CHAPITRE Vn
LE « RÈGLEMENT
Question de l’approbation. — Le père Majone. — Le grand-aumônier. — Projets de règlement. — Soupçons et inquiétudes. — Tromperie de Majone. — Alphonse trahi. — Désolation des religieux. — Prostration du saint. — Une impasse. — Convocation d’une assemblée.
Alphonse avait passé quatre-vingt-quatre ans sur cette terre, n ayant qu’un seul amour après Dieu , cette congrégation du Très Saint-Rédempteur, toujours menacée et toujours sauvée du naufrage. 11 l'aimait comme le marin aime le vaisseau sur lequel il a longtemps navigué, conduisant à tous les ports de nombreux passagers.
Or pour le saint fondateur, l’à me de la congrégation c’était la règle approuvée par l’Église. Il la considérait comme la loi de la vie, la forme de la sainteté, l’arme du ministère apostolique donnée par Dieu aux membres de l’institut. Chacun de ses articles devenait par conséquent une chose sacrée ; aussi gémissait-il de n’avoir jamais pu, malgré ses instances réitérées, obtenir pour cette règle Yexequatur royal. Le décret du 21 août réveilla ses espérances. 11 se demanda si ce n’était pas le moment de tenter une nouvelle démarche auprès du roi Ferdinand. Et si le roi, à cause des dispositions légales, ne croyait pas pouvoir accorder au bref de Benoît XIV Yexequatur officiel, au moins ne pourrait-il pas autoriser par un décret le régime intérieur de la congrégation comme il en avait approuvé le gouvernement extérieur? Cela suffirait pour sauvegarder l’observance régulière contre les relâchés du dedans et contre les ennemis du dehors.
Ce projet plut aux consulteurs, qui non seulement s’empressèrent de l’adopter, mais en proposèrent l’exécution immédiate. Les
LE SOLITAIRE DE NOCERA
circonstances étaient, pensaient-ils, on ne peut plus favorables. Le marquis de Sambuca se montrait plein de bienveillance envers l’institut. On connaissait le dé voûment absolu du marquis de Marco, ministre des affaires religieuses. La prédication de la croisade avait disposé le roi et la cour en faveur de la congrégation. Ne* tait-ce pas le moment, avant la reprise du procès, d’enlever aux ennemis la dernière mais aussi la plus terrible de leurs armes? Une fois le régime intérieur approuvé, l’accusation de constituer une société religieuse non autorisée croulait par la base, et le procès, qui durait depuis vingt ans, se trouvait par le fait même terminé.
Malgré toutes ces raisons, le saint fondateur, toujours prudent, voulut savoir par le grand-aumônier, son ami particulier, s'il y aurait des chances de succès. M** Testa lui fit répondre qu’il accueillerait favorablement la demande, pourvu qu’on lui présentât un abrégé manuscrit de la règle, et qu'on en éliminât les articles opposés aux décrets royaux, c'est-à-dire tout ce qui concernait le droit d’acquérir et de posséder des rentes en commun, car sur ce point le roi se montrerait toujours inflexible. Ainsi renseigné, Alphonse réunit son conseil, et ses six consulteurs, Villani, Mazzini, Cajone, Majone, Cimino, Étienne Liguori, émirent à l’unanimité l’avis que la démarche proposée était non seulement opportune mais nécessaire pour rendre la paix à la congrégation.
Les négociations au sujet de cette affaire furent confiées au père Majone. C’était un homme de quarante-sept ans, profès depuis plus d’un quart de siècle, de faible santé, mais d’un esprit ferme et vigoureux qui lui donnait un grand ascendant sur tous ceux avec qui il traitait. Procureur de l’institut près de la cour et des tribunaux de Naples, c’est à son habileté qu'était dû le décret du 21 août dernier. Certains de ses confrères lui reprochaient un ton dominateur, et prétendaient que, depuis ses longs séjours dans la capitale, le diplomate nuisait au religieux, et la vie extérieure à l’observance régulière. On lui adjoignit en qualité de conseiller le père Cimino, dont chacun appréciait le bon esprit et la haute piété.
En chargeant ces deux députés de négocier l’approbation de la règle, Alphonse leur donna l’ordre précis et formel de ne toucher à aucun article essentiel, car une règle approuvée par l'Église doit rester inviolable et sacrée. Il admit pourtant que l’abrégé présenté au roi ne mentionnât pas les acquisitions et revenus autorisés par Benoit XIV mais prohibés par les statuts du royaume, suivant que l’avait fait observer le grand-aumônier. Assurément
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le pape ne trouverait pas mauvais que, pour sauver la congrégation, supérieurs et sujets s'engageassent à ne pas enfreindre sur ce point le décret de 1752.
Majone accepta de traiter cette grave question; mais prévoyant qu’au moindre bruit d’une négociation qui renversait leur plan de bataille, les adversaires s'efforceraient par tous les moyens d’en empêcher le succès, il demanda aux consulteurs de s’engager par serment au secret le plus absolu. « Nos ennemis, dit-il, effraieront le roi par leurs déclamations, nous essuierons un refus, et notre condition sera pire qu'auparavant. » Et comme il est très vrai qu’en diplomatie on ne réussit qu'en taisant ses projets, tout le conseil s'engagea au secret, en sorte que les membres de la congrégation ignorèrent la démarche qu’on allait tenter.
Malheureusement les deux députés se trouvèrent bientôt en présence de très graves difficultés. Mgr Testa était imbu des préjugés du temps, suivant lesquels une règle de vie religieuse, même approuvée par le pape, n’avait aucune force obligatoire avant d’être munie de Yexequatur : on pouvait donc, selon lui, la modifier sans manquer de respect au Saint-Siège. En conséquence il déclara qu'avant de composer un abrégé de la règle, il fallait examiner la règle elle-même afin d’en éliminer tous les articles opposés aux décrets royaux, et, parmi ces articles à supprimer, que le conseil du roi n’accepterait jamais, il rangea les vœux et le serment de persévérance dans l’institut, l’autorité exorbitante, à son avis, du recteur majeur, et d’autres points relatifs au gouvernement de l’institut. Majone n’avait aucun pouvoir pour rédiger un règlement qui serait non plus l’abrégé mais la réforme complète de la règle approuvée. Il aurait dû, ainsi que son compagnon, déclarer qu’il était impossible d’accepter ces conditions, et se retirer. Il n’en eut pas le courage, soit qu’il voulût réussir à tout prix soit qu’il craignit d’attirer sur la congrégation les maux qu’on voulait conjurer. Son compagnon oublia comme lui les engagements pris aux pieds du recteur majeur, et tous deux se mirent à composer, d'après les instructions du grand-aumônier, un projet de règlement que le roi pourrait sanctionner. Comment le père Majone, qui jusque-là n’avait pas démérité, se laissa-t-il entraîner à pareille désobéissance, et comment ne vit-il pas la terrible impasse dans laquelle il allait mettre son supérieur? Hélas ! combien de catholiques, de prêtres, de religieux, faiblissent devant les puissants du siècle et croient sauver l’Église en faisant des concessions qui l’enchainent et la perdent! Combien, pour éviter de
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se compromettre en heurtant les préjugés, refusent de dire le non possnmus qui sauverait tout !
Cependant, bien que le secret n’eût pas été violé, les membres de la congrégation ne tardèrent pas à savoir qu’on négociait à Naples l’approbation de la règle, et que le père Hajone s’était chargé de cette affaire épineuse. Certains se demandèrent avec terreur si, pour aboutir, il ne consentirait pas à des changements regrettables. Pourquoi traiter avec tant de mystère, disait-on, une question qui regardait toute la congrégation? Pourquoi surtout ces lenteurs interminables? Les consulteurs, interrogés, refusaient de répondre, ce qui augmentait les craintes. Enfin les plus inquiets et les plus avisés finirent par exprimer leurs angoisses au recteur majeur lui-même. Le saint vieillard ne cessait de prier du fond de sa cellule pour l’heureux succès des négociations. Plein de confiance en Majone, il reprocha vivement aux questionneurs leurs soupçons injustes. « Mon père, écrivait-il à Tannoia, vous m’apprenez, et d’autres l’ont fait avant vous, qu’on veut changer la règle. C est une pure calomnie. Qu’on travaille à la faire approuver, cela est vrai; mais qu’on veuille la transformer, cela est absolument faux. Soyez donc tranquille, et faites que vos compagnons se tranquillisent. Dites-leur bien que tous ces bruits sont d’odieux mensonges. »
Un autre père, Barthélemy Corrado, lui manifesta les mêmes inquiétudes. 11 lui répondit de la même façon : « Comment avezvous pu vous mettre dans la tête un pareil soupçon quand tout le monde sait avec quel soin jaloux je fais observer la règle? J’ai toujours gouverné la congrégation d’après ses prescriptions, et jusqu’à mon dernier soupir, sachez-le bien, je ne souffrirai pas qu’on y change un iota. » Mais Corrado insista sur le danger qu’il y avait à confier une affaire de cette gravité à deux hommes qui, semblait-il, ne méritaient pas cette confiance illimitée. Alphonse s’indigna qu’on osât suspecter de trahison les deux envoyés. « Je veux espérer, dit-il, que vous ne me croyez pas capable de tromper, de mentir, ou de consentir par faiblesse à l’abandon d’un point de la règle. Je ne vous dirai rien de plus. Si, après cela, l’on ne veut pas me croire, qu’y faire? J'accepte l’épreuve en expiation de mes péchés; toutefois j’avoue que tout cela me fait beaucoup de peine, car j'y vois une machination du démon pour nous tenir dans le trouble et l’anxiété. »
Majone n'ignorait ni les agitations ni les soupçons de ses confrères. Trop avancé pour reculer, il se vit obligé de payer d'au-
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dace afin de rassurer le saint vieillard dont il avait trompé la confiance. « Parce que, dit-il, on manque au secret, l’affaire est plus ou moins compromise. D’un autre côté, je deviens la bête noire de la congrégation : on va jusqu’à mettre en question ma loyauté dans des lettres insolentes et pleines de menaces. » Et comme Alphonse lui demandait sur quelle matière portaient les soupçons, s’il s’agissait de la pauvreté ou de la vie commune, il répondit sans hésiter : « Toucher à la vie commune serait détruire la congrégation : comment peut-on m’attribuer une idée semblable ? La Providence ne permettra pas que la congrégation soit détruite, mais elle chassera de nos maisons ces semeurs de zizanie. » Pleinement rassuré par ces paroles, le saint dit un jour, la main sur la croix : « Je vous assure qu’on ne touchera pas à la règle. On gardera seulement le silence sur les acquisitions et les revenus, pour ne pas heurter de front les décrets royaux. »
En septembre 1779, après plusieurs mois passés à Naples, les deux envoyés retournèrent à Pagani afin de présenter leur projet de règlement à l’approbation du saint avant de le soumettre à la sanction du roi. Majone lui affirma catégoriquement que, sauf l’article des acquisitions, cette pièce reproduisait fidèlement toute la substance de la règle. Le pauvre vieillard, cloué sur son fauteuil, avait la tête parfaitement saine, mais sa vue était très affaiblie. Ayant pris en main le manuscrit, il lui fut impossible de le déchiffrer. Les témoins oculaires, plus tard témoins au procès, déclarèrent sous la foi du serment que ce manuscrit, d’une écriture très fine, encombré de ratures, de corrections, de surcharges, de notes marginales, aurait fait reculer, non seulement un vieillard presque aveugle, mais même l’homme doué de la meilleure vue. Alphonse parcourut des yeux, non sans peine, quelques pages du premier chapitre où il était question des missions, et il n’y vit rien de répréhensible. Il abandonna alors cette lecture trop difficile pour lui; toutefois, comme la pièce était très importante, il voulut, pour plus de sûreté, que le père Villani, en sa qualité de vicaire, en prît connaissance et lui en rendit compte. Villani était lui-même chargé d’années, de sorte que cette lecture lui fit également peur. On l’entendit déclarer plusieurs fois dans la suite qu’il s’était contenté d’en feuilleter les pages presque illisibles. Il avait bien remarqué çà et là quelques altérations de la règle, mais Majone lui avait fait observer que, sans ces changements, d’ailleurs peu graves, il fallait renoncer à l’approbation. Pour ne pas compromettre un bien qui lui paraissait capital, il s’en remit complètement à la loyauté des deux dé-
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putés, et il déclara au recteur majeur, pour lui ôter tout scrupule, que le manuscrit lui semblait irréprochable.
Villani croyait le père Majone trop loyal pour manquer à sa parole. Il en était tellement persuadé qu'il écrivait à Tannoia, dont les craintes subsistaient toujours : « Je m'étonne que vous ajoutiez foi à des rapports qui nous accusent d'innovations et d'attentats contre la règle et la vie commune : n'avons-nous pas montré cent fois par des faits patents que notre plus vif désir est de maintenir dans toute sa pureté la règle de l'institut? La vérité, c'est que, nos ennemis du dehors paraissant sommeiller, l'enfer cherche à susciter une guerre intestine. Je me flatte, mon cher père, d'avoir aimé et d'aimer notre commune mère autant que qui ce soit, et je prie le Seigneur de la faire aimer de tous. » Le père Villani était incapable de feindre. Il rassura Tannoia comme il rassura son supérieur, par suite de sa pleine et entière confiance dans le père Majone. Ainsi Dieu aveuglait, pour des fins connues de lui, les meilleurs conseillers du saint.
Le projet élaboré par les deux consulteurs reçut donc subrepticement l'approbation du recteur majeur. Il ne restait plus au trop habile procureur qu’à présenter au roi une supplique, signée du même recteur majeur, pour demander la confirmation dudit projet. Or à cette époque de sa vie, comme l'affirment au procès les familiers du saint, Romito et Pollio, Alphonse dictait les billets adressés à certaines personnes, mais s'il s'agissait de lettres importantes ou un peu longues, il devait avoir recours à l'un ou à l’autre de ses religieux. Dans ce cas il dictait ou expliquait de vive voix au frère Romito la matière du document, et désignait le père qui devait le rédiger d’après ces instructions. Il arrivait même, dans les cas pressants, qu’obligé de présenter sous son nom, pour leur donner plus d'autorité, de longues suppliques aux ministres ou même au roi, il envoyait un blanc-seing à son procureur, lequel se chargeait de la rédaction. Ces détails nous aideront à comprendre les inextricables difficultés dans lesquelles le saint vieillard va se trouver impliqué.
Tout naturellement, ce fut Majone qui rédigea la supplique au roi pour solliciter l’approbation du règlement. Il y était dit en substance que « pour rendre durable l'œuvre des missions populaires, si chères à Sa Majesté, l'institut du Très Saint-Rédempteur, agréé par l'acte du 21 août quant à son gouvernement extérieur, avait également besoin d'un régime intérieur confirmé par le souverain, afin que les sujets, n'ayant plus à craindre des innova-
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tions contraires à la fin qu’ils poursuivaient , pussent travailler en paix à la gloire de Dieu et au salut des âmes. Sans l’approbation du roi, l’institut ne jouirait jamais d’une vraie stabilité. C’est pourquoi le suppliant, Alphonse de Liguori, soumettait à la clémence royale un projet de règlement, espérant que Sa Majesté daignerait l’approuver. Le roi comblerait ainsi les vœux d’un vieillard qui aurait la consolation de voir, avant de descendre dans la tombe, son œuvre solidement établie. » En signant cette supplique , Alphonse ne se doutait pas qu’il demandait au roi de substituer à la règle de Benoît XIV des statuts qui la détruisaient et détruisaient du même coup sa congrégation.
Majone partit pour Naples dans le courant d’octobre. Trois mois s’écoulèrent, pendant lesquels le projet fut examiné de point en point par le conseil royal, trois mois d’angoisses pour toute la congrégation, et aussi pour Alphonse, que cette extrême agitation des siens commençait à inquiéter. Comme le décret du 21 août laissait les religieux libres de quitter la congrégation, il craignit qu’on ne fit passer cette disposition dans le règlement. Il enjoignit donc au père Majone de veiller surtout à ce qu’on n’y introduisit aucune clause contraire au vœu et serment de persévérance. « Ce serait, disait-il, détruire la congrégation et prêter la main à un contrat injuste, car si l'institut s’engage à sustenter le sujet, à l’instruire, à pourvoir à son entretien, ce serait une criante injustice que de permettre à celui-ci de l’abandonner quand il lui plait et de la priver ainsi du fruit de ses sacrifices. » Plusieurs fois Alphonse mit son procureur en garde contre toute surprise. Majone, qui avait tout cédé, ne donnait que des réponses évasives. Mis en demeure de fournir des explications moins obscures, il répondit que le projet, dûment examiné par le conseil , allait recevoir l’approbation royale.
C'était en janvier 1780. Soit à cause de l’agitation qui régnait autour de lui, soit que Dieu lui donnât certains pressentiments, le saint vieillard sentait venir l’orage, car, le 25, il se sentit poussé à demander aux différentes maisons des prières particulières. « Je prévois, écrivait-il au père Cajone, recteur de Bénévent, que le diable va multiplier ses efforts pour jeter le trouble dans l’institut. C’est pourquoi je vous prie de faire réciter chaque soir ces prières supplémentaires, et cela pendant quatre mois, du premier février à la fin de mai. » Jamais supplications ne furent plus opportunément prescrites, car le lendemain, 26 janvier, arrivait à Nocera un exemplaire du règlement approuvé par le roi, c'est-à-
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dire la pomme de discorde qui devait diviser la congrégation.
Devinant la tempête qui allait éclater, le procureur n'osa se présenter à Pagani. Il remit son factum au père Cajone, en le priant de le porter lui-même au saint fondateur. Cajone arriva pendant le repos de l’après-midi, et bientôt toute la maison fut en émoi. Impatients de connaître l'œuvre de Majone, ils allèrent réveiller le père Villani, recteur de la maison. Le pli cacheté étant adressé au recteur majeur, personne ne pouvait l’ouvrir. Le soir, les pères se rendirent à la cellule d’Alphonse pour passer la récréation avec lui comme de coutume, mais ils le trouvèrent si malade que , par crainte de l’impressionner, ils ne firent aucune allusion au règlement. Lui, au contraire, heureux malgré ses souffrances à la pensée de l’approbation royale, ne put s’empêcher de leur exprimer sa sainte allégresse : « Voici venir le vendredi-saint, leur dit-il; ce jour-là nous accepterons de nouveau notre règle bénie, et de même que Jésus-Christ s’est sacrifié pour nous sur la croix, nous ferons le sacrifice de tout nous-mêmes. » Et il s’endormit doucement dans l’espérance d’avoir bientôt entre les mains ce cher trésor, que le démon ne pourrait plus lui dérober.
Ses compagnons, eux, ne dormirent pas. Ils obligèrent Villani à ouvrir le pli cacheté, et bientôt ils eurent sous les yeux les fraudes de Majone. En lisant les chapitres du fatal document, dont l'un supprimait les vœux, l’autre le serment de persévérance, celui-ci la vie commune, celui-là l’autorité du recteur majeur, ils se regardaient les uns les autres, muets de stupéfaction et de douleur ; mais enfin l'indignation éclata dans toute sa violence. Us se mirent à copier toute cette liste de trahisons, et, le matin de bonne heure, coururent les réciter au saint vieillard en lui demandant justice. Alphonse n’en croyait pas ses oreilles, et restait immobile comme frappé de la foudre. Enfin, d’une voix tremblante et les yeux pleins de larmes, il demanda qu’on lui apportât la pièce imprimée. 11 en commença la lecture, mais aux premières altérations de la règle il s’arrêta, tellement émotionné qu’il lui fut impossible de continuer. Quelques instants après, il reprit sa lecture, puis s’arrêta de nouveau, suffoqué par l'indignation. « C'est trop fort, dit-il, c'est à n’y pas croire ! Don André, ajouta-t-il en s’adressant à Villani, je ne m’attendais pas à être ainsi trompé par vous. » Il resta un moment comme accablé sous le poids de sa douleur; puis, jetant les yeux sur les pères qui l’entouraient et pleuraient avec lui : « Je mériterais, s’écria-t-il, d’être attaché à la queue d’un cheval pour être traîné par la ville et déchiré en mille pièces. Comme recteur ma-
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jeur, j’avais le devoir de lire moi-même le manuscrit ; mais vous le savez, ajouta-t-il en sanglotant, j’ai parfois tant de peine à lire seulement quelques lignes! » Alors il leva les yeux vers le Christ comme pour lui demander grâce : « Seigneur Jésus, dit-il, je me suis lié à mon confesseur. Si je ne puis plus avoir confiance en mon confesseur, à qui aurai-je recours? » Et au milieu de ses sanglots, il répétait : « On m’a trompé, on m’a trompé ! »
Quand les pères se furent retirés, il tomba dans une espèce de marasme qui le fit ressembler à un cadavre. Toute la matinée, il resta plongé dans cette mer d’affliction sans prononcer une parole. Le frère Romito le contraignit à prendre un peu de nourriture, mais à peine était-il à table que, regardant le crucifix suspendu devant lui à la muraille, il s’écria en pleurant : « Seigneur, ne châtiez pas des innocents; tournez votre colère contre moi. C’est moi qui suis coupable, c'est moi qui ai gâté votre œuvre. » N’étant plus maître de contenir son émotion, il fit enlever la table et refusa de manger. Il perdit aussi tout sommeil, de sorte que bientôt sa vie fut en danger. C’était la passion qui commençait, et vraiment il pouvait dire avec Notre-Seigneur au jardin des Olives : Mon âme est triste jusqu'à la mort .
La fatale nouvelle se répandit comme une traînée de poudre dans toutes les maisons du royaume et des États, et y fit naître un véritable concert de récriminations contre les coupables. Plus on était attaché à la règle, plus on s’indignait contre les auteurs de cette trahison, contre les consulteurs qu’on transformait en complices de Majone, et contre Alphonse lui-même qui s’était laissé tromper malgré les représentations multipliées de ses meilleurs amis.
Quand le saint sortit de son état de prostration et réfléchit aux moyens de remédier au mal, il n'en trouva aucun. De toutes parts surgissaient, non pas des difficultés, mais d’évidentes impossibilités. La question était de savoir s'il devait refuser ou accepter le règlement. Or, qu’il l’acceptât ou qu’il le refusât, la ruine de sa congrégation semblait certaine. Le grand-aumônier lui intimait l'ordre d’en exiger l'observation dès le premier jour de mars. « Comme fondateur et supérieur général de la congrégation, disait la missive, faites savoir en mon nom à tous les sujets que ces statuts doivent rester perpétuellement en vigueur, sans qu’il soit permis d’en modifier les prescriptions. Les membres de l’institut, prêtres, étudiants, frères laïcs, se soumettront à toutes et à chacune d'elles sans opposition ni contradiction. » Refuser purement
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et simplement cet édit imposé par la volonté royale sous prétexte de ses discordances avec la règle de Benoit XIV, c'était non seulement se révolter contre un ordre du roi, mais déclarer qu'on voulait suivre une règle opposée aux lois de l'État; c'était légitimer les accusations de Sarnelli, et attirer la foudre sur la congrégation. D'un autre côté, l’accepter purement et simplement, c'était abandonner la règle de Benoit XIV et s'exposer aux foudres de l'Église. La conjecture était d'autant plus fondée que Pie VI, irrité des empiétements continuels du cabinet de Naples, aurait certainement considéré un acte de cette nature comme un nouvel attentat contre l’autorité et les droits du Saint-Siège.
Les deux partis paraissaient également désastreux, mais n'y avait-il pas un moyen terme que la prudence pût conseiller? Avant de se déterminer, le saint appela auprès de lui les deux hommes qui l'avaient le plus mis en garde contre Majone, c'est-à-dire Tannoia et Corrado, afin de prendre leur avis. Tous deux lui étaient absolument dévoués et tous deux capables de donner un bon conseil. « Mon cher Barthélemy, écrivit-il le 16 mars à Corrado, je crains sérieusement de devenir fou. Le règlement du père Majone froisse tous mes sentiments. Nos jeunes gens font un fracas d'enfer. Quittez tout, je vous prie, et venez me trouver au plus vite si vous ne voulez pas me voir perdre la tête ou mourir d'apoplexie. »
A l'arrivée des deux pères, il avait trouvé le moyen terme qu'il cherchait. Ne pouvant ni obéir ni résister au souverain sans tuer la congrégation, il voulait proposer au grand-aumônier de suspendre l'application du règlement et de procéder à la révision des articles contraires à la règle. Afin de pacifier les esprits, profondément troublés, il convoquerait une assemblée composée de plusieurs pères de chaque maison, lesquels examineraient les réformes qu’on jugerait nécessaires pour sauvegarder l'essence de la règle. Cette proposition parut tout à fait prudente aux deux conseillers, et du reste la seule possible dans l’état des choses. Sans perdre un instant, Alphonse dépêcha Corrado à Naples pour traiter cette affaire.
Il était plus que temps, car Majone, instruit de l’opposition de ses confrères, poussait le grand-aumônier à sévir contre les rebelles. Profitant du blanc-seing qu'il avait reçu du recteur majeur, il allait même présenter une supplique pour demander l'expulsion des sujets qui refuseraient de se soumettre. « Le malheureux! dit Alphonse, il voulait me constituer le bourreau de mes
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frères! » A cette nouvelle, il fit parvenir au père Corrado un acte en bonne et due forme « par lequel il enlevait à Majone sa charge de procureur, révoquait toutes les facultés dont il l'avait pourvu, déclarait nulles et non-avenues les lettres qu’il écrirait dès lors en son nom, et lui substituait le père Barthélemy Corrado1 ». Cependant il eut pitié du coupable à cause des grands services qu’il avait rendus. Dans une lettre toute paternelle, il lui disait de se rendre à Ciorani ou dans n’importe quelle maison de son choix. « Je vous aimerai comme par le passé, ajoutait-il. Je vous en prie par les plaies de Notre-Seigneur, prenez conseil aux pieds du saint Sacrement, et répondez-moi. En attendant, je vous bénis, et demande au bon Jésus de vous remplir de son amour. » On reconnaît à ce trait le cœur de Celui qui a dit : Je ne veux pas la mort mais la con version du pécheur .
La destitution de Majone laissait subsister son œuvre. Pour réparer le mal, il fallait obtenir du grand-aumônier la révision du règlement. Dans ce but, Corrado, par l’ordre d’Alphonse, expliqua devant M*1 Testa toutes les fourberies de l'ex-procureur, « et comment il avait agi, non selon les instructions d’Alphonse, mais contre sa volonté clairement manifestée. On ne pouvait donc pas, pour rejeter le sursis et la révision demandée, objecter que le fondateur avait obtenu ce que lui-même avait sollicité, car Majone seul était l'auteur de la supplique. Si ce règlement devait être maintenu, plus de cent jeunes gens, arrivés aux termes de leurs études, seraient exposés à perdre leur vocation. » Comme le grand-aumônier restait sourd à toutes les supplications, Alphonse chargea un père de lui faire cette déclaration en propres termes : « Si vous refusez de nous écouter, j’irai moi-même vous trouver, tout perclus que je suis; et si vous ne voulez pas m’exaucer, j’adresserai mille lettres au marquis de Marco et mille suppliques au roi. »
M^ Testa céda enfin à ces importunités. Il permit au nom du roi de surseoir à l’exécution des ordres donnés et de convoquer une assemblée composée de deux pères de chaque maison, à l’effet d’examiner les articles du règlement et d’exposer leurs desiderata. Mais Dieu avait décidé qu’à la suite de son divin Fils, Alphonse parcourrait toutes les stations de la voie douloureuse.