la raison. Un jour, de Maio, rencontrant un jeune débauché de sa paroisse, se crut obligé de lui reprocher sa mauvaise conduite. Celui-ci prit mal la remontrance et jura de se venger. Il attendit en effet le curé sur la route de Nocera à Pagani, se jeta sur lui, lui laboura le visage à coups de couteau, et le laissa mourant sur le chemin. Des passants le portèrent par pitié dans un monastère de clarisses qui se trouvait près de là. Les gens du pays ne manquèrent pas de dire que le meurtrier n’avait été que l’exécuteur des vengeances de Dieu contre le persécuteur des missionnaires. Lui-même, agonisant et torturé par la souffrance, se reprochait sans doute de s'être ainsi acharné contre les hommes de Dieu, quand tout à coup un prêtre se présenta pour le consoler et le fortifier. C’était le père Mazzini qui, ayant appris l’attentat, accou-
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rait pour rendre service à son ennemi comme s’il se fût agi d’un frère tendrement aimé. A cette vue, le blessé sentit soji cœur se fondre, et il se promit, si Dieu le rendait à la vie, de réparer ses torts. En effet, ayant recouvré la santé, il devint l’ami intime des pères et leur défenseur en toute circonstance, et désarma ainsi les mécontents, dont il avait été le chef avoué.
Cependant le procès intenté aux pères au sujet de la donation reçut une solution au mois d’octobre 174-8. Le conseil du roi se prononça en faveur d’Alphonse et débouta Cantaldi de toutes ses revendications. Ce jugement fournit au saint l’occasion de montrer l’admirable générosité dont son cœur était rempli. S’étant rendu à Nocera, il supplia l’évêque de l’autoriser à renoncer à la donation. La Providence, disait-il, n’abandonne pas ceux qui mettent en Dieu seul toute leur confiance. Plusieurs fois il avait fait cette demande, à laquelle l’évêque refusait toujours de souscrire, ne voulant pas favoriser la mauvaise foi et les coupables desseins des conjurés, mais aujourd’hui que le procès était gagné et le couvent fondé, Volpe accéda tout ému au désir d’Alphonse. Celui-ci déchira devant Cantaldi l’acte de donation, lui demandant simplement de payer à titre d’aumône neuf cents ducats qu’il devait à l’entrepreneur des constructions. « Ainsi, dit le procès de canonisation, foulant aux pieds tout sentiment de cupidité, il renonça héroïquement aux biens qu’on lui avait légués et força ses adversaires à s’attacher à lui de tout cœur ainsi qu’à son institut. » De fait, dès ce moment la paix fit place à la guerre. Évêque, prêtres et fidèles s’éprirent d’admiration pour la congrégation. Pagani devint la maison mère de l’institut et la résidence chérie d’Alphonse, ainsi que l’avait prophétisé le père Sportelli. « Ne vous troublez pas, dit-il un jour à ses compagnons, mais ayez confiance en Dieu. Cette maison de Nocera non seulement ne périra pas, mais elle deviendra la maison principale de la congrégation. » Conformément à cette prédiction, Alphonse et après lui ses successeurs habiteront Pagani durant plus d’un siècle. Ils ne quitteront cette résidence que le jour où, la congrégation se trouvant répandue dans tout l’univers, son chef l’installera par la volonté du pape dans la ville éternelle.