‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 2Chapitre 1 sur 222 · CHAPITRE Ier · texte numérisé non relu

CHAPITRE Ier

A ROME

Sainte-Agathe des Goths. — Alphonse évêque nommé. — Renonciation non acceptée. — Maladie du saint. — Départ pour Rome. — Incidents de voyage. — Pèlerinage à Lorette. — Alphonse et Clément XIII. — L’examen canonique. — Le sacre. — Une métamorphose. —Au Mont-Cassin. — Retour à Naples. — Adieux à Nocera. — Départ pour Sainte-Agathe.

Au pied du mont Tabumo, entre Bénévent et Capoue, s’élève la petite ville de Sainte- Agathe, l’antique Saticola, près de laquelle les Romains vainquirent les Samnites dans un combat resté célèbre. D’après les traditions chrétiennes, saint Pierre, en allant de Brindes à Rome, aurait évangélisé cette cité, ainsi que Capoue et Bénévent. Plusieurs fois détruite et réédifiée, on n’en voyait plus que les ruines, quand, au cinquième siècle, les Goths, établisdans ces parages, la rebâtirent et lui donnèrent le nom de sainte Agathe, leur patronne vénérée. Sous ce vocable de Sainte-Agathe des Goths, la cité devint célèbre et compta des évêques illustres, entre autres le cardinal de Montalte, qui ceignit la tiare sous le nom de Sixte-Quint.

Or le dernier évêque de Sainte-Agathe, FlaminioDanza, venait de mourir le 2 février 1762. Le prélat avait restauré sa cathédrale, mais il laissait beaucoup d’autres choses à restaurer dans le diocèse vacant. Aussi le vicaire capitulaire, don François Rainone, de concert avec l’élite du clergé, mettait-il tout en œuvre pour obtenir de Dieu un digne et saint évêque. Pendant trois jours le peuple, réuni à la cathédrale devant le saint Sacrement exposé, fit monter à cet effet ses prières vers le ciel.

Les aspirants n’étaient que trop nombreux. Il s’en présenta jusqu’à soixante, et parmi eux des évêques, des archevêques, des personnages appuyés par la cour. On peut croire, sans blesser la charité, que le voisinage de Naples, l’importance d’un diocèse

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de trente mille âmes, les onze mille francs de la mense, somme considérable pour l’époque, excitaient l’ardeur des prétendants au moins autant que le désir de régénérer le pays. Ces compétitions embarrassaient singulièrement le Saint-Siège, à qui incombait directement le choix du nouvel évêque. Aucun des solliciteurs ne lui convenait. L’un d’eux était chaudement recommandé par Tanucci. Le pape ne pouvait l’accepter sans compromettre gravement sa conscience, ni le refuser sans s’exposer aux représailles du toutpuissant ministre. Dans un conseil de cardinaux, Clément XIII demandait le moyen de sortir de cette impasse. « Très Saint Père, dit le cardinal Spinelli, le meilleur moyen, c’est de choisir un homme d’un mérite tellement exceptionnel qu’il fasse rentrer tous les candidats dans l’ombre d’où ils n’auraient pas dû sortir. Cet homme qui les éclipse tous par le triple éclat de la naissance, des talents et de la sainteté, vous l’avez sous la main : c’est don Alphonse de Liguori, chevalier napolitain, recteur majeur de la congrégation du Très-Saint-Rédempteur, et théologien de premier ordre. » Les cardinaux applaudirent à cet avis, que le pape fut aussi très heureux d’adopter.

Tranquille dans sa petite cellule de Nocera, le saint fondateur était loin de s’attendre au coup qui le menaçait. « Une des grandes miséricordes du Seigneur en me retirant du monde, disait-il un jour à son ami Borgia, c’est de m’avoir soustrait par là au fardeau de l’épiscopat, fardeau que j’aurais évité difficilement si j’étais resté dans ma famille. Mon père et mon directeur m’auraient forcé de l’accepter : Dieu a eu pitié de moi. » Tanucci, nos lecteurs s’en souviennent, l'avait présenté pour l’archevêché de Palerme, mais, à force d'instances, le saint était parvenu à faire revenir le roi sur cette nomination. Il se croyait donc sûr de vivre et de mourir dans sa solitude de Nocera, quand, le 9 mars, vers cinq heures du soir, « au moment où je m’entretenais avec lui, dit le père Paravento, un envoyé du nonce apostolique, M^ Locatelli, se présenta devant notre père, et lui fit une profonde révérence en disant : « Serviteur de votre Seigneurie illustrissime. — Que dites- vous? s’écria-t-il tout ébahi. — Le pape vous a nommé évêque de Sainte-Agathe des Goths. — Évêque ! dit Alphonse en riant, vous plaisantez. — Lisez cette lettre. » Il lut la lettre du nonce, et resta muet, atterré, comme un homme frappé de la foudre. De grosses larmes s’échappaient de ses yeux. Déjà les pères, informés de la nouvelle, remplissaient sa cellule et s’efforçaient de le consoler. Il reprit courage en effet à la pensée que le pape s’était simplement proposé de lui marquer son estime, et

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qu’il accepterait facilement sa renonciation. Sans perdre un instant, il lui exposa les raisons pour lesquelles il ne pouvait accepter l'épiscopat. Agé de soixante-six ans, infirme, sourd, boiteux, presque aveugle, asthmatique, comment pourrait-il porter une pareille charge et s’acquitter du grand devoir d'un évêque, la visite pastorale? D'ailleurs il avait par vœu renoncé aux dignités ecclésiastiques : quel scandale pour ses frères s’ils lui voyaient porter la crosse et la mitre ! Il ne pouvait qu'être éloquent sur un pareil chapitre, et c'est bien dommage que les soixante candidats au siège de Sainte-Agathe n'aient pas vu, pour se consoler de leur échec, sa désolation en apprenant sa promotion, et l’éclair de joie qui brilla sur sa figure en signant sa renonciation. Cela fait, il remit sa lettre à l’envoyé du nonce, et lui dit en le congédiant : « Ne revenez plus me donner de l’illustrissime, car vous me feriez mourir sur place. » Puis, souriant et plein d'espoir, il dit au père Corsano : « Cette bourrasque-là m'a fait perdre une heure de temps et quatre ducats », les quatre ducats qu'il avait donnés au messager. « Non, non, ajouta-t-il, je n'échangerais pas la congrégation contre tous les royaumes du Grand Turc. »

Le lendemain fut un jour d’angoisses. L’évêque Borgia étant venu voir son ami, lui remit une lettre confidentielle du cardinal Spinelli, lequel informait Alphonse du motif spécial qui avait déterminé le choix de Sa Sainteté. Il le conjurait d’épargner au pape de nouvelles difficultés et d’accepter l’évêché de Sainte-Agathe, sauf à faire valoir en temps plus opportun ses droits à la retraite. Cette lettre consterna le saint fondateur, en lui montrant que sa renonciation courait grand risque de ne pas être agréée. 11 répondit au cardinal qu’il le conjurait, malgré tout, d’intervenir en sa faveur, par pitié pour lui et pour sa congrégation : « Si Dieu ne m'exauce pas, disait-il, je regarderai cela comme le châtiment de mes péchés. » Borgia joignit ses instances à celles d’Alphonse et représenta au cardinal que l'àge et les infirmités du saint l’autorisaient réellement à décliner le fardeau.

Durant les dix jours qui suivirent, Alphonse, ballotté entre l’espérance et la crainte, multipliait les oraisons, les jeûnes et les disciplines, pour mettre Dieu de son côté. Le samedi, il monta en chaire comme d’habitude et supplia l’assistance de le recommander à Jésus et à Marie. « Demandez-leur, s’écria-t-il, de m’arracher à la terrible persécution que je subis en ce moment. A mon âge, on veut me donner une épouse, on veut me mettre à la tête d’une Église. » Mais ni les prières ni les mortifications ne parvenaient à le

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rassurer. On l’entendait se lamenter et murmurer : « Cette fois je n’échapperai pas! » Si par instants son vœu de renoncer aux dignités lui rendait quelque espoir, il se disait qu'après tout le pape pouvait l'en dispenser. Il éprouvait des accès de terreur : « Si le courrier revient, dit-il un jour au père Mazzini, qu’il ne paraisse pas devant moi ; je croirais voir le bourreau, la hache à la main. » Pour se consoler il n’avait que sa prière favorite : « Mon Dieu, que votre volonté soit faite ! » Son frère Hercule lui ayant demandé à quoi il en était : «J’ensuis à la volonté de Dieu, répondit-il; qu’il dispose de moi pendant les jours qu’il me reste à passer sur cette terre. »

Cependant à Rome on statuait sur son sort. Clément XIII se montra d’abord assez mécontent de la renonciation, mais plusieurs cardinaux, Spinelli lui-même, intervinrent en faveur d’Alphonse et démontrèrent au pape que les raisons alléguées, surtout l’êge et les infirmités, méritaient grande considération. Ils plaidèrent si bien sa cause que, le soir du 14 mars, le pape se montra tout disposé à le décharger du fardeau ; mais, à la grande surprise de ses conseillers, le lendemain matin, sans qu’on pût en savoir la raison, il avait complètement changé d’avis. De son propre mouvement, il ordonna à l’auditeur Negroni d’expédier à Alphonse des lettres d’obédience. L’auditeur hasarda cette observation : « Très Saint Père, hier vous vouliez avoir pitié de ce saint vieillard. — C’est vrai, répondit le pape, mais cette nuit l’Esprit-Saint m’a donné une autre inspiration. » Tous baissèrent la tête, et Spinelli murmura : « Dieu le veut! Voix du pape, voix de Dieu! » Immédiatement l’auditeur notifia au saint fondateur, par l’intermédiaire de la nonciature, la volonté absolue de Clément XIII. La lettre était conçue en ces termes :

« Révérendissime Père, j’ai exposé de point en point les raisons alléguées par vous contre votre promotion à l’épiscopat. Sa Sainteté s’èst montrée fort édifiée de votre religieux attachement à la congrégation que vous avez fondée, et de votre sollicitude pour une œuvre si avantageuse à la religion et si féconde en fruits de salut. Cependant, après mûr examen, Sa Sainteté, connaissant les grands besoins de l’Église de Sainte- Agathe, n’a pas cru devoir changer de résolution. En conséquence et par son ordre, je dois vous signifier sa volonté absolue, à savoir que, sans plus d’excuses, vous acceptiez purement et simplement des fonctions qui permettront à votre zèle de s’exercer sur un champ plus vaste et de travailler, non moins fructueusement que dans votre congré-

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gation, à la gloire de Dieu et au salut des âmes. A cette fin, Sa Sainteté vous délie et dispense du vœu par lequel vous vous êtes engagé, conformément à la règle de votre institut, à n’accepter aucune dignité ecclésiastique. Votre Paternité doit donc tenir pour certain que telle est la volonté bien arrêtée du Saint-Père. Vous vous y conformerez, je n’en doute pas, avec une religieuse obéissance, tout en prenant votre temps pour l’examen canonique. »

A cette missive pontificale le nonce ajouta ces quelques mots : « Je suis persuadé, Révérendissime Père, que vous inclinerèz la tête sous le fardeau que le chef de l’Église vous impose. Nous savons tous que vous n’avez pas désiré l’épiscopat, vous nous avez grandement édifiés en le refusant; mais, permettez-moi de vous le dire, résister plus longtemps serait résister aux ordres de Dieu. Vous ne savez pas ce que la Providence attend de vous, ni le bien qui peut résulter de votre élection, tant pour votre diocèse que pour votre institut. On a tout fait pour appuyer votre supplique, et cependant le souverain pontife a persisté dans sa résolution; d’où il appert clairement que tout ceci vient de l’Esprit-Saint qui assiste le pape quand il s’agit des intérêts de l’Église. Ceci soit dit pour prévenir toute objection de votre part. J’attends avec impatience votre réponse pour la transmettre à Sa Sainteté. »

Le nonce remit ces deux lettres à son courrier, lequel reprit le chemin de Nocera. Le 19 mars, vers six heures du soir, « je le rencontrai, dit le père Paravento, dans les corridors du couvent, et comme je lui demandais où il allait, il me répondit : « Chez don Al- « phonse. Sa renonciation n’est pas acceptée ; je suis porteur des let- « très du pape. » Je l’empêchai d’aller plus avant, parce que notre père avait déclaré plusieurs fois que le seul aspect de ce sinistre messager lui donnerait la mort. J’informai le père Mazzini de ce que je venais d’apprendre. Il lut les lettres avec le père Cimino, puis tous deux se rendirent dans la cellule du serviteur de Dieu. « Père, lui dit Mazzini, disons un Ave Maria à la Madone. — Le « courrier est donc revenu ? demanda-t-il. — Disons d’abord un « Ave Mariay » reprit Mazzini. Il fléchit le genou, et se mit à prier, mais la figure toute boulevei'sée. Alors Mazzini lui fit connaître la volonté formelle du saint-père, qui maintenait sa nomination à l’évêché de Sainte- Agathe. « Où sont les lettres? dit-il, « voyons s’il n’y a pas moyen de les interpréter. » Après les avoir lues, il leva les yeux au ciel et s’écria : « Gloria Pat ri! puisque le « pape veut que je sois évêque, je veux être évêque! Obmutui quo- « niam tu fecisti . » Puis, les yeux pleins de larmes, il dit aux pères

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qui l’entouraient : « C’est Dieu qui le veut! Dieu me chasse de la « congrégation à cause de mes péchés. 0 vous tous, mes frères bien- « aimés, ne m’oubliez pas. Faut-il donc, hélas! nous séparer, après « avoir vécu trente ans dans la plus étroite union! » Un père hasarda de dire que peut-être ses amis de Rome pourraient fléchir le pape. « Non, non, dit-il, il n’y a pas d’interprétation possible : « c’est un précepte formel. » Aces mots, ses forces l’abandonnèrent, et il tomba dans de si violentes convulsions que durant cinq heures il ne put prononcer une parole. »

La secousse avait été trop forte pour ne pas déterminer une crise. Le lendemain, 20 mars, la fièvre le saisit, et prit bientôt un caractère alarmant. Néanmoins il put encore, le 21, répondre aux avances et aux félicitations de son frère dans une lettre où l'on voit se dessiner le genre de vie que le nouvel évêque allait adopter.

« Je suis encore stupéfait, écrit-il, de l’ordre que le pape vient de me donner. Il me faudra donc quitter cette congrégation après y avoir passé trente années de ma vie ! Vraiment je n'en reviens pas. J’avais demandé au cardinal Spinelli de m’aider auprès du pape : il a fait tout le contraire. Je n’ai plus qu’à me sacrifier à la volonté de Dieu.

« Je vous suis reconnaissant de vouloir bien me prêter l’argent dont j’ai besoin en cette circonstance. Du reste, sans cette offre bienveillante, j’allais écrire au pape que je ne pourrais ni payer les bulles ni couvrir tant d’autres frais indispensables. Et qui sait? cette impossibilité m’eût peut-être délivré de la mitre.

« Quant à ma maison épiscopale, je ne voudrais pas faire de grands frais. Pendant mon séjour à Naples, une ou deux chambres de votre premier étage me suffiront pour recevoir les personnes de qualité qui me rendront visite. Il faudra me procurer une voiture, mais attendons un peu : si mon prédécesseur en a laissé une qui puisse encore servir, je l’aurai à bon compte. J’arriverai à Naples cette semaine ou la semaine suivante, et nous causerons.

« Mon cher frère, vous vous réjouissez de mon élévation, et moi je ne fais que pleurer. Me voilà donc chargé de l’épiscopat dans mes vieux jours! Mais enfin bénie soit la volonté de Dieu, qui m’a préparé ce martyre pour les dernières années de ma vie! J’en ai perdu le sommeil et l’appétit. La fièvre ne m’a pas quitté depuis ce matin. Je suis encore à chercher pourquoi le pape m’a imposé une obédience qu’il ne donne à personne. »

Il est facile devoir par cette lettre que l’évêque de Sainte- Agathe ne mènera pas le train d’un grand seigneur. Le frère Tartiglione

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lui avait demandé de quels meubles il devait orner la maison de Naples pour le recevoir. « Quatre chaises de paille, c’est tout ce qu’il faut, » répondit-il. — « Il faut penser, lui suggéraient ses confrères, à vous procurer un carrosse et à prendre une livrée. — Si j’ai accepté l’épiscopat par obéissance, leur dit-il, je veux au moins suivre l’exemple des saints évêques. Que me parlez-vous de carrosse et de livrée? Vous voudriez que j’aille me prélasser comme un prince dans la ville de Naples? »

Cependant la fièvre devenait si intense que bientôt on craignit pour sa vie. Nul remède à son mal, car le mal venait du cœur. « Justes jugements de Dieu! répétait-il souvent; Dieu me chasse de la congrégation à cause de mes péchés! » Sa seule consolation comme sa seule espérance, c’était de penser qu’un jour il retrouverait sa petite cellule de Nocera. « J’espère, disait-il à Volpe qui ne le quittait pas, j’espère que sous peu d’années par mes prières et mes travaux j’apaiserai la colère de Dieu. Alors, j'en suis certain, le pape choisira pour Sainte-Agathe un sujet plus digne, et me renverra par pitié mourir dans ces murs qu’il m’oblige de quitter. »

Quand la nouvelle de la maladie se fut répandue, des gentilshommes, des ecclésiastiques distingués, des évêques, vinrent de toutes parts lui faire visite. Don Hercule amena de Naples un des plus habiles médecins, qui lui demanda comment il se trouvait :

« Je me trouve sous la main de Dieu, » répondit-il. Comme son frère l’exhortait à prendre courage, il ajouta : « Je n’ai qu’une chose à faire : la volonté de Dieu. » Ses confrères de Ciorani accoururent avec une caravane d’étudiants. Il ne put les voir sans verser des larmes : « Est-ce que vous arrivez, leur dit-il, pour me chasser de la congrégation? » Cette pensée, qui exprimait si bien la blessure faite à son Ame, revenait à chaque instant sur ses lèvres, malgré les consolations que lui prodiguaient à l’envi Volpe et Borgia. Le 26 mars, il reçut une lettre du pape, qui le félicitait et le remerciait de son prompt acquiescement à ses volontés. Clément XIII lui conseillait d’attendre pour se rendre à Rome une saison moins rigoureuse. Mais quand la lettre arriva, le mal avait fait de tels progrès qu’il était plutôt question du voyage de l’éternité que du voyage de Rome. Le samedi de la Passion, 27 mars, on lui donna le saint viatique. I)ès lors il ne pensa plus qu’à paraître devant Dieu. « Qu’il ne soit plus question dans cette cellule, dit-il, d’évêque ni d’évêché, mais seulement du paradis. »

Ce fut alors un véritable deuil public. Les habitants de Nocera se voyaient sur le point de perdre leur père, leur consolateur, la gloire

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de leur cité. Des chanoines de Sainte-Agathe, venus pour le féliciter au nom du chapitre, le trouvèrent sur un lit de douleur, en grand danger de mort, et s'en retournèrent, consternés, porter cette sinistre nouvelle au peuple et au clergé de leur diocèse. A Naples et à Rome, où Ton avait déjà répandu le bruit de sa mort, ses nombreux amis étaient dans la désolation. Plus affligé que tous les autres, le pape dit à son entourage : « S’il meurt, nous lui donnons notre bénédiction apostolique; mais s’il vit, nous voulons qu’il vienne à Rome. » De toutes les maisons de l’institut ou plutôt du cœur de tous les sujets montaient vers Dieu de ferventes prières pour la conservation du père bien-aimé. Dieu, qui le voulait évêque, exauça ces supplications : trois jours après avoir reçu le saint viatique, le moribond se trouva subitement guéri.

Dès lors il ne pensa plus qu’à se mettre en route pour Rome, afin de donner au plus vite un pasteur aux fidèles de Sainte-Agathe. Le samedi-saint, bien que très faible encore, il prêcha le sermon sur la sainte Vierge et fit ses adieux au peuple de Nocera. Tous fondaient en larmes, s'imaginant l’entendre pour la dernière fois. Il leur recommanda, non sans une vive émotion, de persévérer dans l’amour de Notre-Seigneur et la dévotion envers la sainte Vierge Marie. « Ne m’oubliez pas auprès de Jésus et de Marie, ajouta-t-il, et suppliez-les de m’aider à porter le lourd fardeau qui pèse sur mes épaules. Quant à moi, je ne vous oublierai jamais, jamais je ne cesserai de recommander vos âmes à Dieu. » L’auditoire sanglotait. « Mes bienaimés, continua-t-il, ne vous affligez pas tant de mon départ. Je vous donne ma parole que je viendrai mourir ici. » La prédiction s’accomplira : treize ans plus tard, nous le verrons rentrer, aux acclamations du peuple, dans sa petite cellule de Nocera.

Le départ était fixé au lendemain, mais quand approcha l’heure de la séparation , ses confrères, appuyés par les deux évêques de Nocera et de Cava, durent employer toute leur éloquence pour lui faire accepter les habits neufs qu’on lui avait préparés. Il voulait aller à Rome avec sa vieille soutane rapiécée, son manteau de vingtcinq carlins, et sa barbe longue et mal taillée. Il ne voyait pas pourquoi, disait-il, un évêque devrait manquer à la pauvreté et à l’humilité. On s’efforça de lui persuader qu’un supérieur seul a le droit de paraître en négligé, et que, par conséquent, se présenter à l’audience du pape dans son accoutrement ordinaire serait pour ainsi dire faire acte d’autorité. Je ne sais si cette raison lui parut péremptoire , mais il fut obligé de se résigner, car le père Villani, son confesseur, lui commanda d’obéir. Alors il se laissa

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raser, endossa pour la première fois depuis trente ans une soutane neuve, et chaussa également des souliers neufs, garnis de boucles en fer L « Ces souliers, dit son serviteur Romito, qu’il portait au jour de sa consécration épiscopale, il les porta pendant les vingtsix ans qu’il vécut encore, et maintenant on les conserve à Nocera dans un coffre scellé, comme de précieuses reliques. » Ainsi équipé, Alphonse, avec Villani son compagnon de voyage, prit place sur une de ces misérables voitures que les Napolitains appellent man lici, et ils se dirigèrent vers Naples.

A Torre-dell’Annunziata, le saint logea dans la famille Gargano, qui avait sollicité la faveur de lui donner l’hospitalité. Comme ses hôtes, amis de vieille date, manifestaient leur douleur de le voir s’éloigner de Nocera et d’être ainsi privés de ses conseils, il leur découvrit ses secrètes espérances : « Je vais à Rome, dit-il, avec la confiance que mes réclamations seront plus efficaces de près que de Join. Quand le pape verra de ses yeux ce sac d’ossements, il comprendra qu’on n’en peut rien tirer, et me renverra mourir au milieu de mes frères. »

A Naples, assiégé par les/ complimenteurs, obligé de gravir les escaliers des régents, des ministres, du nonce, de l’archevêque, et autres personnages officiels, il écrivait à Mazzini : « Recommandez-moi et faites-moi recommander à Jésus-Christ. Si je ne perds pas la tête ici, j’ai chance de ne la perdre jamais. Faut-il que je sois malheureux! Avoir quitté le monde, et puis devoir traiter avec tout ce monde dans mes vieux jours ! » Partout il reçut l’accueil le plus bienveillant. Les ministres lui témoignèrent toute leur vénération. Tanucci lui savait mauvais gré d’avoir accepté du pape ce qu’il avait refusé du roi. « Mfr de Liguori, dit-il un jour au conseiller Celano, n’a pas voulu de l’archevêché de Palerme, que lui offrait Charles III, et il accepte l’évêché de Sainte-Agathe, que lui offre Clément XIII. — Vous vous trompez, reprit son interlocuteur, il a refusé Sainte-Agathe, et il n’a cédé que devant une obédience formelle du pape. — Le roi ne force pas, dit Tanucci, mais il veut être obéi. » Néanmoins l’omnipotent ministre sut dissimuler son mécontentement sous les formes du plus profond respect pour ce saint qu’il ne pouvait s'empêcher d’admirer.

Alphonse n’oublia pas ses amis. Le curé Coppola, reviseur de plusieurs de ses ouvrages, raconte qu’il lui dit en l’abordant : « Imaginez-vous qu’on m’a fait évêque de Sainte- Agathe des Goths;

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