CHAPITRE XVI
LE NOVICIAT D’ILICETO m6-17V7
Alphonse au noviciat. — Bernard Apice et Antoine Tannoia. — Le saint rassemble les matériaux de sa Théologie. — La - malédiction des morts -. — Dénùment extrême. — Le chanoine MalTei et l’évêque Lucci. — Le persécuteur et la victime. — Une enquête frauduleuse. — Le noviciat transféré à Ciorani. — Alphonse quitte lliceto.
Pendant que Sportelli se dévouait à la fondation de Caposele, Alphonse, rentré dans son désert d’ lliceto, s’occupait spécialement du noviciat. Sorti dix-huit mois auparavant de Ciorani avec deux maisons en construction, il en avait maintenant quatre, qu’il fallait remplir de bons religieux. Dieu le bénit encore sous ce rapport, car aux postulants déjà mentionnés vinrent s’adjoindre, dans le cours de l’année 17^6, six autres jeunes gens dont plusieurs jouèrent un grand rôle dans la Congrégation.
L’un d’eux, Bernard Apice, de Castellamare , a écrit lui-même, en arrivant à lliceto, la naïve histoire de sa vocation. « Tout enfant, dit-il, j’avais grande envie d’être missionnaire. A quatorze ans je me présentai à M** Falcoia pour recevoir l’habit clérical. Un de mes parents entra chez les franciscains, et je voulus l’y suivre. On me dit que j’étais trop jeune, mais que dans un an je serais reçu. L’année suivante, j’avais si bien perdu le goût d’être franciscain que je me cachais pour n’en pas rencontrer. Mes camarades me disaient : « Si tu veux te faire religieux, choisis un ordre plus en vue, les dominicains par exemple, et tu feras ton chemin. » Un père de saint Dominique me fit entendre que j’avais la vocation, mais je ne me sentais pas attiré de ce côté.
« Un jour le maître d’école nous raconta en classe les belles actions et la sainte vie du père Alphonse de Liguori, qui, peu de temps auparavant, avait prêché des missions dans le diocèse de
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Castellamare. Ces récits m’émurent tellement que je fus obligé de quitter mes compagnons. Je me retirai sous un escalier, où je me mis à pleurer en pensant au saint missionnaire, puis je résolus d’aller le trouver à Naples, où je croyais qu’il demeurait. Le maître m’ayant retrouvé tout en larmes, me demanda ce que j’avais. Je lui communiquai mon projet, et il me dit qu’on reparlerait de cela l’hiver suivant. J’allai prier aux pieds du saint Sacrement, et l’idée me vint encore de partir pour Naples, mais au port je ne trouvai ni barque ni chaloupe. Je me rendis alors chez le prêtre Joseph Cerchia pour lui parler de ma vocation. « Fais-toi missionnaire le plus vite possible , me dit-il , mais il faut avertir ta mère. » J’en parlai à ma mère, qui fondit en larmes, me reprocha de vouloir l’abandonner après tous les sacrifices qu’elle avait faits pour moi. Joseph Cerchia vint la raisonner, si bien qu’etle finit par dire : « Faites de lui ce que vous voulez. » Muni d’une lettre de recommandation de Joseph Cerchia, je me présentai à Pagani au père Sportelli. Ayant appris que je n’avais que quinze ans , il me dit de revenir quand j’en aurais dix-huit. Cela me mit dans un véritable désespoir. Impatient, le cœur brisé, j’allai tous les quinze jours à Pagani ou à Ciorani, suppliant les pères de me recevoir. Mes compagnons et les prêtres de Castellamare me répétaient que, si je continuais, je deviendrais fou. « D’ailleurs, me demandait l’un d’eux, pourquoi choisis-tu un ordre si austère? Tu ne vois donc pas que ces pères du Saint-Sauveur, à force de pénitence et de fatigue, tournent tous & la phtisie? » MKr Milante me disait aussi que j'avais le cerveau troublé, mais tout cela ne faisait qu’accroître mes désirs.
« Après deux ans passés de la sorte , un père de Ciorani , touché de ma peine, me conseilla d’écrire au recteur majeur. J’écrivis deux lettres à tout hasard, et le père Alphonse me répondit qu’il me recevrait aussitôt que je pourrais lui présenter un titre patrimonial et des lettres d’ordination. Vite je me fis constituer un titre et demandai la tonsure, avec l’intention de m’enfuir le jour même de l’ordination. Je fus tonsuré le 16 mars 1746. Je préparai mon linge pour partir le soir ; mais ma mère , qui m’avait deviné , cacha le paquet. Comme elle refusait de me le donner, je pris la porte pour fuir : elle me retint par mes habits. Je déchirai ma redingote en essayant de me dégager de ses mains : alors ma pauvre mère se mit à pleurer et me laissa suivre Jésus qui m’appelait à lui. Je couchai ce soir-là chez Joseph Cerchia , et le lendemain , de bon matin, je m’enfuis de Castellamare. Je ne portais aux pieds que de mauvais
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souliers, mais, pour avoir la chaussure neuve que j’avais commandée, il m’eût fallu attendre le réveil du cordonnier. « Et qui sait, me dis-je, si pendant cette heure d’attente, ma vocation ne sera pas exposée? » Épouvanté à cette pensée , je courus sans souliers à Pagani et je fus envoyé le lendemain à Iliceto, où j’arrivai le 30 mars 1746. » Alphonse reçut à bras ouverts l’espiègle mais courageux Apiciello, comme on l’appelait alors, et lui fit continuer ses études jusqu’à l'Age de dix-huit ans. Il entra alors au noviciat et devint un missionnaire de premier ordre.
En mai de cetle année 1744, deux jeunes gens d’Eboli, au diocèse de Salerne, Dominique Vacca et Joseph Landi, se décidaient aussi à quitter le monde. Le premier était prêtre depuis quelques années, l’autre aspirait au sacerdoce. Tous deux, unis par une étroite amitié , s’entretenaient un jour de leurs projets d’avenir. « J’ai fait autrefois, disait Dominique, une retraite à Ciorani pour me préparer aux saints ordres, et je me souviens très bien que Dieu me pressait alors de me joindre aux missionnaires de cette sainte maison.— Si Dieu vous y appelle, dit Landi, pourquoi ne lui obéiriez-vous pas aussitôt? — Voulez-vous m’accompagner? demanda Dominique : je quitte tout à l'instant même. — Si vous partez, je pars avec vous, reprit Landi d'un ton décidé. » Sans perdre de temps, les deux amis sollicitèrent leur admission et furent reçus au noviciat d’iliceto.
Trois autres novices arrivèrent au mois d’octobre, et parmi eux Antoine Tannoia, l’immortel auteur des Mémoires sur saint Alphonse et sa Congrégation . Élevé par une mère très pieuse, jusqu'à dix ans jamais il ne l’avait quittée. Il priait avec elle, raccompagnait à l’église, et communiait avec elle tous les huit jours. Ses amusements consistaient à peindre des images de Marie, à élever de petits autels, à imiter les cérémonies de la messe. Mais vers l'àge de dix ans , des camarades d’école déjà pervertis flétrirent cette àme innocente par leurs paroles et leurs mauvais exemples. L'enfant tomba dans l’ablme du péché sans trouver, hélas! le courage d’en sortir. Pendant plus d’une année, il continua extérieurement ses exercices de piété, tout en souffrant au fond du cœur, comme il le rapporte lui-même, les tortures de l’ènfer. Enfin la vierge Marie, qu’il ne cessait d’invoquer, le tira du précipice. Il fit l’humble aveu de ses fautes et retrouva, avec la pureté du cœur, les joies de ses premières années. Dès ce jour, dégoûté du monde qui l’avait perdu, il conçut un ardent amour de la vie pauvre et pénitente. A l’àge de dix-huit ans, il vint supplier Alphonse de l'admettre dans
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son institut. « Je ne l’avais jamais vu, disait-il cinquante ans après; jamais môme je n’avais entendu parler de ses vertus; mais, au premier aspect de cet homme humble et pauvre, je restai comme frappé de stupeur, et je me formai une très haute idée de sa sainteté. Ce premier jugement ne fit que se fortifier en moi durant les quarante années que j’eus le bonheur de le fréquenter et de l’entretenir1. »
Heureux de se retrouver au milieu de ses chers novices , l’espérance de sa congrégation, Alphonse leur consacra tous ses moments libres pendant les deux années de son séjour à Uiceto. Déjà, il avait composé pour eux le livre des Visites; il y ajouta, pour leurs méditations du soir, les Réflexions et Affections sur la Passion , publiées quelques années plus tard. Préoccupé des études auxquelles les jeunes profès devaient se livrer après l’année du noviciat, il entreprit alors un travail important sur toutes les matières de la théologie morale. Dans ce premier essai, qu’il publia plus tard sous le titre d 1 Adnotationes àBusembaum, « il avak pour but, dit-il, de fournir à ses étudiants un livre où la science si difficile de la morale serait exposée brièvement et méthodiquement. » C’est donc dans ce désert d’iliceto et pour l’utilité de ses jeunes gens, qu’il se mit à rassembler les matériaux des grands ouvrages ascéliques et théologiques dont la publication, à diverses époques de sa vie, produisit une salutaire révolulion dans le monde chrétien.
Un opuscule de cette année 174-6 sur un cas de conscience intéressant les confesseurs de la Pouille . attira l’attention des théologiens. Parmi les habitudes grossières du peuple, celle de maudire les morts était tellement invétérée que les évêques, pour essayer de la déraciner, s’étaient réservé l’absolution de cette faute. Or, en examinant de près l’intention de ceux qui prononçaient ces sortes de malédictions, le saint crut y découvrir moins de haine contre les morts que de colère contre les vivants. Ces prétendus blasphémateurs assuraient tous n’avoir jamais eu la pensée de maudire les âmes du purgatoire, ni à plus forte raison les habitants du ciel, et partant Alphonse doutait qu’il y eût dans ces formules imprécatoires un péché mortel. Il s’affligeait de voir cette faute classée parmi les cas réservés, ce qui n’empêchait nullement les rechutes et forçait grand nombre d’àmes à se priver des sacrements. Il consulta sur ce sujet les congrégations de Naples, en particulier la « Propagande, » qui lui répondit par l’organe de son secrétaire : « Votre
1. Procès de béatification, Sumrn. super Virtut., p. 24 et 25.
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mémoire a été lu en assemblée générale, et personne n’a trouvé la moindre objection contre votre opinion. Aussi la congrégation croitelle nécessaire, tout eu usant de prudence à l’égard des évêques qui se sont réservé ce cas, d’éclairer la conscience des fidèles et de leur expliquer qu’il n’y a faute grave, et par conséquent réserve , que si le coupable a réellement eu l’intention d’appliquer ses malédictions aux âmes des morts. » Les autres congrégations donnèrent des réponses identiques. Alors, ne consultant que le bien des âmes, Alphonse publia une disserlation fortement motivée, dans laquelle il expliquait son sentiment et combattait l’opinion contraire. La grande majorité des théologiens lui donna raison, et le regarda dès lors comme une autorité en théologie morale.
De ces travaux ascétiques et théologiques, Alphonse, se faisant tout à tous, passait aux occupations les plus humbles. Il enseignait la géographie et la cosmographie à son petit Apiciello. Il ne dédaignait même pas de reprendre ses pinceaux pour lui peindre un magnifique planisphère, aujourd’hui conservé comme une relique au noviciat de Rome, ainsi que nous l’avons dit. Afin de stimuler la piété de ses chers novices, il composa la scène de l’Adoration des bergers et retoucha, dans l’église d’Iliceto, l’antique tableau de Notre-Dame de Consolation, auquel il rendit son lustre et sa fraîcheur. Au réfectoire , il avait représenté sur la toile le cadavre d’Alexandre le Grand mangé par les rats et les vers, sans doute pour engager ses novices à ne pas trop engraisser un corps qui deviendrait bientôt la proie de ces vils rongeurs; mais, hélas! cette peinture servait plutôt à leur prêcher la résignation, car les pauvres enfants manquaient du nécessaire.
L’insuffisance des ressources, ce cauchemar d’Alphonse dans ce beau séjour d’Iliceto, se faisait d’autant plus sentir que le noviciat se multipliait davantage. On ne croirait pas aux souffrances de cette maison si ceux-là même qui les ont endurées ne nous en avaient laissé le récit authentique et détaillé. « Nous mangions, écrit le père Garzilli, du pain de seigle, mélangé de farine et de son, noir comme du charbon, et encore en manquions-nous assez souvent. Nous devions alors recourir à la charité d’un vieux paysan, nommé Benvenuto Soriano, qui vivait dans sa misérable cabane du produit de ses chèvres et des fruits d’un petit champ voisin de notre maison. Pour potage, nous n’avions le plus souvent qu’une panade, ou de la semoule à l’eau, ou encore des fèves concassées, vieilles de plusieurs années et aussi noires que le pain. Jamais nous ne voyions de viande ; tout au plus mettait-on parfois dans la soupe
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un peu de lard ou un morceau de bœuf mort d’épuisement. Nous croyions faire alors un grand régal. Nos fruits étaient des châtaignes sauvages, des pois grillés, des sorbes sèches et tellement dures que l’eau bouillante seule pouvait les amollir. Le peu de vin qu’on nous donnait était si mauvais, qu’il débilitait l’estomac au lieu de le fortifier. Le linge nous faisait également défaut. Nos chemises avaient été tant de fois réparées que l’étoffe primitive était complètement disparue. J’en avais apporté vingt de Foggia; elles servaient à tous et furent bientôt en lambeaux. Nos soutanes se composaient de pièces et morceaux achetés au ghetto de Naples. Quelques vieux chiffons nous tenaient lieu de mouchoirs. Nos couverturés de lit étaient presque transparentes à force d’avoir servi. Quant à la maison, vieux couvent supprimé sous Innocent XI, ce n’était qu’un amas de ruines et de décombres. Le vent soufflait, plus froid qu’au dehors, à travers les parois crevassées ou à demieffondrées. Au lieu de vitres, nos fenêtres étaient garnies d’un papier huilé qui laissait passer à peine quelques rayons de soleil. Les toits crevés, les cellules sans plafond, permettaient à la neige de tomber parfois jusque sur nos lits... Je m’arrête, car si je disais tout, on refuserait d’y croire. »
Le témoignage du père Garzilli s’accorde parfaitement avec celui de Dominique Corsano, son conovice, et des nouveaux arrivés, Tannoia et Landi. « Nous avons souffert, conjointement avec notre père Alphonse, dit Corsano, par suite de notre extrême pauvreté, des angoisses véritablement indicibles. » Tannoia cite les pages de Garzilli que nous venons de transcrire, et ajoute : «J’ai eu ma part des souffrances qui assaillirent les membres de cette communauté. » Landi raconte que les novices allaient presque nu-pieds, malgré les neiges et les glaces de l’hiver. « Nous souffrions donc horriblement du froid qui gelait l’eau dans nos cellules, dit-il, et je me souviens que notre père Alphonse, écrivant alors sa Morale, pour réchauffer ses mains engourdies, les appliquait de temps en temps sur un fer chaud, placé à côté de sa table; mais jamais il ne s’approchait du feu, sous prétexte que la chaleur l’incommodait. Jugez, continue Landi, quelle était l’affliction de notre père Alphonse à la vue de notre misère. Par charité pour notre âme, il désirait sans doute nous voir endurer quelques privations, mais non pas nous voir mourir d'inanition. Sa désolation était d’autant plus vive que plusieurs bons sujets, incapables de supporter plus longtemps un pareil régime, avaient quitté la congrégation , entre autres le prêtre Paul Muscati, de la famille du marquis Muscati,
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don Ignace Martucci, d’Eboli, et don François Sanseverino, qui, entré depuis chez les pieux-ouvriers, devint dans la suite archevêque de Palerme. » Landi aurait pu nommer encore le primicier Jacques Nola, de Nocera, dont la faible santé ne put s’accommoder du régime d’Uiceto.
Ces souffrances et ces départs navraient le cœur d’Alphonse. Dans sa détresse , un jour que le roi se trouvait aux environs à un rendez-vous de chasse, il lui députa deux de ses pères pour lui exposer l’état d’indigence de la maison et solliciter une subvention annuelle en raison des services que la congrégation rendait au pays. Le roi emporta le mémoire qu’Alphonse avait rédigé à l’appui de sa demande. Après examen de la question, le tribunal mixte décida qu’il serait accordé aux missionnaires d’iliceto la somme de mille ducats une fois donnée. Alphonse insista pour obtenir un secours annuel, seul moyen de remédier à l’insuffisance de ses revenus, mais le tribunal fit la sourde oreille et ne délivra pas même les mille ducats déjà octroyés.
A la misère s’ajoutaient, pour désoler le noviciat, des menaces de persécution. Une partie du peuple et du clergé, dominée par le chanoine Maffei, était alors en pleine révolution contre M** Lucci , le saint évêque de Bovino. Aussi longtemps qu’avait vécu son vertueux frère, don Joseph Maffei, qui pendant vingt ans administra les vastes domaines du prince de Castellaneta sans faire un seul mécontent, le chanoine passa pour un ecclésiastique régulier et consciencieux; mais son frère étant mort, il devint, au nom de son jeune neveu, le véritable intendant du prince, et prétendit régenter la commune, le peuple et le clergé. Malheur à qui osait contredire l’ambitieux personnage ! Le prince lui-même tremblait devant ce tyran, qui le menaçait de faire revendiquer par la commune certaines propriétés dont les titres étaient plus ou moins contestables. Voyant ainsi tout le monde à ses pieds, le chanoine entreprit de dominer l’évêque. Il s’ingéra dans l’administration du diocèse, prit la défense de prêtres justement frappés par l’autorité, et voulut imposer au choix épiscopal, pour les postes vacants, des sujets notoirement indignes; mais il se trouva en présence d’un homme qui jamais n’avait transigé avec le devoir.
M^ Lucci, doux comme un agneau, devenait un lion quand il s’agissait de défendre les droits de l’Église et de l’opprimé. Maffei ne craignit pas d’accuser l’archiprêtre d’iliceto d’avoir lacéré un portrait du roi Charles III, ce qui était une insigne fausseté; l’évêque justifia son subordonné, et punit le calomniateur en lui enlevant
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le titre de vicaire forain qu’il lui avait conféré. En 1746, plusieurs vacances s’étant produites dans le chapitre d’Iliceto, le Saint-Siège, sur la présentation de l’évêque, nomma trois nouveaux chanoines : Maffei souleva contre eux une partie du peuple et du clergé sous prétexte qu’ils n’étaient pas originaires de la commune. Les bénéfices de la collégiale, disait-il, appartiennent de droit aux prêtres du pays , et par suite l’évêque et le pape frustraient le clergé en conférant les canonicats à des étrangers. Ces assertions n'avaient aucun fondement, mais elles flattaient la cupidité. C’en fut assez pour déchaîner les passions contre l'évêque. La populace l’insulta publiquement dans les rues d’Iliceto. On inventa contre lui les plus noires calomnies, et finalement on lui intenta un procès en cour de Rome pour abus de pouvoir.
Tout cela se passait dans les derniers mois de 1746. « Au début de mon noviciat, dit Tannoia, je me rappelle avoir souvent entendu nos pères, et particulièrement notre saint fondateur, parler des vertus éminentes de Mgr Lucci et des persécutions dont il était en ce moment l’objet à Iliceto. Le chanoine Maffei, je l’ai su depuis, faisait signer par le peuple, par le clergé, par des ignorants, des bouviers, des laboureurs, les dénonciations les plus calomnieuses contre leur évêque. Ces malheureux, terrorisés par lui, faisaient tout ce qu’il voulait pour ne pas s’exposer à sa vengeance1. »
En présence de pareils attentats et de la perte des Ames qui en était la conséquence , M*r Lucci supplia le roi d’exiger du prince de Castellaneta qu’il enlevât aux Maffei l'intendance de ses domaines, charge dont ils abusaient pour opprimer tout un pays. Avant de faire droit à cette requête, le roi s’informa des principaux chefs d’accusation contre le chanoine , et ordonna une enquête ; mais le commissaire enquêteur, corrompu par les Maffei, n’interrogea que les adhérents du coupable ou bien dénatura dans son rapport les dépositions des adversaires. Le chanoine tenait surtout à se faire décerner un brevet d’innocence par les pères du Saint-Sauveur, principalement par Alphonse, dont le jugement devait être d’un grand poids près du tribunal. Il espérait du reste que, par reconnaissance ou par crainte, le fondateur hésiterait à charger l’homme qui avait été le grand promoteur de la fondation d’Uiceto et qui pouvait en être le destructeur.
Stylé par Maffei, l’enquêteur se présenta au couvent le 25 janvier 1747. « On accuse le chanoine, dit-il, de tyranniser le pays : avez-
I. Déposition au procès de Béatif. du Vénérable Lucci . Noviss. Sumra. addit., p. 5.
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vous personnellement à vous plaindre de lui ? » A cette question précise, Alphonse put répondre négativement, car Maffei s’était toujours montré bienveillant pour la congrégation. Encouragé par cette réponse, l’enquêteur demandait une déclaration plus générale, mais il ne put l’obtenir. Cela ne faisait pas le compte de Maifei. Voici comment, avec son complice, il traduisit dans son rapport la déposition d’Alphonse : « Nous nous sommes transportés au couvent des missionnaires pour recevoir la déposition des pères Alphonse de Liguori et Paul Cafaro. Ils nous ont déclaré que les accusations de l’évèque contre le chanoine Maffei étaient autant d’impostures et qu’ils estimaient le susdit chanoine comme un homme très charitable et de mœurs très régulières. Il est vrai qu’ils ont refusé de signer cette déposition, parce qu’il ne sied point à des religieux, ont-ils dit, de signer une déposition en justice, bien qu’ils en autorisent la manifestation verbale. » Rien de plus indigne ni de plus ridicule en même temps que ce rapport. Alphonse déclare n’avoir pas à se plaindre personnellement du chanoine , et on lui fait dire que toutes les plaintes de l’évêque contre Maffei sont autant d’impostures ; Alphonse aurait refusé de signer sa déposition , et autorisé l’enquêteur à la publier!
Ces machinations ne sauvèrent pas Maffei. En punition de ses méfaits dûment constatés, le roi commanda au prince de Castellaneta de lui enlever l’intendance de ses domaines et même il exila d’Iliceto cet oppresseur du peuple. Mais une année ne s’était point écoulée qu’à force d’intrigues et de feintes réconciliations, Maffei avait obtenu sa grâce et persécutait son évêque avec plus d’acharnement que jamais. Mer Lucci était sur son lit de mort, que le chanoine l’accusait encore de conspirer contre la vie du roi. La Providence se servit de ce prêtre ambitieux pour sanctifier l’évêque de Bovino et manifester au monde des vertus que l’Église, par un décret solennel, a proclamées héroïques1.
1. Le procès de béatification du saint évêque fut introduit à Rome en 1764, et continué jusqu'en 1841. A cette date fut proclamée l'héroïcité des vertus. Le Promoteur de la foi ne manqua pas d’objecter contre la sainteté du serviteur de Dieu le prétendu témoignage d’Alphonse sur les impostures . de M*r Lucci, témoignage exhumé du rapport de l’inquisiteur Carapclla. L’avocat de la cause traita ce rapport d’ignoble mensonge, putidum mendacium. « Comment! s'écria-t-il avec indignation, vous pourriez croire qu’Alpbonse de Liguori déclarait inconvenant de signer une déposition, et en même temps permettait de la publier? Voilà cependant ce qu'affirme le rapport. Vous pourriez croire qu’Alphonse a qualifié d’imposteur l'évêque de Bovino, son ami intime, qu’il estimait un des grands serviteurs de Dieu, et dont il a demandé maintes fois la canonisation? Et il l’aurait flétri de cette épithète au temps même où, d'après la déposition du P. Tannoia, il s’entretenait journellement avec ses religieux des persécutions dont l evê-
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L'indigne chanoine ne pardonna jamais à notre saint de lui avoir refusé le certificat de bonne vie et mœurs dont il eût voulu se faire une arme pour battre en brèche le réquisitoire de M^Lucci. La suite de cette histoire montrera comment l’oncle et le neveu travaillèrent jusqu’à leur mort à détruire, non seulement la maison dTliceto, mais la congrégation. Dieu permit qu’ils se détruisissent eux-mêmes. « J’ai pitié des Maffei , avait dit un jour Lucci, bientôt on dira de cette famille : comme elle est déchue de sa splendeur d’autrefois! » Cette prédiction se réalisa d’une manière saisissante, car nous verrons Alphonse faire l'aumône aux enfants de don François Maffei, le neveu et le complice du chanoine persécuteur.
Ces graves incidents présageaient à la maison d’Iliceto des vexations de tout genre. L’absence de tranquillité allait se joindre au manque de ressources pour en expulser le noviciat. Quelques jours après la fameuse enquête, le 5 février 17^7, le saint fondateur envoya la plupart de ses jeunes gens à Ciorani, avec l’intention de les y suivre au plus tôt. Du reste il n’avait jamais eu l'intention de fixer sa résidence à Iliceto. « Je n’ai pas dessein, écrivait-il au début de cette fondation, de m’installer ici d’une manière définitive, mais il me paraît nécessaire de ne pas quitter cette maison avant de l’avoir organisée. Quand Dieu le voudra, je retournerai à Ciorani1. » Deux ans et quelques mois s’étaient écoulés depuis lors; les questions difficiles disparaissaient par la translation du noviciat. Le moment était donc venu pour lui de rentrer au couvent de Ciorani qui, par sa position plus centrale, facilitait l’exercice de sa charge.
Avant de quitter ce Val-in-Vincoli où il avait subi bien des traverses mais aussi goûté de grandes joies, il voulut laisser un souvenir durable aux habitants d’Iliceto. Pendant la semaine de la Passion, il les convoqua dans l’église de Notre-Dame de Consolation pour leur prêcher les saints exercices. Nombre de prêtres et de gentilshommes se rendirent à son appel. Ses prédications produisirent un effet prodigieux sur toute l’assistance. « Je me rappelle tout spécialement, raconte un témoin, un sermon qu’il nous prêcha sur la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il nous dépeignit l’amour du divin Rédempteur avec tant de force et d’onction que toutes ses paroles, comme autant de flèches, pénétraient jusqu’au plus
que était victime! » L'orateur aurait pu ajouter que, si saint Alphonse avait traité d'impostures les accusations dirigées contre le chanoine Maffei, celui-ci, reconnaissant d’un pareil service, ne fût pas devenu le persécuteur implacable du saint fondateur et de sa congrégation.