Lettre du l*r mars
APOTRE ET FONDATEUR
missionnaires et novices marchaient à grands pas dans la voie du sacrifice.
Dieu prit soin de ces âmes de bonne volonté. Pour les forcer à l'héroïsme , il les plongea dans la misère. Le chanoine Casati s'étant réservé jusqu'à sa mort l’usufruit des biens légués à la congrégation, Alphonse devait entretenir la communauté avec les cinquantesix ducats de la donation et les trente ducats provenant éventuellement des terres de la Madone. On avait bien parlé de gros revenus que produiraient sûrement les honoraires de messes et les oblations volontaires des pèlerins, mais ceux-ci, généralement pauvres, paraissaient plutôt disposés à recevoir qu’à donner. Le chanoine Maffei avait promis un bénéfice rapportant vingt-deux ducats, mais ce n'était qu'une promesse. Alphonse comptait aussi sur un secours du prince de Castellaneta et sur une subvention royale d’au moins deux cents ducats en reconnaissance des missions qu'il prêchait sur les terres du prince et du monarque, mais jusque-là personne ne paraissait soupçonner qu'il pût avoir besoin d'argent pour nourrir ses sujets et restaurer le couvent qui tombait en ruine.
La communauté connut alors, en outre des rigueurs de la pauvreté volontaire, la tyrannie de l’indigence et du dénûment le plus absolu. Célestin de Robertis, dans son journal, raconte les souffrances qu'on endurait dans ce couvent délabré où « le vent, la pluie, la neige, pénétraient de tous côtés, jusque dans les cellules et sur les misérables grabats des novices. Pour toute nourriture, du pain noir, un grossier potage, des fèves, rarement un peu de viande, et de mauvaise qualité; pour tout dessert, quelques châtaignes; pour vêtements, des habits rapiécés ou en lambeaux. » C'était vraiment la maison des pezzenti, des religieux en guenilles, comme l'avait prédit Alphonse en y entrant. Heureux de souffrir, mais navré des souffrances imposées à ses compagnons, il les exhortait doucement à la résignation , comme le rapporte encore le père de Robertis. « Mes chers pères et frères, leur disait-il souvent, nous vivons bien misérablement , mais que sommes-nous venus chercher sur cette montagne si ce n’est la souffrance pour l’amour de Jésus- Christ? » En même temps, il cherchait à se procurer des ressources et se plaignait à André Calvino, le gentilhomme qui lui avait vanté les nombreuses offrandes du pèlerinage : « J'attends en vain , lui écrivait-il , les honoraires de messes et les oblations dont vous m’avez parlé. Si Dieu ne vient à notre secours, je serai obligé de congédier mes compagnons pour ne pas les voir mourir de faim. Nous ne
NOTRE-DAME DE CONSOLATION
mangeons que des fèves, nous ne buvons que de l’eau , et me voilà déjà endetté de soixante ducats. » Dans sa détresse, il eut recours à un expédient qui fut pour lui l’occasion d’une vive douleur.
Depuis treize ans, son fidèle Vitus Curzius grandissait en grâce et en vertu. Il l’avait réellement conduit par la main, ainsi que Vitus l’avait vu en songe , jusqu’au sommet de la montagne sainte. L’orgueilleux et insolent gentilhomme d’Acquaviva était devenu le plus humble et le plus doux des serviteurs de Dieu. On le voyait bêcher la terre comme un paysan, se charger de lourds fardeaux comme un portefaix, se livrer joyeusement à de viles et répugnantes besognes devant lesquelles aurait reculé le dernier des mercenaires. Il acceptait sans mot dire les humiliations les plus mortifiantes et les plus imméritées. Pénitent jusqu’à l’excès, il crucifiait son corps jour et nuit, dormait sur une planche, portait des ceintures de fer armées de pointes aigues, se donnait la discipline jusqu’au sang, et ne prenait souvent pour toute nourriture qu’un morceau de pain noir et les restes de la pauvre minestra qu’il servait à ses frères. Aussi celui qui se plaît à exalter les humbles l’avait élevé jusqu’à la plus haute contemplation. Souvent, emporté par la grâce dans ces régions sublimes où Dieu lui-même illumine Pâme de clartés surhumaines, il disait en sortant de l’oraison : « J’ai eu l’intention de m’unir à Dieu , mais il me serait bien difficile de dire ce que j’ai fait et ce que j’ai pensé *. »
Alphonse aimait de tout son cœur cet ami de Dieu, ce serviteur dévoué de la congrégation. Pendant le mois de juillet 17^5, se voyant sans ressources et presque sans vivres , il lui demanda d’aller à Troia chez quelques amis du couvent pour leur exposer sa pénible situation et réclamer de leur charité quelques secours. Vitus obéit comme toujours avec une simplicité d’enfant ; mais soit qu’il se sentit malade, soit que Dieu lui eût donné le pressentiment de sa mort prochaine, il dit confidentiellement à un père : « Je m’en vais, mais j’en mourrai. » Il resta quelques jours à Troia, s’acquitta des commissions dont il était chargé, et reprit, bien qu’un peu souffrant, le chemin d’Uiceto à travers les campagnes brûlantes de la Pouille. Vers le soir il demanda l’hospitalité dans une maison religieuse, mais Dieu permit qu’on lui refusât cette charité, en sorte qu’il se vit contraint de passer la nuit au milieu des champs. Le matin, en proie à une fièvre violente, il s’efforça de se traîner jusqu’à son couvent. Obligé de s’arrêter à Iliceto , un prêtre charitable