‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 2Chapitre 2 sur 222 · Déposition du père Criscuoli · texte numérisé non relu

Déposition du père Criscuoli

L’ÉVÊQUE DE SAINTE-AGATHE

mais je vais à Rome, et j’espère que le pape me déchargera d’un fardeau trop lourd pour moi, qui suis vieux, infirme et presque aveugle. — N’y comptez pas, lui dis-je, vous n’obtiendrez rien. Et de fait, on lui laissa la charge sur les épaules. » 11 avait à Naples un autre ami intime, don Janvier Fatigati, supérieur du collège des « Chinois. » Quelques années auparavant, don Janvier, nommé à l’évêché de Casçano, rencontra le saint fondateur qui lui dit avec feu : « Si vous quittez pour l’épiscopat une congrégation dont vous êtes le seul appui, vous vous damnez sûrement. » Don Janvier réussit à éviter la mitre. Cette fois les rôles étaient changés. Les deux amis, en s’abordant, restèrent muets, l’un de douleur, l’autre de compassion. Ils ne purent que mêler leurs larmes et se promettre mutuellement le secours de leurs prières.

Des religieuses, ses pénitentes, l’attendaient avec impatience. Alphonse ne trompa point leur espoir. Au couvent du Saint-Rosaire, la supérieure, Marie Graziano, lui dit qu’on avait beaucoup prié pour que Dieu lui rendit la paix de l’âme et la santé du corps. « Priez maintenant, dit-il, pour que Dieu dispose de moi selon l’intérêt de sa gloire. Je compte beaucoup sur mon voyage à Rome. On me donne maintenant de l’illustrissime, parce que je suis évêque nommé, mais attendez : quand le pape me verra, estropié et contrefait comme je le suis, je n’aurai pas besoin de plaider, il me dira de luimême : Allez-vous en d’ici : la mitre n’est pas faite pour une tête comme la vôtre. Je recevrai ainsi mon congé et les honneurs qui me sont dus. Priez beaucoup, ajouta-t-il ; le Dieu qui peut tout peut aussi m’aider dans cette affaire. » Une autre de ses pénitentes, sœur Madeleine Desio, reçut la même confidence : « A Rome, lui dit-il, quand je serai aux pieds du pape, il reconnaîtra bien vite qu’il n’y a pas en moi l’étoffe d’un évêque. »

Pendant qu’il essayait ainsi de se tromper lui-même, nourrissant encore l’espérance de voir le souverain pontife revenir sur sa décision, son frère Hercule, au contraire, ne cessait de le féliciter, ce qui le mettait hors de lui : « Mon frère, dit-il un jour, ayez donc pitié d’un pauvre chrétien. Si vous saviez ce que c’est que d’être évêque et d’avoir à répondre à Dieu d’une multitude d’âmes, vous me plaindriez de tout votre cœur. » Avant de quitter Naples, il acheta chez un orfèvre ses insignes épiscopaux : un anneau de quelques carlins, garni d’un morceau de verre, et une croix pectorale, ornée de pierres également fausses. En recevant cette croix de l’orfèvre Dominique Porpora, il la souleva de ses mains en disant : « La pesante croix que vous m’apportez là! — Comment! pesante?

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dit l’artiste étonné. — Oui, pesante, reprit-il en inclinant la tête, et d’un poids tel que je n’en connais pas de plus accablant. »

Hélas! il ne manque pas d’hommes aujourd’hui qui se riront des terreurs d’Alphonse. Pour eux, les avisés ce sont les soixante qui briguaient le siège de Sainte-Agathe ; l’insensé c’est celui qui le refuse et qui tombe malade parce qu’on le lui impose. La différence entre eux et lui, c’est qu’il avait médité longuement sur les devoirs et les dangers de l’épiscopat, tandis qu’ils n’en ont envisagé le plus souvent que les avantages matériels. Qu’ils lisent l’opuscule d’Alphonse, publié quinze ans auparavant, sur les obligations d’un évêque1, et ils comprendront l’épouvante du saint. Ils comprendront ce mot terrible, écrit par lui dans son Histoire des Hérésies, à propos d’un évêque infidèle et de sa mort tragique : « Ma main tremble en écrivant ceci, car je me rappelle que moi aussi je suis évêque, et que beaucoup d’évêques prévaricateurs ont perdu leur âme et leur Dieu, tandis que, simples particuliers, ils auraient opéré leur salut avec une bien plus grande facilité. Sans traiter ici la question de savoir si le prêtre ambitieux qui brigue un évêché se trouve en état de péché mortel, je ne puis comprendre, je l’avoue, comment un chrétien, soucieux de son salut, peut désirer l’épiscopat et se jeter ainsi volontairement dans ces mille dangers de se perdre auxquels un évêque est exposé. » Ces paroles expliquent admirablement la conduite des grands saints du quatrième siècle, les Ambroise et les Grégoire, qui s’enfuyaient au fond des bois pour échapper aux responsabilités de l’épiscopat.

Le 20 avril, Alphonse quitta Naples, emmenant un domestique, Antonio Jannella, lequel avait servi pendant de longues années l’évêque défunt de Sainte-Agathe. « Ayant appris, dit Jannella au procès, que M^de Liguori avait besoin d’un serviteur, je me présentai à lui pendant son séjour à Naples. Il m’accepta, et je partis avec lui pour Rome. C’était la première fois que je le voyais, mais il me fit aussitôt l’effet d’un saint. »

A Velletri, ville épiscopale du cardinal Spinelli, Alphonse attendit en vain pendant deux jours le retour de Son Éminence, alors en tournée pastorale. Avant de quitter Nocera il lui avait écrit pour implorer de nouveau son intercession auprès du pape, mais il en reçut cette réponse : « Autant je me réjouis du rétablissement de votre santé, autant je trouve impossible de tenter une nouvelle démarche en votre faveur. D’abord je ne rentrerai à Rome qu’au mois

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