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LES DERNIERS JOURS
La nuit fut calme. Alphonse écoutait les affections saintes qu’on lui suggérait, les répétait intérieurement, et baisait de temps en temps le crucifix qu’on approchait de ses lèvres. « Père, lui dit Pascal Caprioli, recommandez-vous à la très sainte Trinité. » A ce nom adorable, le corps du moribond, immobile jusque-là, tressaillit et se souleva visiblement sur le lit. « Père, continua Caprioli, dites du fond du cœur : Très sainte Trinité, ayez pitié de moi; Mère de Dieu, souvenez-vous de moi ; mon ange gardien, assistezmoi; saint Michel Archange, défendez-moi. » Les yeux du moribond s’entr’ouvrirent, pendant que son cœur répétait ces prières. A partir d’une heure du matin on ne cessa de célébrer des messes dans sa cellule. Le saint restait dans le même état d’affaissement et de lente agonie. Après avoir offert le saint sacrifice, bien qu’on ne vit encore aucun signe de mort prochaine , le père Caprioli lui dit : « Mon père, maintenant que vous allez entrer en paradis, priez la très sainte Vierge pour moi. » Il ouvrit les yeux, et son regard resta fixé sur l’image de Notre-Dame des Sept Douleurs.
Vers onze heures, on s’aperçut que le dernier moment approchait. A un signal donné, les pères et les frères vinrent se ranger autour du lit funèbre. « O mon Dieu, dit Alphonse dans un de ses ouvrages, je vous remercie d’avance de ce que vous me ferez la grâce de mourir entouré de mes chers confrères, lesquels n’auront d’autre préoccupation que mon salut éternel. » Dieu lui donna cette grâce durant tout le cours de sa maladie et à l’instant suprême. Pendant qu’on lui mettait dans la main le cierge bénit, les fils du saint fondateur récitèrent en pleurant les prières des agonisants et les litanies de la sainte Vierge. Puis, tenant sur son cœur le crucifix et l’image de Marie, sans convulsion, sans soupirs douloureux, Alphonse s’endormit doucement entre les bras du Seigneur au moment où la cloche du couvent sonnait Y Angélus. Et Verbum caro factum est... Ave Maria! disait-on autour du cadavre, et déjà l’àme du saint adorait au ciel le Verbe incarné et répétait avec les Anges : Ave Maria!
On peut croire sans témérité qu’après cette vie toute céleste et ce long purgatoire le saint vieillard passa directement de ce inonde dans la patrie. Dieu lui-même semble avoir voulu nous l’apprendre par la voix d’un ange de la terre. Le lendemain, pendant qu’on exposait le corps du défunt, un enfant d’un an et quelques mois, Joseph Fusco, se mourait par suite d’une fièvre qui le consumait depuis dix jours. Les parents pleuraient auprès de son berceau, quand tout à coup une de ses tantes, dans un mouvement
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de confiance héroïque, prend entre ses bras le petit moribond pour le porter, dit-elle, à Saint-Michel et demander au saint évêque de le guérir. On veut la retenir, on la traite de folle, on lui représente que l'enfant mourra certainement avant d’arriver à l’église : elle n’écoute rien et se met en route, suivie de la mère au désespoir. Arrivées près du catafalque, les deux femmes, tout en larmes, supplient le frère Romito d’approcher l’enfant de la figure du défunt. Le frère condescend à leur prière, et subitement à ce contact l'enfant se ranime, reprend sa vigueur, et retourne à pied à la maison.
Mais ce n’était là que le commencement du prodige. Le lendemain, l’abbé Gaëtan Fusco, oncle du petit miraculé, lui présenta un portrait du saint vieillard. L’enfant le prit dans ses mains, l'examina quelque temps, le porta à ses lèvres et à son front, puis, comme hors de lui-même, il se mit à crier : « Alphonse, Alphonse ! » Alors montrant du doigt l’image, il éleva les mains et les yeux vers le ciel en disant avec des transports d’allégresse : « Alphonse au ciel ! le saint au ciel ! » Et plusieurs fois, après avoir de nouveau regardé l'image, il éleva ses petites mains en criant : « Alphonse au ciel! le saint au ciel! » Or il n’avait jusque-là articulé aucune parole et le nom d’Alphonse lui était parfaitement inconnu. De plus. Dieu seul avait pu imprimer dans son Ame les traits d’une figure que ses yeux n’avaient jamais contemplée. Pour mieux constater le prodige, son oncle lui reprit l’image et lui en donna une autre de même grandeur et de même forme. Mais l’enfant, après l’avoir regardée, se mit à crier : « Ce n'est pas lui, ce n’est pas lui! » On lui rendit le portrait chéri, et aussitôt, plein de joie, il le porta à ses lèvres et à son front, comme il l’avait fait auparavant. Dieu se plaisait à canoniser son serviteur, selon le mot de l’Écriture, par la bouche de l’enfant à la mamelle : Ex ore infantium et lacientium perfecisti laudem L
La grande voix du peuple fit écho à celle de l’enfant. Quand le glas funèbre annonça aux habitants de Nocera qu’ Alphonse avait rendu son âme à Dieu, une foule immense se porta vers Saint-Michel.
« Le saint est mort, disait-on, allons réclamer son intercession. » Hommes, femmes, enfants tenaient en main des chapelets, des scapulaires, des médailles, des corbeilles de fleurs, qu’ils voulaient faire toucher à ses restes vénérés et garder comme un pieux souvenir.
1. Nous avons déjà raconté (vol. I, pages 333 et 433) comment, quelques jours après sa mort, saint Alphonse apparut, resplendissant et glorieux, à deux de ses pénitentes.
LES DERNIERS JOURS
Heureusement on avait pris la précaution de placer devant la porte du couvent un piquet de cavalerie afin de maintenir l’ordre et d’empêcher qu’on ne se jetât sur le corps saint et qu’on ne mit en pièces ses vêtements pour en faire autant de reliques. Jusqu’à la fin du jour, des flots de peuple vinrent contempler une dernière fois les traits chéris de celui qu’ils appelaient leur père et leur bienfaiteur. Ils joignaient leurs prières à celles des pères du Saint-Rédempteur, des religieux et des prêtres de la ville, qui tour à tour vinrent réciter l’office des morts. Mais tous pensaient bien plus à invoquer le saint qu’à prier pour son âme.
Les funérailles devaient avoir lieu le lendemain. L’évêque de Nocera avait décidé que, pour honorer Alphonse et satisfaire la piété des fidèles, le saint corps, entouré du clergé, des religieux, et des confréries, serait porté processionnellement depuis Pagani jusqu’à Nocera, d’où l’on reviendrait à Saint-Michel pour y célébrer les obsèques solennelles. Mais le peuple de Pagani soupçonna que cette marche triomphale n’était qu’un pieux stratagème pour transporter les restes dT Alphonse dans la cathédrale et les y conserver. Le prélat eut beau protester que jamais il n’avait eu pareille intention : la foule lui déclara que la procession n’aurait pas lieu et qu’on s’opposerait, même à main armée, à toute translation. Pour prévenir le désordre, l’évêque révoqua les mesures qu’il avait prises, et décida que les funérailles seraient célébrées, sans démonstration extérieure, dans l’église du couvent.
Le 2 août, on ne put ouvrir les portes qu’après l’arrivée de la troupe. Un peuple immense, accouru de Nocera, de Cava, de Sanseverino, de tous les lieux circonvoisins, stationnait sur la place. Bientôt arrivèrent spontanément, sans aucune invitation, le chapitre de la cathédrale, le clergé de Pagani, les religieux des différents ordres, les séminaristes, les confréries. Au moment fixé pour la cérémonie, le saint corps, porté par les quatre recteurs de l’institut, fut placé dans l’église sur un catafalque peu élevé, de manière que le peuple pût satisfaire son désir de le voir, de le baiser, de lui faire toucher les objets de piété, et de répandre sur lui des fleurs. Les deux serviteurs d’Alphonse, Romito et Alexis, debout à ses côtés, approchaient de ses restes les petits enfants que les mères leur présentaient. Après la messe, un chanoine de Saleme prononça l’oraison funèbre du haut d’une estrade placée devant la porte de l’église, afin de contenter l’immense multitude qui, n’ayant pu pénétrer dans le lieu saint, encombrait la place et les champs voisins. L’office terminé, grâce à l’ordre établi par les gardes de la cavale-
LE SOLITAIRE DE NOCERA
rie royale, les fidèles purent défiler tour à tour devant le catafalque. La mort respectait le serviteur de Dieu. 11 n’avait ni la pâleur ni la difformité des cadavres. Son visage frais et vermeil, ses lèvres doucement colorées, son front calme et serein, lui donnaient une physionomie toute céleste. On eût dit l’innocence endormie. lTn peintre vint de Naples pour essayer de reproduire sur la toile les traits du saint évêque. En retirant le masque de plâtre appliqué sur la figure pour en avoir un portrait fidèle, on remarqua sur la joue une légère excoriation, d’où s'échappa bientôt un sang limpide, pieusement recueilli dans des linges comme une précieuse relique. La plaie resta vive et fraîche, comme s’il se fût agi d’une chair vivante. Malgré la gangrène qui avait accéléré la mort, et les chaleurs de la canicule, le corps resta flexible et ne répandit aucune odeur. Plus de dix mille personnes vinrent pendant cette journée se recommander au saint de Dieu.
Le soir du 2 août, en présence de l’évêque de Nocera, de la curie épiscopale, et des magistrats, le corps fut descendu du catafalque, placé dans le cercueil, et déposé dans un caveau creusé au côté gauche du maître-autel. Une dalle de marbre fermant rentrée du caveau portait cette inscription : « Ci-glt le corps de nilustrissime et Révérendissime seigneur don Alphonse de Liguori, évêque de Sainte-Agathe des Goths et fondateur de la congrégation du Très Saint-Rédempteur. »
Les orateurs sacrés louèrent à l envi le grand apôtre du royaume de Naples, mais l’Esprit-Saint avait fait avant eux, par la bouche de l’Ecclésiastique, son éloge funèbre. « Célébrons , dit-il, les hommes vraiment grands , par qui le Sèigneur a propagé sa gloire . Leurs héroïques vertus et leur prudence consommée ont illustré la dignité dont ils étaient revêtus; ils ont appris aux peuples à pratiquer les préceptes divins, à connaître les paroles de Dieu, à chanter les louanges du Seigneur . Il y en a dont le souvenir s'éteint avec eux, ils sont comme s'ils n'avaient jamais été, et leur postérité ne laisse aucune trace en ce monde; mais les héros de la charité vivent toujours, et leurs œuvres ne tombent jamais dans l'oubli . Leur race hérite de leurs biens et se perpétue ; à cause de leurs mérites, à travers les siècles. Leur corps repose en paix dans la nuit du tombeau , tnais leur nom vit toujours dans la mémoire des hommes. Les peuples se racontent les traits de leur sagesse, et l'Église de Dieu chante leurs louanges L »