‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 2Chapitre 167 sur 222 · CHAPITRE XIH · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIH

DIEU SEUL 1783-1785

Isolement du saint. — Privation d’occupations extérieures et de promenades. — Alphonse ne peut plus ni célébrer la messe ni visiter le saint Sacrement. — Détachement absolu. — Mortification du corps et de l’àme. — Vie intérieure. — Charité toujours croissante. — Sa piété envers Jésus et Marie.

Alphonse était arrivé à ce moment solennel où l’homme, isolé du monde par Taffaiblissement du corps et des sens, n’a plus devant lui que la perspective de l’éternité. Seul dans sa cellule, exténué par ses longues souffrances et macérations, couvert d’infirmités, sourd et presque aveugle, incapable de se mouvoir sans l’aide d’un serviteur, il ne restait dans ce vieillard cloué sur un fauteuil que la flamme, toujours plus ardente, du divin amour.

Insensiblement Dieu lui avait retiré tout ce qui pouvait l’occuper au dehors. Il s’était fait donner un coadjuteur, à qui incombait entièrement le soin de diriger la congrégation. Sa faiblesse lui interdisait toutes les formes du ministère apostolique, même les conférences ascétiques, même le sermon du samedi, si cher à sa piété. Quand on prêchait à la maison les exercices spirituels, il se faisait porter à l’église à la fin de la retraite pour encourager les fidèles à persévérer dans la grâce de Dieu ; mais un jour, ayant donné ses avis accoutumés, il prit en main un grand crucifix et leva le bras pour bénir les assistants. L’effort qu’il s’imposa rouvrit la plaie de sa poitrine et le sang coula en abondance, de manière à marquer tout le parcours depuis l'église jusqu’à sa chambre. Il fallut donc encore renoncer à la consolation de s’entretenir de Dieu avec ces fervents chrétiens.

Quand, à l’automne, les compagnies de missionnaires venaient lui demander la bénédiction au moment de partir à la conquête des

LE SOLITAIRE DE NOCERA

Ames, il jetait sur eux un œil d’envie et les animait à combattre vaillamment pour la gloire de Dieu et le salut des pécheurs. Au retour, il les recevait à bras ouverts et prenait plaisir à écouter le récit des conversions extraordinaires qui avaient eu lieu pendant les missions. Il s’en réjouissait et en même temps fondait en larmes : « Vous travaillez pour Dieu, s’écria-t-il un jour, et moi que fais-je? je suis inutile, et même à charge à la congrégation. — Nous prêchons, lui dit un père, et vous, en qualité de fondateur, vous avez part à tous nos travaux. — Fondateur! reprit-il avec vivacité, appelez-moi misérable pécheur, car je ne suis bon qu’à faire du mal. La congrégation, c’est Dieu qui l'a fondée : je n’ai été qu’un vil instrument entre ses mains. »

Jusque-là, s’il ne pouvait plus écrire en faveur de la religion, il lui avait été encore permis d’adresser aux âmes religieuses quelques lettres d’encouragement et de consolation; mais à cette époque cesse entièrement sa correspondance, même avec la sœur Brianna Carafa et sa nièce Teresina. Le 5 décembre 1783, il écrivait à la sœur Brianna, comme lui toujours sous le pressoir de la tribulation : « Dieu ne délaisse personne : plus vous vous sentez affligée, plus vous devez vous abandonner entre ses mains. Répétez souvent cette prière : « Mon Jésus, je veux espérer en vous jusqu’à mon dernier soupir. Mon Jésus, je veux vous aimer toujours et toujours espérer que vous me sauverez, afin que je puisse vous aimer pendant toute l’éternité. Marie, ma bonne Mère, j’ai confiance en vous, c’est à vous de m’obtenir le salut éternel. » Cette prière, faites-la pour vous et pour moi. Je vous recommande à Jésus-Christ, et vous bénis de tout cœur. » Le 25 décembre, il répondait à sa chère nièce, qui lui avait souhaité toutes sortes de bénédictions et lui avait envoyé des dolci pour la fête de Noël : « En cette grande solennité de la naissance de Jésus-Christ, je prie pour vous le divin Enfant, et je lui demande que, de ses petites mains omnipotentes, il arrache de votre cœur toute affection terrestre et vous fasse ainsi la grâce d’être toute, mais absolument toute à lui, tutta , tutta, tutta sua . » Et comme la bonne Teresina ne manquait pas non plus de croix intérieures, le saint vieillard, en la remerciant des dolci , souhaite gracieusement que « l’Enfant Jésus par son amour lui rende douces, dolci, toutes les croix qu’il lui envoie. » Six mois plus tard, il l’animait derechef à porter la croix : « Nous devons savoir souffrir par amour pour Jésus-Christ, disait-il; le paradis n’est pas pour les lâches. Ne cessez pas de demander pour moi la grâce d’une bonne mort, car

DIEU SEUL

mes quatre-vingt-huit ans et mes maladies continuelles m’avertissent que le trépas n’est pas loin1. » Tels furent ses adieux à ces deux saintes âmes, et, peut-on dire, aux religieuses, qu’il a tant de fois exhortées à l’amour de Jésus-Christ.

Cependant il lui arrivait encore parfois, à l’occasion de ses sorties, de soulager un pauvre ou de consoler un malade, plus encore par ses paroles bienveillantes que par ses aumônes. Dieu lui retira aussi cette satisfaction en le privant de cet exercice quotidien que les hommes de l’art jugeaient nécessaire à sa santé. Le 19 septembre de cette même année 1784, il faisait sa promenade comme d’habitude, lorsqu’un cahot un peu brusque le renversa dans la voiture et développa d’une manière très dangereuse une hernie dont il souffrait depuis longtemps. On dut le descendre du véhicule et recourir à la charité d’une pauvre femme qui le recueillit dans sa maison. On le plaça sur un lit, sans mouvement et presque sans vie ; mais les chirurgiens finirent par remédier aux suites de ce terrible accident, et l’on parvint à le transporter au couvent. C'en était fini par là-même des sorties en voiture. Les médecins, voulant à toute force lui faire prendre l’air et lui procurer un peu de mouvement, ordonnèrent des promenades en chaise à porteur. Ce qu’entendant, le saint vieillard imagina mille prétextes pour éviter ce nouveau moyen de prolonger une vie qui lui semblait bien inutile. L’ordre du recteur le fit obéir; mais, après une première sortie en palanquin, on ne put le décider à une seconde. « Comment! dit-il en montrant les hommes de peine, il faut que je sois porté sur les épaules de ces malheureux? Hier cette pensée m’a rendu la promenade mille fois plus pénible que salutaire. » Et il pleurait de compassion sur le sort de ces pauvres gens, qu’il allait faire souffrir. On essaya de le calmer en lui représentant que ces porteurs étaient endurcis à la fatigue, et que du reste ce métier était leur gagne-pain : il fut impossible de vaincre ses répugnances. Pour ne pas l’affliger davantage, les médecins imaginèrent alors de lui donner un peu de mouvement en le promenant dans les corridors sur un fauteuil roulant.

Dès lors le carrosse et les chevaux devenaient inutiles. L’accident qui avait failli le tuer lui procura au moins le plaisir de se débarrasser de ces objets de luxe, qui l’avaient tant de fois inquiété. Chevaux et voiture prirent immédiatement le chemin de Naples pour y être vendus. En homme de conscience, il écrivit au frère Hilaire , qui devait conduire les deux bêtes au marché , le billet

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