CHAPITRE XV
FONDATION DE CAPOSELE 17i6
L'église de Mater Domini. — Une singulière méprise. — Mission de Caposele. — Comment la Madone se fait obéir. — Fondation acceptée. — Prédiction de saint Joseph de la Croix. — Un carême de Sportelli. — Les fourchettes de bois. — Sportelli et les brigands.
A dix lieues au sud d’Iliceto, entre la Pouille et la Basilicate, et pour ainsi dire au centre du royaume de Naples, s’élève la petite ville de Conza, autrefois célèbre sous le nom de Compsa, aujourd’hui presque ruinée par suite du tremblement de terre de 169k. C’est le siège d’un archevêché très important, dont les populations, ainsi que celles des diocèses voisins, sont comme perdues dans les vallées et sur les montagnes des Apennins. A l’époque où nous en sommes arrivés, l’archevêque de Conza, Mgr Nicolai, prélat aussi distingué par son zèle que par sa naissance et ses talents, après avoir relevé sa cathédrale et discipliné son clergé, cherchait les moyens d’évangéliser ses diocésains, mais les ouvriers faisaient défaut. Il confiait un jour sa peine à deux ecclésiastiques zélés comme lui, don Jean Rossi, archiprêtre de Contursi, et don François Margotta, supérieur par intérim de son séminaire, quand ceux-ci, connaissant tout le bien opéré par les pères du Saint-Sauveur dans les diocèses de Salerne et de Bovino, attirèrent son attention sur Alphonse et son institut. Des renseignements qu’il prit de tous côtés le convainquirent que le conseil venait du ciel et il fut décidé qu’on offrirait au saint, comme siège d’une nouvelle fondation, une église dédiée à la sainte Vierge dans le voisinage d’une petite ville appelée Caposele1. L’archiprètre Rossi se chargea d’en-
1. Caposele avait alors 3.500 habitants. Ce bourg, éloigné de Conza de trois ou quatre lieues, situé près de la source du Sele, tire son nom de sa position : Capo di Scie.
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trer en négociation avec Alphonse pendant son séjour à Foggia.
Les circonstances paraissaient bien peu favorables; toutefois, sur les instances du messager, appuyées du reste parle père Villani, le saint fondateur accepta de prêcher une mission & Caposele et de voir ainsi sur place quelle était la volonté de Dieu. Le 22 mai 1746, après le renouvellement de la mission d’Accadia, il prit avec lui trois de ses compagnons, les pères Villani, Genovese et Garzilli, et se rendit à Caposele, où il fut reçu comme en triomphe par le clergé et le peuple. Le soir même il prêcha le sermon d’ouverture, et cela avec tant de force et d’onction que tous, ravis, croyaient entendre un autre Paul.
L’archevêque de Conza se trouvait en ce moment à Calabritto, en visite pastorale. Alphonse crut qu’il était de son devoir d’aller lui rendre ses hommages. Il monta donc sur sa mule, selon sa coutume, franchit les deux milles qui le séparaient de Calabritto, et se présenta au palais del Plato, résidence d une noble famille, où logeait l’archevêque. Mais comme c’était l’heure du repas, il se retira discrètement dans une chapelle contiguë au palais pour y réciter son office. A peine avait-il commencé, qu’un jeune prêtre, Xavier del Plato, fils du seigneur du lieu, se présenta, les clés à la main, pour fermer la chapelle. Cet étranger, à la barbe inculte, aux habits rapiécés, lui parut un vagabond dont il fallait se défier. « Veuillez sortir, dit-il assez brusquement, je dois fermer la porte de cet oratoire. — Voudriez-vous attendre un peu que j’aie achevé Vêpres et Complies? lui demanda le saint. — Non, sortez de suite, reprit le jeune homme, de plus en plus soupçonneux; hier on nous a volé une nappe et il ne faudrait pas qu’on nous en enlève une seconde aujourd’hui. » A cet argument qui ne souffrait pas de réplique, Alphonse sortit en souriant et récita son office dans la rue. Un peu plus tard , il se fit annoncer au palais. En entendant prononcer son nom, l’archevêque courut à sa rencontre, le prit par la main en lui témoignant la plus profonde vénération, et le présenta à ses hôtes. Don Xavier assistait à l’entrevue ; il reconnut l’étranger de la chapelle et apprit bientôt, à sa grande confusion, que son prétendu vagabond n’était autre que don Alphonse de Liguori, chevalier napolitain, et directeur de la mission de Caposele. Alphonse fit semblant de ne pas reconnaître le jeune homme, et l’on n’aurait jamais su cet acte d’humilité si don Xavier n’avait dévoilé lui-même sa méprise. Après une longue conférence avec l’archevêque, l’homme de Dieu reprit précipitamment le chemin de Caposele, où il devait prêcher le soir.
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La mission eut un plein succès. Les vertus du prédicateur, son humilité, sa modestie, son union intime avec Dieu, son mépris de la souffrance, lui gagnèrent tous les cœurs. En proie à des névralgies qui ne lui laissaient pas un moment de repos, il n’en continua pas moins ses travaux. Un jour, se trouvant en proie à des douleurs qu’il ne pouvait dissimuler, il s’interrompit un instant, puis, reprenant courage, dit & ses auditeurs : « Eh ! qu’importe ce que je souffre, pourvu que je puisse vous dire tout ce que j’ai sur le cœur. » Et pendant deux heures, il tonna contre les occasions de péché, s’attaqua aux jeunes libertins de l’endroit, et réprimanda vertement les mères qui ne leur fermaient pas la porte de leurs maisons. « Il arrivait souvent, dit le docteur Santorelli, qu’épuisé, brisé de fatigue, il lui fallait le secours d’un bras étranger pour se traîner jusqu’à son logis. » Lors de la plantation des croix , il se chargea de la plus pesante. A le voir incliné sous ce bois, qui lui blessa l’épaule gauche, on eût dit Notre-Seigneur montant au Calvaire. L’archevêque, accompagné de ses deux amis Rossi et Margotta , assista au sermon sur la sainte Vierge. 11 en fut si touché que depuis ce jour il se rendit à tous les exercices. Au dire du médecin Santorelli, la mission changea la face du pays. « Les scandales disparurent, les ennemis se réconcilièrent , les blasphémateurs et les libertins n’osèrent plus proférer leurs indignes propos, et l’on vit refleurir, même parmi les gens du peuple, les saintes pratiques de la piété chrétienne, la fréquentation des sacrements, et spécialement la dévotion à la sainte Vierge. » Dès les premiers jours de la mission, Alphonse était allé visiter, avec quelques gentilshommes, l’église qu’on lui offrait pour la nouvelle fondation. Cette église, nommée Mater Domini, et située sur une colline à peu de distance de Caposele, lui rappela l’ermitage d’Iliceto. La vierge miraculeuse honorée dans ce sanctuaire attirait de nombreux pèlerins, et de ce centre les missionnaires pouvaient rayonner assez facilement dans tout l’archidiocèse et les diocèses voisins. Le saint résolut d’accepter la fondation, si toutefois on lui fournissait les moyens d’existence suffisants. Il allait donc entamer des négociations à ce sujet avec l’archevêque, l’archiprêtre Rossi, don François Margotta et le docteur Zoppi de Saint-Menna, qui tous voulaient coopérer à la bonne œuvre , lorsque le clergé fit opposition à la cession de l’église , sous prétexte que ses droits en seraient lésés. « Voilà qui me réjouit, dit Alphonse : si le démon fait des siennes, c’est qu’il prévoit les coups que nous lui porterons; mais il a beau s’agiter, Dieu triomphera. » La prédiction se réalisa le jour même.
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L’archevèqüe s'étant rendu à l'ermitage avec ses trois coopérateurs , le prêtre don Salvatore Corona , qui jouissait à cause de ses talents d’une grande autorité sur le peuple et le clergé , s’y rendit aussi en compagnie d’un grand nombre d'ecclésiastiques avec l'intention de défendre ce qu'il appelait les droits du chapitre. Tout en méditant ses arguments, il entra dans l'église de la Madone pour prier un instant & ses pieds ; mais il était à peine à genoux devant l'autel que des convulsions le saisissent, sa bouche se contourne, et des douleurs violentes tourmentent tout son être. Aussitôt il comprit que la sainte Vierge lui reprochait son injuste opposition. « Mère de Dieu, dit-il, je proteste que dès ce moment je renonce à contrarier vos desseins. » La crise qui l’agitait cessa dès qu’il eut prononcé cette parole. Cette leçon mit à néant tous ses arguments, si bien que, dans les conférences du clergé, bien loin d’attaquer la fondation, il s’en fit le défenseur, et dès lors il ne cessa de la patronner.
Cette conversion subite du principal antagoniste désarma complètement l’opposition , mais quand il s'agit de stipuler les conditions matérielles de l’œuvre, l’archevêque, tout zélé qu'il fût, faillit lui-même reculer. Se souvenant de la misère d’Iliceto, Alphonse demandait une rente de cinq cents ducats. Les revenus de l'église, unis aux dons que promettaient Rossi et Margotta, constituaient déjà une partie de cette somme. Le surplus restait à la charge de l’archevêque qui , avant de prendre aucun engagement, voulait voir les pères installés et estimer alors par lui-même les rentes nécessaires à l’entretien de la maison. Alphonse refusa ces conditions précaires : « Monseigneur, dit-il, je ne suis pas venu pour fonder une maison, mais pour prêcher une mission, comme vous l'avez désiré. Ma tâche est finie, et je ne prétends à rien de plus. » On allait rompre les négociations, quand l'archiprêtre Rossi se jeta tout ému aux pieds de l’archevêque et le supplia de ne pas laisser la victoire au démon. Le digne prélat pleura lui-même en voyant à ses genoux ce vieillard à cheveux blancs, et promit alors d’ajouter les deux mille ducats nécessaires pour constituer le capital exigé. On arrêta dès lors que les pères s’établiraient à l’ermitage aussitôt qu’on aurait obtenu du roi les autorisations nécessaires.
Cette bonne nouvelle fut accueillie par des démonstrations d’allégresse. Illuminations, décharges de mousqueterie, acclamations joyeuses , peuple et magistrats n’épargnèrent rien pour témoigner leur contentement à l’archevêque et au saint fondateur. Le prince Ignace Rota et la princesse Cornelia Sanfelice vinrent également fé-
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liciter ce dernier et mettre à sa disposition, pour les futures constructions, les arbres de leurs forêts. A sa grande consolation , ils lui racontèrent une prophétie qui s’accomplissait actuellement par l’arrivée en ce lieu des pères du Saint-Sauveur. Un jour que tous deux visitaient ce domaine avec un religieux de saint Pierre d’Alcantara, en apercevant sur la colline l’église de Mater Domini, ce religieux ravi ne put s’empêcher de s’écrier : « Oh! que ce lieu conviendrait bien pour un couvent de notre ordre ! » Cette pensée plut au prince et à la princesse, qui s’empressèrent de proposer au père Joseph de la Croix, alors provincial des alcantarins, de la réaliser sans délai. « Non, répondit-il, ne poursuivez pas ce projet. Dieu ne veut pas que cet ermitage soit occupé par nos religieux, mais dans vingt ans il abritera une communauté de missionnaires très dévoués à la gloire de Dieu et au salut des Ames. » Or vingt ans s’étaient écoulés depuis cette prédiction, de sorte que les pères du Saint-Sauveur en devenaient clairement l’objet. Coïncidence remarquable! le père Jean-Joseph de la Croix fut canonisé en même temps que saint Alphonse, le 26 mai 1839.
La fondation décidée , Alphonse reprit le chemin d’Iliceto. Il laissait au diocèse de Conza les pères Sportelli, Cafaro et plusieurs autres de ses collègues pour évangéliser îes villes importantes, en attendant que l’autorisation royale permit d’occuper l’ermitage de Mater Domini . Afin de ne pas effaroucher les régalistes, le saint demandait simplement au roi la permission « d’établir quelques missionnaires dans un ermitage voisin de Caposele, à l’effet de porter secours aux populations du diocèse de Conza, très éloigné de la capitale, et par là même privé du bienfait des missions. » Il faisait observer de plus que, la maison et l’église existant, il ne s’agissait nullement de fonder un nouveau couvent. Malgré toutes ces précautions, il dut attendre toute l’année qu’il plût à Sa Majesté d’ouvrir aux pères du Saint-Sauveur les portes de l’ermitage. Ils y entrèrent au mois d’août 1747.
Pour commencer cette fondation, Alphonse avait jeté les yeux sur le prudent et vaillant Sportelli, qui du reste était connu très avantageusement des habitants de Caposele , car trois mois auparavant il leur avait prêché le carême aux pieds de la Madone miraculeuse. Durant quarante jours ils admirèrent l’homme de Dieu vivant seul sur la colline, comme Jésus sur le Mont de la quarantaine, logé dans l’ermitage délabré où pénétraient le vent et la pluie. Miné par la fièvre, ne prenant presque point de nourriture, ils se demandaient comment il pouvait se soutenir. Sa parole austère et
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néanmoins sympathique fit sur eux une telle impression que tous priaient Dieu de leur renvoyer ce saint prédicateur pour établir la nouvelle fondation : aussi, grande fut leur joiequand ils virent leurs vœux exaucés.
Sur la demande du père Sportelli, Alphonse lui avait adjoint le pèreGarzilli etle frère Corvino. Dix pauvres carlins composaient leur avoir en arrivant à Mater Domini. « Pour tout mobilier, écrit le père Garzilli, nous possédions trois paillasses et une chemise de rechange. Dans la maison nous ne trouvions que le pavé, le toit et les murs. Nous n’avions pour nous trois qu’un couteau et une fourchette, mais je m’ingéniai à fabriquer deux fourchettes de bois pour le frère et pour moi. Nous exposâmes notre misère aux bonnes religieuses de Solofra, qui vinrent à notre aide avec grande charité, sans nous demander d’autre compensation que nos deux fourchettes de bois. Plusieurs fois nous fûmes obligés de mendier un morceau de pain à l’ermite de la colline. » Avant la fin de l’année, grâce à la générosité de l’archevêque, de l’abbé Margotta, et d’autres bienfaiteurs, les rentes stipulées par Alphonse dans l’acte de fondation furent mises à la disposition des pères, et dès lors ils purent envisager l’avenir sans inquiétude.
Dieu bénit cette maison de Caposele. Sous la direction du père Sportelli, toujours malade et toujours sur la brèche, les missions ravivèrent la foi dans l’archidiocèse de Conza. Bientôt un couvent spacieux s’éleva sur la colline et put abriter une communauté régulière et même de nombreux retraitants. Sportelli jeta les fondements de l’édifice, mais il n’en put voir l’achèvement. « Dieu sait, écrivit-il à notre saint, ce que me coûte de peines et d’angoisses cette maison de Caposele. J’ai bien souvent la tentation de m’enfuir au désert ou de me faire trappiste. » L’infatigable ouvrier ne s’enfuit pas au désert ni à la Trappe. Il resta au poste que l’obéissance lui avait assigné et tomba victime du devoir.
Dix-huit mois après son arrivée à Caposele, en décembre 17^8, épuisé de fatigue , la tète en feu , Sportelli se dirigeait par les sentiers des montagnes vers Ciorani, où on l’attendait pour prêcher au clergé les saints exercices. La neige tombait à gros flocons. Le pauvre père avançait péniblement, quand tout à coup il s’affaissa sur le chemin, frappé d’apoplexie. Des brigands sortis de leur repaire le trouvèrent étendu , la face contre terre. Il faisait de vains efforts pour se relever, ayant un côté presque entièrement paralysé. « Mon père, lui dirent-ils, touchés de compassion, c’est sans doute la peur qui vous a mis dans cet état. — Mes amis, répondit-il gaî-
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ment, un homme tout à fait vivant aurait tout à fait peur de vous rencontrer, mais un homme à moitié mort comme moi n a plus qu’à moitié peur. » Il recouvra néanmoins assez de force pour se traîner jusqu’à Ciorani. Depuis ce moment, le grand missionnaire ne fit plus que végéter. Après l’épreuve du surmenage, il subit l’épreuve plus rude de l’inaction. Ainsi Dieu récompense, en les clouant sur la croix, les âmes assez généreuses pour partager la passion de son Fils et avancer dans l’amour par le martyre.