Correspondenza generale, t. I, LX, LXI
INSURRECTION A NOCERA
vieux Cantaldi. De bienfaiteurs qu’ils étaient, Cantaldi et sa cousine, trompés par les meneurs, sollicités par des parents cupides devinrent les ennemis acharnés de la fondation qui leur devait son existence et des missionnaires qui vivaient avec eux sous le même toit.
Cette déclaration de guerre réveilla le zèle des nombreux partisans du couvent. Les personnages influents de Nocera et de Pagani se montrèrent ouvertement en faveur des pères. Dans tous les villages d’alentour on faisait des vœux pour leur triomphe. Les trois syndics généraux de la ville convoquèrent les citoyens en assemblée générale aiin de délibérer sur la grave question dont tout le monde s’occupait. L’assemblée, composée d’au moins six cents hommes, se réunit le 12 juillet 174-4 à Sainte-Angèle in Grotta. Tous, à l’exception de quelques habitants de Pagani, se prononcèrent en faveur des pères sans qu’aucun des opposants osât prendre la parole pour demander leur renvoi. Un seul se permit de faire allusion aux calomnies propagées contre les missionnaires , mais il dut se sauver au plus vite afin d’échapper à la colère d’un gentilhomme qui le poursuivit l’épée à la main. Avant de se séparer, les membres de la réunion s’engagèrent à payer tous les frais des procès que les pères auraient à soutenir. Cette manifestation de la population consola grandement Alphonse et son protecteur déclaré, l’évêque de Nocera.
Malgré tout, les constructions de l’église avançaient, et l’on était d’autant plus pressé de la livrer au culte que les conjurés, par de nouvelles suppliques, s’efforcaient d’obtenir du ministre un décret qui suspendit les travaux. On peut juger par là de leur exaspération quand, au début de juillet 1744, le bruit courut que l’église serait bénie avant son achèvement. Vite une députation se présenta devant l’évêque pour le supplier de ne pas sanctionner de son autorité un acte aussi préjudiciable à son clergé. On lui fit entendre qu’il n’avait pas le droit d’ouvrir une nouvelle église sans l’assentiment des intéressés, et on ne lui cacha pas que, s’il passait outre, on recourrait à Rome contre un acte qui, dans l’état des choses, constituerait un véritable abus de pouvoir.
A ces menaces Mfr de Dominicis répondit en évêque qui ne se laisse pas intimider. Par une lettre officielle en date du 10 juillet, il autorisa de nouveau solennellement la fondation qu’on le sommait d’abandonner. « La charge épiscopale, disait-il, est justement appelée par saint Jean Chrysostome un océan de sollicitudes. Pour ne pas mériter le reproche que Jéthro adressait à Moïse de tout faire par lui-
même, surtout à un âge qui ne me permet plus de remplir le grand devoir de la prédication, j’ai cru nécessaire de vous appeler à mon secours, mes bien-aimés pères, à l’instigation de notre cher fils, Dominique de Maïo, curé de la paroisse de Saint-Félix, lequel, à l’issue d’une mission prêchée par vous à ses paroissiens, m’a beaucoup vanté vos talents et vos vertus. Après avoir examiné vos statuts et pris au préalable connaissance de l’édit royal qui vous autorise à bâtir dans notre ville épiscopale une maison et une église, je vous ai accordé toutes les permissions requises pour commencer cette pieuse fondation, dont notre cité sera redevable aux générosités de notre bien-aimé fils, don Francesco Cantaldi. Nous n’avons pas oublié qu’à la bénédiction de la première pierre, au milieu d’un peuple transporté de joie, assistaient les vénérables chanoines de notre cathédrale, un grand nombre d’ecclésiastiques, et notamment le digne curé de Saint-Félix, lequel, tout en réservant les droits de son église , n’a élevé aucune protestation contre votre œuvre. Ce jour-là, peuple et clergé ne formaient qu’un cœur et qu’une àme pour vous témoigner leur reconnaissance. Ce nous est une raison de confirmer aujourd’hui, comme nous les confirmons en effet de notre autorité, toutes les permissions et faveurs que nous vous avons octroyées, déclarant en plus que la maison, l’église, et les membres de votre société restent soumis à notre juridiction et à la visite épiscopale comme les autres églises et les autres membres du clergé. »
Cette lettre lit fortune à Nocera. On admira le courage et l’habileté de ce vieillard de quatre-vingts ans, qui trouvait moyen de flageller les de Maïo, les Cantaldi et consorts, tout en faisant leur éloge. On se demandait quel mobile poussait ces hommes à passer, dans l’espace de quelques mois, de l’amour à la haine, et de la haine à la persécution. L’indignation eût été plus grande encore si l’on avait su ce que les conjurés tramaient à Naples pour empêcher l’ouverture de l’église. Moyennant finance , ils obtinrent que les employés du ministère leur missent en main le décret royal autorisant les pères du Très-Saint-Rédempteur à construire dans la ville de Pagani « une maison avec église, » et ils ne craignirent pas de falsifier cette pièce officielle en substituant aux mots précités cette formule négative : « maison sans église. » Nantis de ce faux décret, ils s’empressèrent de demander justice au marquis Fraggiani, ministre du roi. Celui-ci, trop disposé déjà à réprimer les prétendus empiétements du clergé, crut que réellement Alphonse avait donné au décret royal une extension qu’il ne comportait pas , et
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ordonna au délégat de Salerne de faire suspendre immédiatement les travaux de l’église.
Le vigilant Sportelli déjoua cette manœuvre. Ayant appris par hasard que les conjurés avaient obtenu du ministère l’ordre d’arrêter la construction et que cet ordre lui serait intimé à bref délai, il résolut d’opposer à l’attentat l’argument du fait accompli. Avec la permission de l’évêque, dans la nuit du 18 juillet 17ii, il fit enlever les échafaudages qui encombraient l’édifice inachevé, aplanir le terrain, couvrir les murs de tentures, et dresser un autel provisoire. A la pointe du jour, quelques prêtres et quelques notables de Pagani, avertis secrètement, se rassemblèrent dans ce sanctuaire improvisé. Après l’avoir béni, Sportelli célébra le saint sacrifice , prêcha , confessa , distribua la sainte communion aux fidèles, et fit constater officiellement par les témoins que l’église venait d’être livrée au culte.
Le lendemain, 19 juillet, arrivait en toute hâte de Salerne un notaire public, porteur de la fameuse dépêche du ministre Nicolas Fraggiani. La populace le suivait pour applaudir au triomphe des conjurés. Le notaire rapporte « qu’il se présenta devant le recteur ou supérieur de la maison en construction pour l’usage des pères, lui notifia qu’il eût à exhiber un décret authentique de l’autorisation donnée par le roi à la fondation, et le somma d’interrompre, en attendant, les travaux commencés. Le père Sportelli répondit que lui et ses compagnons se trouvant établis à Nocera par une concession gracieuse du roi, ils n’avaient rien de plus à cœur que d’obéir aux ordres des ministres de Sa Majesté. En conséquence , il présenterait à la Royale Audience le décret d’autorisation émané de Sa Majesté pour la nouvelle fondation, et licencierait les ouvriers occupés à leglise, ce qu’il fit du reste séance tenante. » Puis à la grande stupéfaction du notaire et de la troupe qui l’accompagnait, Sportelli ajouta : « Nous interrompons les travaux, mais non notre ministère, car cette église est dorénavant livrée au culte. Dieu en a pris possession, puisqu'on y a célébré la sainte messe et administré les sacrements. » Aujourd’hui certains gouvernants se riraient d’une pareille protestation, eux qui ne reculent pas devant la profanation d’un lieu consacré, mais à cette époque le crime de sacrilège était encore puni par les lois. Les mécontents réclamèrent devant l’évêque contre cette bénédiction d’une église inachevée, bénédiction faite à une heure absolument indue, disaient-ils, au grand scandale des chrétiens, qui voient transformer en sanctuaire un édifice où tout manque pour la décence du culte. De nouveau
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ils menacèrent d'en appeler au pape si l’évêque refusait d'annuler la bénédiction du temple.
A leur grand désespoir, non seulement l’église resta bénite, mais Alphonse obtint l’autorisation de continuer les travaux. Sur son ordre, le père Sanseverino se rendit chez le ministre d’État Brancone pour lui dévoiler la déloyale manœuvre employée par ses ennemis afin d’anéantir la fondation. A cette nouvelle Brancone se montra stupéfait, car il se rappelait parfaitement que le roi avait autorisé l’église en même temps que la maison. Il remit au père Sanseverino un billet écrit de sa main et le chargea de le porter lui-mème à un employé de bureau. Celui-ci, vendu aux opposants, ouvrit hardiment son registre et montra le décret falsifié. Et comme le père lui demandait avec insistance s’il n’y avait pas d’erreur de rédaction, l’employé répondit avec dédain : « Est-ce que Sa Majesté fait de pareilles concessions à des instituts comme le vôtre? Êtesvous des réguliers pour avoir une église publique? » Brancone se fit alors apporter le registre, et, devinant la fraude : « Je connais l’intention du roi, » dit-il, puis de sa propre main, il écrivit sur le registre : « Maison avec église. » — « Pour votre punition, ajoutat-il en jetant sur l’employé un regard sévère, allez trouver le délégat Fraggiani et dites-lui quel était le vrai dispositif de l’ordonnance royale. » Le malheureux dut accuser la faute qu’on lui avait fait commettre, et l’ordre fut donné aux autorités locales de laisser achever la construction de l’église.
Il ne restait plus qu’un seul moyen pour décider les pères à quitter Pagani, c’était de les expulser de la maison de Cantaldi, en révoquant sous un prétexte ou sous un autre l’acte de donation. Quand ils se verraient sans feu ni lieu, sans ressources pour continuer la bâtisse, ils iraient sans doute planter leur tente ailleurs. Après avoir conçu ce beau plan, les conjurés s’adressèrent pour l’exécuter à la dame Antonia Cantaldi, plus emportée et plus audacieuse que son vieux cousin. Cédant à leurs sollicitations, elle ne craignit pas, douze jours après la bénédiction de l’église, de formuler une protestation en règle contre les prétentions des missionnaires d’occuper le palais de Cantaldi et de s’approprier les biens de sa famille. Elle possédait une part du palais et de la propriété, et par conséquent, disait-elle, son parent n’avait pu en disposer. En preuve de ses prétendus droits, la requérante s’introduisit furtivement dans le palais devenu l’habitation des pères, avec vingt témoins pour confirmer sa déclaration, et elle attesta devant deux notaires que cette maison était sa propriété.
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Les notaires dressèrent un acte authentique de sa revendication, et, une demi-heure après, on citait Alphonse devant le conseil royal pour faire valoir ses droits, s’il croyait en avoir.
La ruse était grossière, mais on forçait les pères à comparaître devant les tribunaux, à débattre contre les héritiers naturels des questions de propriété, à s’afficher devant le peuple, toujours crédule sur ce point, comme des gens intéressés et rapaces, et l’on espérait que, pour s'éviter de pareils ennuis, ils préféreraient quitter la place. Ce calcul faillit réussir. Alphonse reçut à Ciorani la citation dont on voulait faire un épouvantail. Sa première pensée fut d’abandonner la donation plutôt que d’offrir au peuple le spectacle de religieux luttant avec des séculiers pour des intérêts temporels; mais l’évêque de Nocera, entouré de personnes éclairées et souverainement attristées de voir la fondation péricliter, lui représenta qu’en cette circonstance, l’intérêt spirituel se trouvant lié à l’intérêt temporel, céder aux conjurés c’était céder la victoire à l’enfer. Il ne fallut rien moins que cette considération et la certitude que le peuple serait plus scandalisé de la cession que de la poursuite de ses droits, pour le décider à prendre un avocat et à se défendre contre les ridicules prétentions de la dame Antonia. En pareil cas se défendre, c’était avoir gain de cause, et les conjurés le savaient bien. L’avocat démontra sans peine par quels moyens et dans quel but la dame Cantaldi avait fabriqué son faux acte de propriété, ce qui lui valut le mépris de la bourgeoisie et lui attira les huées du peuple.
Mais les meneurs ne s’arrêtèrent pas en si beau chemin. Feignant de s’apitoyer sur les Cantaldi et leurs héritiers, ils accusèrent leur ennemi de dépouiller les familles. « Si vous teniez à faire ce métier de détrousseur, lui dit un indigne prêtre, que n’alliez-vous sur les grands chemins arrêter les passants? — Dieu soit loué, répondit humblement Alphonse, j’ai abandonné mes biens et ma maison pour être traité de voleur à Nocera ! » Un jeune homme présent à cette scène en fut tellement hors de lui qu’il s’élança sur l’insulteur et allait le jeter parla fenêtre si ses compagnons ne l’eussent retenu. Poussé par des hommes qui ne reculaient devant aucune vilenie, le vieux Cantaldi lui-même résolut de continuer la campagne de revendications dont sa cousine avait pris l’initiative. Alphonse venait de quitter le pays pour évangéliser la Pouille : c’était le moment de tenter un grand coup. Donc, le 28 janvier 1745, Cantaldi se présenta devant le conseil royal et révoqua sa donation sous prétexte que les missionnaires l’avaient trompé en usurpant le titre de con-
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grégation religieuse. Il avait cru traiter avec des réguliers, tandis qu’Alphonse et les siens n’étaient que de simples prêtres séculiers. Au lieu de bâtir un couvent, ils n’élevaient qu’une maison laïque n’ayant pas même l’apparence d’un monastère. Ému de cette réclamation qui paraissait sérieuse, le conseil royal envoya un de ses auditeurs vérifier les faits sur place, mais celui-ci trouva que les affirmations de Cantaldi n’avaient pas une ombre de fondement. Sur son rapport, le conseil royal déclara la donation irrévocable et confirma les ayants-droit dans la possession de leurs biens.
Des gens moins processifs que les Napolitains auraient laissé en repos, après ce jugement, des victimes torturées depuis six mois; les conjurés, au contraire, exécutèrent une charge à fond contre les missionnaires. Dans une requête au roi contresignée par trente prêtres, Cantaldi prétendit avoir été dupe des pères du Saint- Sauveur : « Ces hommes, disait-il, sétaient présentés à lui sous le titre trompeur de missionnaires, et c’est ce qui l’avait séduit. 11 croyait avoir affaire à des apôtres qui, à l’exemple de Jésus-Christ, parcourraient les montagnes et les vallées pour ramener à Dieu les pauvres pécheurs sans demander autre chose qu’une maison de retraite où de temps en temps ils viendraient prendre quelques jours de repos pour recommencer ensuite leurs courses évangéliques. Aussi quelle n’a pas été sa surprise de les voir bâtir une vaste maison et une église magnifique, pour se fixer à Pagani où, sous l’extérieur du missionnaire, ils passaient leur temps à cultiver des dévotes et à capter des héritages, des legs pieux, des donations de toute nature, contrairement aux prescriptions du concile de Trente et aux décrets du monarque ». Comme conclusion de cette diatribe, Cantaldi demandait qu’on lui restituât la fortune dont ces faux apôtres l’avaient dépouillé. Il suppliait ensuite le roi de leur enlever le droit de posséder à Pagani autre chose qu’une maison où ils pourraient se retirer dans l’intervalle de leurs missions.
Les syndics de Nocera opposèrent à ce factum un démenti formel. « Les pères, vrais apôtres du Seigneur, ravivaient en tous lieux par leurs prédications la foi et les bonnes mœurs, convertissaient les pécheurs, instruisaient les ignorants, et préservaient les jeunes gens de la corruption. Les sept communes de Nocera les avaient autorisés dans une assemblée générale. Au lieu d’acquérir des richesses par les moyens criminels qu’on osait leur reprocher, ils se voyaient dépouillés injustement et violemment des biens affectés à leur subsistance. Il est temps, ajoutaient les syndics, de mettre un frein à l’audace des requérants, ou plutôt de faire rentrer dans
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l’ordre ces perturbateurs du repos public. Au gouvernement d’agir comme il en a le droit et le devoir, car ce qui est en cause c’est l’honneur de Dieu et ce sont les intérêts majeurs de la cité. »
Le roi savait à quoi s’en tenir sur les accusations dont l’institut était l’objet; mais, pour mieux confondre les accusateurs, il demanda au gouverneur de Nocera de lui faire, conjointement avec l’évêque et don Alphonse, un mémoire au sujet de cette question, et, sur la réponse du gouverneur que le saint était en ce moment occupé aux missions de la Pouille, le roi ordonna de suspendre les poursuites jusqu’à son retour. En vain les requérants envoyèrent-ils mémoires sur mémoires pour hâter le jugement : il leur fut signifié, le 3 avril 1745, qu’ils eussent à s’abstenir de toute démarche ultérieure. « Sa Majesté, écrivait Brancone à l’avocat des sept communes de Nocera, est grandement scandalisée de voir des prêtres, médiateurs entre Dieu et les hommes, s’acharner à la destruction d’une œuvre dont le seul but est de glorifier Dieu et -de sauver les âmes. »
En même temps qu’ils organisaient à Naples cette série de recours contre la fondation, les conjurés poursuivaient à Rome, devant la congrégation des évêques et réguliers, un procès qui visait à la destruction de l’institut, comme contraire aux lois canoniques et préjudiciable au bien de l’Église. Les missionnaires, disait le mémoire accusateur, inutiles dans cette commune de Pagani qui regorge de prêtres et de religieux, s’y sont établis sans demander l’assentiment ni du pape, ni des religieux, ni du curé. Ils frustrent les prêtres des honoraires de messes, les religieux des aumônes des fidèles, les particuliers de leur argent, par un scandaleux commerce de crucifix, de cilices et de chapelets. Ils poussent la rapacité jusqu’à forcer les femmes à filer gratuitement pour eux le lin et le chanvre, et même jusqu’à contraindre les gens simples à transporter gratuitement les matériaux de leur église. On suppliait donc le pape d’interdire la nouvelle fondation et d’enjoindre aux missionnaires d’avoir à se purger des censures qu’ils avaient encourues par ces graves et nombreuses infractions aux lois canoniques.
Le coup pouvait être mortel, et les habitants de Pagani le comprirent. Le 16 juillet, trente-six des plus notables envoyèrent à Rome un procureur et un avocat pour soutenir le procès. Le chapitre, plusieurs curés, le clergé de Nocera, et vingt-trois clercs de Pagani présentèrent au pape une défense collective des pères du Saint-Sauveur, dont ils exaltèrent le zèle, le désintéressement et le
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dévouement. Ils conjuraient le Saint-Père de se montrer favorable à un institut si utile à la cause de Dieu et de l’Église.
Afin de savoir la vérité sur cette nouvelle société si vivement attaquée et si énergiquement défendue, la congrégation des évêques et réguliers demanda des informations à l’évêque de Nocera. M** de Dominicis prouva la fausseté des accusations entassées contre les pères : « Toutes les églises de Nocera possédaient des rentes suffisantes à leurs charges. Les prêtres de l’endroit, pourvus d’intentions journalières, ne pouvaient acquitter seuls les dix-huit mille messes fondées à perpétuité. » Il raconta les acclamations qui avaient salué l’arrivée des pères à Pagani, l’enthousiasme des sept communes en leur faveur, l’allégresse du peuple et du clergé lors de la bénédiction de la première pierre de l’église. Après avoir démenti les imputations aussi absurdes qu’ignominieuses sur les exactions et le prétendu trafic des pères, le prélat s’étendait longuement sur les* résultats de leurs missions et retraites. « Avant de les admettre dans mon diocèse, ajoutait-il, je les ai vus à l’œuvre, j’ai constaté les effets prodigieux et persévérants de leurs prédications, et c’est alors que j’ai conçu le désir de procurer à mes diocésains une maison de leur institut. » Le prélat terminait cette apologie en exprimant toute son admiration pour le saint fondateur, lequel, disait-il, est vénéré de tout le peuple, du clergé, des évêques, et spécialement des deux archevêques de Naples et de Salerne.
L’évêque de Cajazzo, Vigilante, écrivit de son côté au préfet de la congrégation : « La cause des pères est la cause de Dieu, et voilà pourquoi elle excite la haine des méchants. Trois années durant, mon diocèse a connu ces ouvriers de Jésus-Christ, qui ont sanctifié tous les villages par où ils ont passé. Si je m’en suis séparé, c’est parce que, dans nos campagnes, je n’ai pu trouver de quoi les faire subsister. »
A ces documents épiscopaux Alphonse ajouta la réfutation des griefs que les requérants basaient sur les lois canoniques. Il montra par des textes nombreux que les aumônes libres n’appartiennent de droit à personne et que par suite nul ne saurait alléguer la diminution des aumônes pour empêcher un ordre religieux de s’établir. Il faut d’ailleurs préférer le profit spirituel à l’intérêt matériel. Dans une dissertation très étendue sur les bulles de Clément VIII, de Grégoire XV, d’Urbain VIII et d’innocent X, invoquées par ses ennemis, il examina si vraiment, comme ils l’affirmaient, la maison de Pagani n’a pu légitimement s’établir sans l’assentiment préalable du pape, des religieux et du curé. Or, d’après ces bulles, l’assentiment du pape
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est requis pour l’érection d’un nouveau couvent quand il s’agit d’un ordre religieux approuvé par le pape, mais non quandil s’agit d’une congrégation simplement approuvée par l’évèque et placée sous sa juridiction. De même l’assentiment des religieux existant dans une localité n’est requis que pour l’érection d’un couvent de religieux approuvés par le pape, spécialement de religieux mendiants, mais non de religieux approuvés par l’évêque et vivant de leurs rentes ou de léur patrimoine. Quant à l’assentiment du curé, il n’est nullement nécessaire. Si Clément VIII parle du consentement des parties intéressées, Grégoire XV restreint ce terme général aux religieux déjà existants. D’ailleurs le curé de Pagani n’a élevé aucune protestation contre la fondation. S’il objecte que l’ouverture d’une chapelle publique amène une diminution de concours à la paroisse, aucun texte de loi n’empêche pour cette raison d’ouvrir une chapelle si l’évêque le juge convenable. « En fait, ajoute le défendeur, notre ministère à Pagani n’a pas diminué mais augmenté le concours à la paroisse. Éloignée de la dite paroisse, notre église sert aux paysans des environs bien plus qu’aux habitants de Pagani. Ajoutez à cela qu’une chapelle de secours est indispensable puisque l’église paroissiale ne peut pas même contenir le cinquième de la population. Si enfin le curé objecte que l’évèque ne peut nous autoriser à prêcher dans notre chapelle parce que cette chapelle se trouve sur sa paroisse, l’objection ne mérite pas l’examen, car jamais personne ne s’est avisé de nier à l’évêque le droit de faire prêcher qui bon lui semble dans son diocèse, non seulement aux extrémités mais au cœur même des paroisses. Tout ce que le curé peut prétendre, c’est que les religieux ne prêchent point le matin avant l’office paroissial, et, bien que la coutume soit contraire, nous le lui accorderons bien volontiers. »
Ces témoignages et ces raisons suffisaient au pape pour porter son jugement sur cette affaire, mais comme les adversaires multipliaient de jour en jour leurs accusations, il chargea le cardinal Spinelli de prendre sur place de nouvelles informations et de lui exposer son avis sur l’état de la congrégation et sur les réclamations des opposants. Le sort de la fondation et même de l’institut allait dépendre de la réponse du cardinal. Aussi les conjurés s’empressèrent-ils de se rendre auprès de lui pour le circonvenir et lui arracher une sentence favorable à leurs desseins. Ils lui dépeignirent les missionnaires sous les plus noires couleurs et insistèrent sur leur affiliation à une congrégation qui, dépendant d’un supérieur général, échappait à l’autorité des évêques. C’était prendre Spinelli par son faible. Absolu
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dans son gouvernement, il préférait aux congrégations les sociétés diocésaines qu’il pouvait diriger à son gré. Tout en accueillant froidement de Maio et ses complices, dont il réprouvait la conduite, ilne p ut s’empêcher de leur dire qu’Alphonse eût mieux fait de créer un institut dont chaque maison relèverait immédiatement de l’évêque diocésain, comme par exemple l’institut de l’Oratoire, plutôt qu’une congrégation comme celle des pieux-ouvriers ou des lazaristes. Ces paroles n’avaient pas grande importance au point de vue du procès, mais il n’en fallait pas plus aux conjurés pour leur faire chanter victoire. De retour à Pagani, ils répandirent le bruit que le cardinal désapprouvait la règle de l’institut; que, sur son rapport, le pape supprimerait la congrégation ; et que, par conséquent, les autorisations données parle roi et par l’évèque devenaient sans objet.
Cette nouvelle mit le feu aux poudres. Les trois syndics-généraux de Nocera, accompagnés du syndic particulier de Pagani, députés par le peuple et le clergé, se rendirent à leur tour auprès du cardinal, qui les reçut d’abord assez mal, croyant avoir affaire à de nouveaux ennemis d’Alphonse ; mais quand il les entendit faire l’éloge de ses vertus et recommander son œuvre, il leur dit avec bonté : « Messieurs, vous m’édifiez autant aujourd’hui que j’ai été scandalisé avant-hier par les discours qui m’ont été tenus. » Il leur promit de faire droit à leurs justes requêtes, mais, toujours fasciné par son idéal, il leur exposa que mieux valait pour le public une maison purement diocésaine, soumise de tout point à l’évêque, parce que si le supérieur prétendait changer quelque bon sujet, on pouvait alors recourir à l’évêque contre le supérieur.
Cette théorie épouvanta les pères du Saint-Sauveur. Ils supplièrent Alphonse, toujours occupé aux missions de la Pouille, d’accourir à Naples sans délai pour sauver l’institut menacé. Si Spinelli proposait au pape de changer aussi radicalement la constitution de la congrégation, le pape pouvait exaucer ce vœu et il serait alors fort difficile de revenir à la règle primitive et de la faire approuver. Le saint ne crut pas devoir quitter le théâtre de son zèle, mais il énuméra par lettre au cardinal Spinelli tous les inconvénients, pour une société de missionnaires dévoués au salut des âmes abandonnées, de n’avoir que des maisons diocésaines sans chef commun pour maintenir l’observance, ramener constamment les sujets au but particulier de l’œuvre, combiner des travaux d’ensemble, fonder de nouvelles maisons, lutter contre les caprices ou quelquefois la mauvaise volonté d’un évêque. « Votre Éminence, ajoutait-il, a certainement
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les meilleures intentions du monde ; mais, en méditant mes raisons, elle verra que ce projet entraînerait sûrement et à bref délai la ruine de notre institut. » A partir de ce moment, l’affaire de Rome sommeilla plusieurs mois, non sans inspirer de graves inquiétudes, et même à un certain moment la pensée d’abandonner la fondation.
Déjà, au mois de décembre 1744, après six mois de procédure, le saint avait exprimé le désir de quitter Nocera. « Je ne suis nullement certain, écrivait-il à Sportelli, que Dieu veuille une fondation aussi traversée et aussi fâcheuse pour la congrégation. Sans doute Dieu a parlé par des prodiges, mais il peut avoir d’autres lins que les nôtres. » Recteur de Pagani depuis l’origine de cette fondation, Sportelli avait porté le poids du jour et de la chaleur, affronté tous les coups, déjoué toutes les intrigues des adversaires : il hésitait à sacrifier une maison, cause pour lui de tant de souffrances. Mais à mesure que les complications augmentaient, il se rapprochait de l’opinion d’Alphonse. Dans les premiers mois de 1745, les deux procès pendants à Rome et à Naples paraissaient sans issue, tant les adversaires multipliaient intrigues et calomnies. Pour comble de malheur, le vaillant défenseur de l’institut, M^de Dominicis avait quitté ce monde i. Son successeur, Mfr Volpe, venait d’arriver à Nocera. Tout portait à croire qu’il prendrait en main la défense des opprimés ; mais, à son arrivée dans son diocèse, un évêque doit tenir compte des circonstances, écouter les doléances de son clergé, chercher aux partis en litige un terrain de conciliation : « Les affaires vont mal, écrivait Villani au saint fondateur. L’évêque se montre froid à notre égard, réservé dans les pouvoirs qu’il nous accorde, et imbu, semble-t-il, des préjugés du cardinal Spinelli contre les congrégations. Dieu seul et le temps vous enseigneront la conduite à tenir par rapport à cette fondation 2. » Le même jour, Sportelli lui annonçait que l’évêque proposait aux pères, comme moyen d’accommodement avec de Maio, d’établir une résidence à Pagani mais sans chapelle publique. « Écrivez-moi, ajoutait. Sportelli, un refus que je puisse montrer. Prêtres et laïques sont indignés. Mieux vaut quitter ce pays que de renoncer à l’autorisation donnée par Sa Majesté, que de détruire notre œuvre de nos propres mains, que de nous discréditer aux yeux du peuple. L’évêque voudrait satisfaire tout le monde, mais voyez vous-même si de pareilles conditions sont acceptables. »
Peut-être Alphonse allait-il répondre d’abandonner une œuvre dont le succès paraissait impossible, quand une nouvelle lettre le