‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 2Chapitre 168 sur 222 · Lettres du 17 et du 30 août · texte numérisé non relu

Lettres du 17 et du 30 août

LE SOLITAIRE DE NOCERA

suivant : « Je ne veux avoir aucun scrupule au sujet des chevaux que je vous envoie. Vous ferez donc savoir aux acheteurs que l’un ne peut mâcher ni paille ni avoine, et que l’autre, le plus vieux, se jette de temps en temps par terre, et qu’on a toutes les peines du monde à le relever. Expliquez bien tout cela, afin que je sois tranquille. » Le frère Hilaire s’acquitta loyalement de sa commission. De ces deux chevaux qui avaient tant de fois traîné un évêque, l’un fut vendu quatre ducats, et l’autre vingt et un carlins, « Telle fut, dit Tannoia, la fin du pompeux et superbe équipage de Mgr de Liguori. »

Le saint vieillard n’avait plus d’autre moyen de locomotion que sa chaise roulante. On le promenait ainsi plusieurs fois par jour dans les corridors du couvent, mais bientôt il trouva qu’un religieux n’avait pas le droit de se procurer ainsi ses aises, surtout aux dépens du frère et du serviteur qui devaient se fatiguer et perdre leur temps à le charrier ainsi à travers la maison. Il voulait renoncer à ce soulagement, et certainement il s’en fût privé si les médecins et Villani ne l’en eussent empêché. Alors la charité fit naître en lui un nouveau scrupule. Il réfléchit que son fauteuil mobile, par le bruit des roulettes, troublait le silence de la communauté et incommodait ses confrères occupés à l’étude, 11 ne fut tranquille sur ce point qu’après avoir obtenu, à force d’instances, qu’on garnit de cuir les tapageuses roulettes. Il arrivait parfois que, pour lui faire respirer l’air frais, on poussait le fauteuil hors de la clôture devant la porte de la maison. Aussitôt hommes et femmes accouraient auprès du bon vieillard pour lui demander sa bénédiction, ce qui alarmait son humilité. Ayant demandé à son confesseur s’il devait les bénir, il lui fut répondu que le propre d’un évêque est de donner des bénédictions. Dès lors, à l’exemple de Notre-Seigneur, il les bénit tous avec affection. Les enfants surtout s’empressaient autour de lui. Un jour que cette troupe innocente était venue se ranger auprès du fauteuil, il dit en riant à ses serviteurs : « Ils m’ont tout l’air de jeunes passereaux regardant un vieux hibou. » Et il était tout heureux d’avoir trouvé cette comparaison peu flatteuse pour sa personne.

En privant Alphonse de ses promenades , Dieu l’avait donc confiné dans sa pauvre cellule ; mais il lui permettait au moins de visiter son ami le plus cher, Jésus au saint Sacrement, et de s’entretenir de longues heures avec lui, tant le matin que l’après-midi. Hélas ! bientôt arriva le moment où il lui fut interdit de descendre à l’église. Au mois d’octobre 1784, le dernier jour de la neuvaine

DIEU SEUL

de sainte Thérèse, qu’il avait suivie avec tout le peuple, il entra tout à coup dans une longue extase devant le saint Sacrement exposé. Incapable de se contenir, il s'écria plusieurs fois : « 0 amour éternel, je vous aime ! 0 amour éternel, je vous aime ! » Depuis lors, ses transports extatiques devant le saint Sacrement devinrent très fréquents, ce qui attirait l’attention générale. Villani s’efforça de lui faire comprendre que la grande chaleur de l’église nuisait à sa santé et qu’il ne devait plus y faire que de courtes visites. Finalement il dut lui interdire tout à fait d’y descendre. Le saint vieillard obéit, mais qu’il lui en coûta de ne plus aller prier aux pieds de son Jésus, son seul amour en ce monde ! Souvent il oubliait la défense, et se traînait jusqu’à l’escalier, attiré par une force irrésistible. Il essayait en vain de descendre, et se retirait tout en larmes dans sa cellule. Un jour qu’il s’était ainsi rendu auprès de l’escalier, voyant le frère accourir, il le supplia de le conduire à l’église. « Vous pouvez d’ici, lui dit le frère, faire votre visite. — Mais, mon cher frère, Jésus- Christ n’est pas ici, reprit-il en pleurant. — Allons à la chapelle du Crucifix, continua Romito, pensant le détourner de ses pensées. — Le saint Sacrement ne se trouve pas dans cette chapelle, » répondit-il. Et comme il insistait, le frère lui fit observer qu’il y avait cinquante marches à descendre, et que jamais il n’y parviendrait. Il essaya cependant, et ne se rendit que lorsqu’il se sentit près de tomber d’épuisement. Alors il se rappela la défense de Villani, et resta tout confus d’avoir tant insisté.

En une autre circonstance on l’avait descendu dans la cour pour respirer l’air, quand tout à coup il entendit sonner la cloche. « Pourquoi appelle-t-on les fidèles? » dit-il. On lui répondit que c’était pour le salut du saint Sacrement. « Alors portez-moi à l’église, » reprit-il avec joie. Ne pouvant prétexter la difficulté de la descente puisqu’on se trouvait dans la cour, le frère mit en avant la grande chaleur. « Jésus-Christ ne cherchait pas la fraîcheur, » répliqua le saint, et il fit effort pour se lever; mais le frère l’arrêta court en prononçant le nom de Villani. « C’est vrai, ô bon Jésus , mieux vaut s’éloigner de vous par obéissance que de rester à vos pieds contre l’obéissance. » Quelquefois il disait au serviteur qui le promenait dans les corridors : « Allons visiter Jésus-Christ. — Songez donc que vous ne pouvez vous soutenir, lui répondait le serviteur. — Savezvous bien, reprenait-il avec feu, que depuis des mois je n’ai pas visité Jésus-Christ! » Ce désir, qu’il était incapable de maîtriser, le mettait dans une telle agitation qu’on devait aller chercher un père pour le calmer et le consoler.

LE SOLITAIRE DE NOCERA

Et cependant Dieu lui imposa une privation plus sensible encore. Jusqu’en 1785, malgré son extrême faiblesse, il montait chaque jour à l'autel pour y offrir le saint sacrifice. S'il ne lui était plus donné d’aller à l'église visiter Jésus-Christ, cet ami de son cœur descendait au moins un instant dans sa pauvre cellule. A cette époque une maladie grave diminua encore ses forces et rendit ses mouvements plus difficiles. Il reçommença cependant à célébrer la sainte messe, mais avec d’autant plus de fatigue qu’il voulait observer ponctuellement toutes les cérémonies. Lorsqu’il faisait la génuflexion, il ne parvenait à se relever qu’au prix des plus terribles efforts : encore craignait-on parfois qu'il ne pût achever le sacrifice commencé. A son poignant regret, le père Villani se vit donc obligé de lui déclarer qu’en raison des accidents qui pourraient se produire, mieux valait qu’il s'abstint de monter à l'autel. Adorant la volonté de Dieu, le saint vieillard courba la tête sous la décision de son directeur, et, le vendredi 25 novembre 1785, il célébra pour la dernière fois.

Il faudrait brûler du même amour que lui pour comprendre la peine qu’il ressentait à la pensée de cette terrible privation. Il enviait le sort de ses vieux amis qui, plus heureux que lui, disaient la messe tous les jours. Un membre du collège des Chinois étant venu le voir, il lui demanda comment se portait le père Fatigati, son ancien compagnon. « Sa santé se maintient, répondit l'interlocuteur, et le pape lui a permis de dire tous les jours la messe de la sainte Vierge. — Qu’il est heureux, s’écria-t-il, de pouvoir offrir la sainte victime! moi, je n'ai plus ce bonheur. » Le père Garzilli, plus âgé que lui mais toujours valide, célébrait chaque matin sur l’autel érigé près de la cellule du saint. En assistant à cette messe, il se rappelait avec attendrissement les joies célestes tant de fois goûtées quand, sur ce même autel, il tenait dans ses mains le corps sacré de Jésus-Christ, et il éclatait en sanglots. Alors il se consolait en offrant au Seigneur cet acte de résignation : « Jésus ne veut plus que je dise la messe : que sa volonté soit faite ! »

Dieu avait ainsi conduit pas à pas son serviteur à ce degré de sainteté où l’âme, détachée de toute créature, prélude à l’union céleste par un abandon complet à la volonté divine. Depuis son enfance, en graduant les sacrifices, Dieu le dirigeait vers les hautes cimes de l’amour parfait, et jamais Alphonse n’avait refusé son concours à la grâce. Dieu enfin brise son corps par la maladie, son âme en l’exilant de la congrégation qu'il avait fondée : le saint prononce le fiat avec le même amour. Dieu va plus loin : il l’exile

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de son temple, lui rend impossible l’accès de l'autel, il l’éloigne d’un ami qui n’est pas seulement la moitié de son âme, mais pour lequel il sacrifierait mille fois sa vie ; Alphonse se serre contre son Dieu, et s’écrie avec plus d’amour encore : « Vous ne voulez plus que je dise la messe : fiat, que votre adorable volonté soit faite ! » Loin du temple et de l’autel où trouvera- t-il son Dieu ? Il y a au fond de notre cœur un sanctuaire où le Seigneur se plaît à résider. C’est là qu’il habite par sa grâce et prodigue ses faveurs aux âmes vraiment détachées. Saint Paul parle de ce temple intérieur quand il dit : Je suis mort , et ma vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ. C’est là, dans le silence et l’obscurité de sa pauvre cellule, qu’Alphonse va nous offrir, durant ses deux dernières années, le ravissant spectacle d’un homme mort à lui-même et ne vivant plus que pour son Dieu.

A force de mortifications, il avait fini, sinon par tuer le vieil homme, au moins par l’endormir. Malgré l'amour instinctif de la richesse, il aimait la pauvreté plus que l’avare son trésor. Un jour qu'on l’avait introduit, sur sa chaise roulante, dans la bibliothèque, il y aperçut un clavecin, et demanda d’où venait cet instrument. « C’est votre clavecin, lui répondit-on, celui que vous a donné don Hercule. — Votre clavecin! reprit-il avec une sorte d’épouvante : je n’ai rien ici qui m’appartienne; cet instrument a été donné non à moi mais à la communauté. » Pauvre, il ne possédait rien en propre, et de plus il voulait vivre en pauvre. Par égard pour son caractère épiscopal, le recteur de la maison avait mis à son usage un couvert d’argent, mais il ne s’en servait qu’à regret. Il trouva même moyen de s’en défaire d’une manière très adroite. « Cette fourchette ne pique pas, disait-il souvent au serviteur, donnez-m’en donc une de fer, comme celles dont on use dans la communauté : celles-là sont vraiment excellentes. » Il se plaignit tant de cette fourchette d’argent que le serviteur lui en donna une de fer, et il était ravi de l’échange, quand Villani, la trouvant peu convenable, lui ordonna de troquer à nouveau le fer contre l’argent.

Il n’acceptait pour sa nourriture que les mets ordinaires de la communauté. « Je suis pauvre, disait-il, et je dois me nourrir en pauvre. » Il était si rigide sur ce point, même dans ses maladies, que le frère Romito et le serviteur Alexis ne savaient à quelle ruse recourir pour le tromper. Le 25 octobre 1786, pour exciter son estomac délabré, on lui avait préparé un surmulet. — Qu’est-ce que ceci? — • C’est un poisson, répondit le serviteur. — Mais quel poisson? » Alexis gardait le silence, et l'évêque indécis n’osait tou-

LE SOLITAIRE DE NOCRRA

cher au plat. « Dites-lui que c'est un surmulet, suggéra un père : il mangera de meilleur appétit. » Ce fut tout le contraire ; à ce nom de surmulet, il s'écria tout ému : « Est-ce là un mets qui convient aux pauvres? Enlevez-le. » Alexis enleva le poisson, le découpa en morceaux très minces, l'assaisonna de vinaigre, et le lui présenta comme un mets nouveau ; mais il devina l'artifice et refusa d'en manger. Alors le frère lui apporta je ne sais quel gâteau qu'on lui donna pour de la semoule : « Prenez cela, dit-il; c'est tout à fait du manger de pauvres gens. » Il y goûta, mais voyant qu’on le trompait, il allait également renvoyer le plat, quand le frère le supplia d'en prendre quelque peu par obéissance et pour faire plaisir à Notre-Seigneur. Il en mangea en effet quelques bouchées. On lui servit alors un morceau de pain d’Espagne, mais rien qu'en le voyant, il s’écria : « Je n’en mangeais pas dans le monde, et vous voulez que j'en mange au couvent? » Il refusa de très belles figues, sous prétexte que c'était mercredi : « Alors vous resterez à jeun, lui dit Alexis. — Non, répondit-il, j'ai fort bien dîné. »

Mort à tout esprit de propriété, il l’était aussi à toute satisfaction des sens. A peine s'il accordait à son corps le nécessaire pour vivre. Bien que dispensé de l'abstinence par ordre des médecins, les mercredi, vendredi et samedi, il trouvait toujours un prétexte pour ne pas manger de viande. On lui servit un jour un poulet. Croyant que c'était mercredi, il prétendit que son estomac en était dégoûté. Comme le frère insistait pour qu’il en mangeât : « Vous savez bien, dit-il, que c’est aujourd’hui mercredi, et que je porte le scapulaire. — Vous vous trompez, repartit le frère, nous sommes aujourd'hui mardi. » Là-dessus son estomac se réconcilia avec le poulet.

Jamais il ne touchait aux primeurs. Même nonagénaire, il laissait sur la table les fruits qu'on servait pour la première fois. « Les raisins lui paraissaient encore bien verts, les cerises ne lui semblaient pas mûres, les fruits nouveaux gâtaient l’estomac. » Non seulement il renonçait à tout ce qui flatte le goût, mais jusque dans son extrême vieillesse il assaisonnait tous ses mets d'herbes amères. Pendant quelques années il prenait chaque soir un peu de vin afin de pouvoir reposer la nuit, mais dans les derniers temps il voulut s’en priver. « Un peu d'eau, disait-il, vaut mieux que tous les nectars du monde. ».

Affaibli comme il l’était par la maladie et les austérités, il se lamentait continuellement auprès de son directeur de ce qu'on lui

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faisait mener une vie commode et tout à fait immortifiée. « Je ne fais plus pénitence, disait-il avec un profond sentiment de tristesse ; ce n'est pas ainsi que vivaient les saints. » Ne pouvant plus employer comme autrefois la discipline et les chaînes de fer, il imagina pour crucifier sa chair un moyen plus pénible que tous les autres : c’était de rester immobile sur sa chaise depuis le matin jusqu'au soir. Le serviteur, le voyant un jour dans une position très incommode, lui dit : « Monseigneur, redressez-vous donc un peu, vous êtes très mal assis. — * J’ai beau vouloir me redresser, répondit-il en riant, je suis toujours tortu. » Cette immobilité, ou plutôt cette apparente insensibilité, lui donnait l’air d’une statue de marbre plutôt que d’un corps vivant. Cet acte héroïque, observé par beaucoup de témoins, il le pratiqua durant les vingt ans que dura son infirmité.

Il avait triomphé des passions de l’àme comme des sens du corps. Impossible de saisir en lui le moindre mouvement d'amourpropre. L’humilité, sa vertu favorite, croissait à mesure qu'il approchait de sa fin. Il n'avait plus qu’un désir : se cacher et s’anéantir. Des guérisons nombreuses obtenues par son intercession lui avaient fait une réputation de thaumaturge. Plusieurs personnes malades s’étant présentées à lui pour le prier de les guérir : « Mais vous ne voyez donc pas, leur dit-il en riant, que je ne suis qu’un pauvre estropié, un propre à rien? Si je savais faire des miracles,, je me guérirais moi-même. » Non seulement il fuyait l’estime et la considération, mais il se méprisait lui-même. Bien qu’il n’eût jamais commis un péché véniel pleinement volontaire, pas même proféré un mensonge de propos délibéré, comme il fut obligé un jour de l’avouer au père Villani, il se croyait le plus coupable de tous les pécheurs et ne cessait de trembler en pensant aux jugements de Dieu, Dans ces derniers temps, un père conventuel nouvellement ordonné vint se recommander à ses prières : « Priez aussi pour moi, répondit-il, qui suis à la veille de faire le grand passage du temps à l’éternité, et de me présenter au tribunal de Dieu. » Et il prononça ces paroles avec une telle expression d'épouvante que ce religieux et son compagnon, saisis de terreur, se dirent l’un à l’autre en regagnant leur couvent : « Si ce saint évêque tremble de la sorte, qu’en sera-t-il de nous ? »

De cette humilité naissait chez lui un sentiment profond de dépendance, une véritable passion d’obéir. Évêque, recteur majeur, octogénaire, infirme, il n’en voulait pas moins, pour chacune de ses actions, dépendre du recteur local. Si celui-ci était absent,

LE SOLITAIRE DE NOCERA

il envoyait le frère demander au père ministre la permission dont il croyait avoir besoin. Il obéissait à tous, même à ses deux serviteurs, qui faisaient de lui tout ce qu'ils voulaient. Voyant qu’il se fatiguait outre mesure à prier, le père Mazzini, recteur delà maison, l'avait exhorté à ne pas trop se charger de prières vocales. « Le 31 juillet 1785, raconte le serviteur Alexis, se sentant porté à réciter des prières pour les âmes du purgatoire, il me dit : Allez trouver le père recteur et demandez-lui qu'il me permette de dire à l'intention des pauvres âmes du purgatoire tous les Pater et les Ave que je veux leur appliquer, mais dites-lui que j'en veux réciter beaucoup. » Et il attendit, avant de commencer, la réponse de Mazzini.

Il acceptait avec la soumission la plus parfaite les infirmités, les peines et les souffrances, et en remerciait le Seigneur. Un jour que, dans un entretien avec Villani, il ne pouvait saisir une réponse de son interlocuteur : « Que faire? dit-il en souriant ; par-dessus toutes mes misères Dieu m’a gratifié de la surdité : qu'il soit à jamais béni! » Ses mauvais yeux l’empêchaient un soir de lire un passage de l’Écriture. « Quand on devient vieux, dit-il, on perd l'ouïe, on perd la vue, et puisque Dieu le veut ainsi, il n’y a d’autre remède à tout cela que la patience. » Couvert de plaies comme Job, et plongé comme lui dans une mer d'affliction, il lui avait emprunté sa devise sublime : Le Seigneur m'a tout donné , le Seigneur m'a tout enlevé : que son saint nom soit béni! « Lorsque je le vis pour la dernière fois, dit le père Falcone, il allait prendre un peu de repos après son repas. Bien que soutenu par son serviteur Alexis, c’est avec une peine extrême qu'il se traînait jusqu’à son lit. Ému de compassion, je voulais le prendre dans mes bras pour ne pas le voir souffrir : « Laissez-le se donner un peu de mouvement, me dit Alexis, les médecins le lui ont recommandé. » Je restai là auprès de lui, admirant la patience avec laquelle il supportait ses douloureuses infirmités. A chaque pas qu’il faisait, je l'entendais remercier Dieu des souffrances qu’il lui envoyait et s'offrir à en subir de plus cruelles si c’était son bon plaisir. Cette patience héroïque m’arrachait des larmes. »

Ainsi mort à lui-même, à la vie des sens, à la vie des passions, à toute créature, le saint concentrait toutes ses facultés dans le sanctuaire intérieur, vivait seul aux pieds de Dieu, son trésor, son amour, le tout de son âme. A Dieu ses pensées, ses affections, tous les actes de sa volonté. « Pendant ces dernières années, dit Tannoia, ses élans vers Dieu étaient si fréquents que ses journées se résu-

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niaient en un seul acte d’amour qui durait depuis le matin jusqu’au soir. » Et en eflet les exercices de la règle, qu’il accomplissait avec la plus scrupuleuse fidélité, ses méditations prolongées, ses lectures spirituelles dans les Vies de la séraphique Thérèse et du non moins séraphique François de Sales, qui faisaient alors ses délices, la récitation du rosaire, ses prières de surérogation, son chemin de croix, s’enchaînaient si étroitement qu’il ne dérobait à Dieu aucune minute de son temps. S'il était forcé par la souffrance de rester inactif sur son lit ou sur son fauteuil, les oraisons jaculatoires s’échappaient continuellement de son cœur comme la flamme jaillit* sans cesse d’un foyer ardent.

On peut juger de la fréquence ou plutôt de la continuité de ces actes par ceux qu’il n’omettait jamais de formuler avant de s’endormir. Il les fit écrire en 1784 par le frère Romito, afin de se les rappeler si sa mémoire venait à faiblir. Les voici dans l’ordre qu’il s’était tracé : « Dix actes d’amour, dix actes de confiance, dix actes de contrition, dix actes de conformité à la volonté de Dieu, dix actes d’amour envers Jésus-Christ, dix actes d’amour envers la sainte Vierge, dix actes d’amour envers le très saint Sacrement, dix actes de confiance en la très sainte Vierge Marie, dix actes de résignation, dix actes d’abandon à Dieu, dix actes d’abandon à Jésus-Christ, dix actes d’abandon à Marie, dix prières pour faire la volonté de Dieu. » Et quand il avait ainsi cent quarante fois uni son cœur aux cœurs sacrés de Jésus et de Marie, ses yeux se fermaient, mais l’Ame veillait toujours. Il rêvait aux objets de son amour, et continuait pendant son sommeil à répéter ses aspirations les plus chères. « Que vous êtes belle, ô Marie! s’écria-til un jour. 0 mon Jésus, que ravissante est votre beauté! » En une autre circonstance, un père, entrant dans sa chambre tandis qu’il dormait, l’entendit répéter plusieurs fois avec vivacité : « Quand même tout croulerait autour de moi, je veux faire plaisir à Dieu, je ne veux jamais cesser de faire plaisir à mon Dieu. »

Ces actes continuels de piété filiale envers Jésus et Marie, il les accomplissait avec une intensité de ferveur qui attendrissait tous ceux qui en étaient témoins. Au moment de la consécration, le respect pour Jésus-Christ le faisait tomber à genoux, bien qu’il lui fût impossible de se relever si on ne venait à son secours. Après la communion, il n’était plus maître de lui-même. Il entrait souvent en extase, et de son cœur sortaient des exclamations qu’il ne pouvait comprimer : « Mon amour, mon Dieu, répétait-il, je vous aime! 0 ma mère, aimez-le pour moi. » Pendant la journée, ses yeux se

tournaient à chaque instant vers Jésus crucifié, dont l'image ornait la muraille de sa cellule. Il la contemplait avec tendresse, il méditait sur les douleurs de Jésus, il aurait voulu donner son sang pour un Dieu qui avait consenti à verser le sien pour lui. Jusqu'à l'Age de quatre-vingt-huit ans, il n’omit jamais l'exercice du chemin de la croix, et quand ses forces ne lui permirent plus de parcourir le corridor où se trouvaient les stations, il suivit chaque jour en esprit la voie douloureuse devant son crucifix.

L'amour unit les Ames au point de les identifier pour ainsi dire : ceux qui aiment Jésus ont dans le cœur les sentiments de Jésus. « Un jour, c'était le 8 juillet 1785, le saint vieillard, en s’éveillant, fit appeler le frère Romito, et lui dicta l’acte d’amour suivant : « Je me complais dans toutes les complaisances que Jésus ressentit pour son Église, pour les Ames, pour la gloire de son Père, en un mot, dans tous les actes de volonté qui réjouissaient son cœur sacré . » Cet acte de céleste union, il avait formé l’intention de le réitérer à chaque Ave Maria qu'il récitait, et il le consigna par écrit afin qu’on le lui remit en mémoire si la maladie venait à lui obscurcir l’esprit 1 . »

Enfin, la pensée de Jésus-Christ excitait parfois cette jubilation spirituelle qui ressemble à la joie des bienheureux. Le mercredisaint de l’année 1786, il était seul dans sa cellule, quand du dehors on l’entendit s’écrier : « Demain, c’est la fête du sang de Jésus- Christ. » Dix fois au moins il répéta ce cri avec une allégresse toujours plus vive. « J’appelai le frère Romito, raconte le serviteur Alexis, et lui fis remarquer ce que disait Monseigneur. Romito entra doucement et trouva le serviteur de Dieu dans une sorte d'exaltation, comme hors de lui-même, répétant toujours : « Demain, c'est la fête du sang de Jésus-Christ. — En effet, dit le frère, demain c'est le jeudi-saint, jour où l'on célèbre la première consécration du corps et du sang de Jésus-Christ. » Voyant qu’il n’était plus seul, le serviteur de Dieu se tut et rentra dans un calme profond. »

Son amour pour la sainte Vierge devint aussi, dans ces dernières années, plus ardent que jamais. Comme il n'entendait plus la cloche, il voulait qu’on l’avertît quand sonnait Y Angélus, se jetait A genoux pour le réciter, et demeurait quelque temps absorbé dans la contemplation du grand mystère de l’Incarnation. Le rosaire fut de tout temps sa dévotion spéciale : il le récitait alors

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