CHAPITRE PREMIER
DE LA MORT DU SERVITEUR DE DIEU A L’INTRODUCTION DE LA CAUSE DE CANONISATION
Les saints ne meurent pas. — Guérisons miraculeuses. — Question de la canonisation. — Les procès ordinaires. — Requête du roi Ferdinand. — Objection du promoteur de la foi. — Jugement du pape Pie VI. — Approbation de la règle. — Le chapitre de 1793. — Décret d’union. — Blasucci recteur majeur. — L’institut en Italie. — Le père Hofbauer à Varsovie. — L’église de Saint-Bennon. — Une mission perpétuelle. — Les Français en Italie. — Révolution à Naples. — Une prédiction réalisée.
Quand Alphonse disparut de ce monde, beaucoup purent croire que son nom et ses œuvres ne lui survivraient pas. Depuis sept ans, banni de son institut, il vivait oublié dans sa solitude de Nocera. Ses maisons napolitaines paraissaient avoir reçu un coup mortel; celles des États pontificaux végétaient sous la direction de l’imprudent et ambitieux François de Paule. Cent cinquante missionnaires, répartis dans les deux provinces , composaient toute la congrégation. Si l’on considère les écrits d’Alphonse, ils avaient contre eux l’esprit du siècle. Les rigoristes, alors tout-puissants sur l’opinion, déchiraient sa Théologie morale au nom des bonnes mœurs, et ses livres de piété au nom du respect que l’on doit à Dieu. Du reste, ses productions, simples et populaires, aussi éloignées de l’apparat scientifique que de la forme académique, ne se recommandaient ni à l’attention des faux savants ni à la curiosité des faux littérateurs. Enfin, le serviteur de Dieu disparaissait à l’àurore de la grande Révolution, qui, avant d’abattre les autels et les trônes, vouait au mépris public Jésus-Christ, son Église, ses prêtres et ses religieux. Naturellement les hommes auront dû se dire qu’une fois Alphonse descendu au tombeau, ses œuvres et sa congrégation y descendraient avec lui.
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Mais les saints de Dieu ne meurent pas. Leurs ossements, leurs vêtements, leurs moindres reliques opèrent des effets qui dépassent le pouvoir des rois. Thaumaturge pendant sa vie, Alphonse multiplia les prodiges après sa mort. Or le monde a beau vanter son incrédulité, il reste dans la stupeur devant l'homme qui à chaque instant lutte avec la mort et lui arrache ses victimes.
D'après les dépositions juridiques faites au procès de béatification et les témoignages recueillis par le père Tannoia, plus de cinquante personnes, abandonnées des médecins, et la plupart sur le point d'expirer, furent guéries par le simple attouchement d'une relique ou d'une image du serviteur de Dieu. En voyant passer cette procession de malades, phtisiques, aveugles, paralytiques , femmes se mourant dans les douleurs de l'enfantement, infirmes aux membres atrophiés ou gangrenés, qui retrouvent subitement. la santé et la vie, on se croirait revenu aux jours de l'ftvangile, quand Jésus guérissait toute langueur et toute infirmité . De ces nombreux miracles, opérés presque tous l'année qui suivit la mort du saint, nous ne citerons que les suivants.
Pendant qu'on célébrait à Ciorani le service funèbre d'Alphonse, une dame qui depuis dix ans avait perdu la vue, se fit conduire à l'église. Le serviteur de Dieu avait guéri plusieurs malades à Nocera le jour des funérailles : pourquoi, se disait-elle, ne me guérirait-il pas dans sa maison de Ciorani? Animée d'une sainte confiance, elle s’écria du milieu des assistants : « 0 Alphonse, je ne croirai pas que vous êtes un saint si vous me refusez cette grâce. » A l'instant même ses yeux s’ouvrent, et elle retourne chez elle en remerciant Dieu qui donne un pareil pouvoir à ses amis. — De même, à Girgenti, pendant que le père Blasucci célébrait l'office funèbre, un homme que depuis longtemps ses infirmités empêchaient de marcher, se fit porter à l’église, et se trouva subitement guéri.
A Diano , province de Salerne , une religieuse bénédictine était depuis quatorze mois en proie à d'horribles souffrances qui ne la laissaient reposer ni jour ni nuit. Le médecin ne conservait aucun espoir de la sauver. Alors, se rappelant les miracles opérés par Alphonse, elle lui fit cette prière : « Montrez-moi que vous êtes vraiment saint comme on le publie partout. Délivrez-moi du mal affreux qui me tourmente, et je vous promets d’attester juridiquement ma guérison et de faire chanter une messe en actions de grâces. » Ayant dit ces mots, elle s’endormit : à son réveil, toutes ses douleurs avaient disparu.
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Don Julien Jourdain, de Nocera, était avocat procureur au tribunal de Lucera. Surpris par une fièvre maligne, il se vit, après neuf jours de souffrances, réduit à la dernière extrémité. On s’attendait à le voir expirer d’un moment à l’autre. Sa sœur, inconsolable, alla se renfermer dans sa chambre, où se Irouvait une image du saint évêque. « Mon saint compatriote, dit-elle, pauvre étrangère en ce pays, je recours à vous; il faut que vous me conserviez mon frère, je veux obtenir cette grâce. » Après cette supplique elle prend l’image et la porte à son frère. « Le reconnais-tu? s’écrie-t-elle en pleurant. — Oui, dit-il, c’est M^de Liguori. » En même temps il saisit l’image de ses mains tremblantes, la pose sur son front et s’écrie : « Monseigneur, sauvez-moi! » A l’instant même la fièvre le quitta, et ne revint plus.
Depuis trente-quatre jours, dôn Léopold Rousseau, de Foggia, souffrait d’une dysenterie qui l’avait rendu semblable à un squelette. Le mal empirant chaque jour, les médecins le déclarèrent perdu et lui firent donner l’extrême-onction. Informé de son état, son frère lui envoya deux images, l’une du bienheureux Joseph de la Croix, et l’autre de Monseigneur de Liguori. Vers les cinq heures du soir, les personnes de la maison allumèrent une lampe devant les deux images, et recommandèrent le moribond aux deux serviteurs de Dieu. A minuit don Léopold vit tout à coup paraître devant lui un évêque, petit de taille et tout courbé, qui lui demanda ce qu’il avait : « Monseigneur, répondit le moribond, je n’ai plus de force, et je demande à ces saints de m’obtenir de Dieu qu’il me délivre ou de la mort ou de la vie. — Ayez confiance, lui dit l’évêque d’un air joyeux, débarrassez-vous des linges qui vous entourent; vous êtes guéri. » Aussitôt il se sentit soulagé, mais l’évêque avait disparu. II appela sa fille et lui dit : « Je suis guéri. » Puis, jetant les yeux sur. le portrait d'Alphonse, il s’écria : « Voilà celui qui m’a sauvé! »
Au mois de mai 1788, le prêtre Vincent Massaro, de Foggia, fut frappé d’apoplexie. Paralysé du côté droit, privé de connaissance, on lui fit plusieurs saignées sans aucun résultat. Bientôt à d’effrayantes convulsions succéda l'immobilité du cadavre. C’est dans cet état, donnant à peine signe de vie, qu’il reçut l’extrêmeonction. Une femme pieuse suggéra de lui appliquer sur le front une image du saint évêque et de le recommander à son intercession. Aussitôt le moribond recouvra ses sens, les effets de l’apoplexie disparurent, et le lendemain matin il sortit en pleine santé.
Le bruit des miracles opérés par Alphonse se répandit dans le
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monde entier et accrut encore sa réputation de sainteté. Chacun voulait avoir une relique, un souvenir quelconque du grand ami de Dieu. « Tous les malades, écrivait une religieuse dominicaine, me demandent des fils de sa soutane comme de pauvres affamés réclament un morceau de pain. On ne parle partout que de guérisons miraculeuses. » La ville de Sainte-Agathe était inconsolable de ne pas posséder les restes mortels de son saint évêque. Pour la dédommager quelque peu, Villani fit présent au chapitre de la cathédrale d’une des mitres qu’il avait portées. Tout le peuple accourut à l’église pour la baiser. « Nous conserverons cet inestimable trésor, répondit le vicaire capitulaire , en mémoire de notre saint prélat, dans l’espérance certaine qu’elle deviendra bientôt la relique d’un saint canonisé, lequel daignera se montrer auprès de Dieu le protecteur spécial de cette ville, de ce chapitre, et de tout le diocèse. »
En peu de temps les images du saint se répandirent en tous lieux. Les marchands de Naples en distribuèrent par centaines de mille. Religieux, religieuses, gens du peuple, prêtres, évêques, cardinaux, plaçaient ces images au chevet de leur lit, pour mériter la protection du serviteur de Dieu. Un cardinal présenta au saintpère le portrait d’Alphonse. Pie VI le baisa avec dévotion, et le posa quelque temps sur son front avec le plus grand respect : « C’est un saint, dit-il, et certainement il jouit de la gloire céleste. » Tous répétaient à l’envi le cri du petit miraculé : « Alphonse au ciel ! Le saint au ciel ! » et tous, pour la gloire de Dieu, pour la gloire du grand évêque, pour l'édification de l’Église universelle, auraient voulu le voir sur les autels. Six mois après sa mort, la voix du peuple, des seigneurs et du clergé, força le père Villani à entreprendre les démarches nécessaires pour introduire en cour de Rome la cause de canonisation. Par son ordre, le père Cardone, qu’il nomma postulateur de la cause, adressa aux évêques de Nocera et de Sainte-Agathe la supplique suivante : « Le 1er août 1887, le serviteur de Dieu don Alphonse de Liguori étant mort en grande réputation de sainteté, réputation qui grandit chaque jour à raison des nombreux miracles opérés par son intercession, déjà les peuples le proclament bienheureux. C’est pourquoi je supplie Votre Seigneurie Illustrissime d’user de son autorité pour ouvrir le procès informatif sur la vie, les vertus, et les miracles du serviteur de Dieu Alphonse de Liguori. » Les deux prélats constituèrent à cet effet le tribunal exigé par la loi canonique. Le procès de Nocera commença le 5 avril 1788 et durajusqu'au mois de mars de l’année suivante. Trente-six témoins
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comparurent devant les juges et lirent leurs dépositions sous la foi du serment. Parmi eux se trouvaient les pères Villani, Mazzini, Corsano, Criscuoli, et plusieurs autres, qui avaient vécu longtemps avec le serviteur de Dieu; Félix Verzella, son secrétaire pendant son épiscopat; Romito et Pollio, ses serviteurs ; plusieurs prêtres et laïques de Nocera. A Sainte-Agathe le procès s’ouvrit au mois de septembre et dura toute une année. Cinquante-six témoins furent entendus, entre autres les pères Tannoia, Costanzo, Cajone; M,r Puoti, archevêque d'Amalfi; des chanoines, des prêtres, des évêques, qui avaient été en relation avec Alphonse durant son séjour à Sainte- Agathe. Les dépositions de ces quatrevingt-douze témoins constituaient une instruction authentique sur les vertus et miracles du serviteur de Dieu, d’après laquelle Rome devait juger s’il y avait lieu ou non d’introduire près de la congrégation des Rites cette cause de canonisation.
D après les règles d’Urbain VIII, les procès informatifs doivent dormir dix ans avant qu’on ne puisse les ouvrir; toutefois, en raison de circonstances particulières, le pape reste toujours maître d’abréger ce délai. Or, dans le cas présent, l’impatience du peuple chrétien se manifesta de tëlle manière que Pie VI fut forcé d'user de ses prérogatives. Le roi de Naples Ferdinand IV, slx cardinaux, le patriarche de Venise, treize archevêques, trente-six évêques, sept vicaires capitulaires, soixante chapitres, divers ordres religieux, grand nombre de magistrats et de personnages distingués, sollicitèrent avec instance, par quatre cent huit suppliques, l’introduction de la cause auprès du Siège Apostolique. Tous faisaient le panégyrique d’Alphonse et fondaient leur demande sur les multiples avantages que cette canonisation procurerait à l’Église et aux âmes, surtout dans les temps troublés que les chrétiens avaient à traverser. En dépit de son régalisme, le roi de Naples commençait à voir que les peuples pourraient fort bien traiter les rois comme les rois avaient traité l’Église. Il avait vu tomber sur l’échafaud la tête de Louis XVI et les républicains s’apprêtaient à guillotiner Marie-Antoinette, la sœur de sa femme. Le 13 août 179i, Ferdinand adressa au pape Pie VI la supplique suivante :
« Très Saint Père, si toujours les catholiques fidèles doivent travailler de tout leur pouvoir à la gloire de Dieu, c’est pour moi un devoir spécial, à notre lamentable époque, de déposer aux pieds de Votre Sainteté mes instantes prières pour qu’elle daigne introduire près du tribunal apostolique la cause de béatification
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du serviteur de Dieu Alphonse de Liguori, évêque de Sainte- Agathe des Goths et fondateur de la congrégation du Très Saint- Kédempteur. Lumière de l’Église, Alphonse fut un parfait modèle des vertus épiscopales, l’honneur de la ville de Naples qui lui a donné le jour, et l’un des plus infatigables apôtres de l’Évangile qui aient jamais travaillé dans ce royaume à étendre le règne de Jésus-Christ. C’est pourquoi je prends la confiance de demander à Votre Sainteté l’ouverture des procès apostoliques sur les vertus héroïques et les miracles opérés par son intercession. Il est vrai que la mémoire de M*1* de Liguori est bénie et honorée de tous, que son zèle opère et opérera toujours des merveilles par la diffusion de ses très utiles écrits sur la morale et la piété chrétienne, comme aussi par les travaux de ses dignes enfants, héritiers de son ardent amour pour les âmes; mais l’édification des fidèles et la gloire de Dieu gagneront immensément à l’exaltation du saint évêque. Pour la génération présente, témoin de ses vertus et de ses œuvres, il sera un exemple et une force, et pour les générations à venir, un flambeau placé dans la maison du Seigneur pour montrer aux peuples la voie qu’ils doivent suivre. »
Ainsi parlaient les grands et les petits, les princes de l’Église et les princes du peuple. Cédant à ces instances multipliées, Pie VI accorda gracieusement, pour l’ouverture des procès, la dispense du decennium réglementaire, et permit même de procéder à la discussion sur l’introduction de la cause avant la révision des écrits du serviteur de Dieu, révision qui régulièrement aurait dû précéder ce premier procès.
Mais à peine le pape eut-il soumis à la congrégation des Rites la question de savoir si la cause devait être introduite, que le promoteur de la foi, dont le rôle est de soulever des objections, déclara qu’un acte de la vie d’Alphonse s’opposait absolument, selon lui, à l’acceptation de cette cause. Alphonse n’avait-il pas, dans les dernières années de son existence, abandonné une règle approuvée par l’Église pour y substituer un règlement de fabrique royale? N’avait-il pas été pour ce fait condamné par la congrégation des évêques et réguliers, et retranché de l’institut par le pape Pie VI ? Et c’est à ce même pape qu’on venait demander de le placer sur les autels? Évidemment, avant d’entreprendre l’examen d’une pareille cause, le tribunal devait avoir la preuve que, dans toute cette question du règlement, Alphonse n’avait commis aucune faute. — On ne saurait dissimuler qu’à en juger parles faits ex-
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térieurs, l’objection paraissait grave et devait être résolue. Le 2 décembre 1795, la congrégation des rites posa donc le doute suivant : « L’objection résultant du changement de la règle s’opposet-elle h l’introduction de la cause et à ses progrès ultérieurs sur l’héroïcité des vertus? » Le pape nomma une commission composée de trois cardinaux, du secrétaire de la congrégation, et du promoteur de la foi, pour examiner la question, avec faculté, si l’innocence d’Alphonse était reconnue, d’imposer un silence absolu sur ces incidents durant tout le cours du procès à intervenir.
Le défenseur de la cause , l’éloquent et savant Amici, répondit par un volumineux plaidoyer à toutes les objections du promoteur. Nous n’avons pas à reproduire la discussion, car nos lecteurs connaissent l’histoire du règlement et des fausses accusations dont Alphonse fut victime, (Ju’il nous suffise d’établir l’argumentation de l’illustre avocat. Il est vrai, dit-il, que Pie VI a condamné le saint évêque, mais un pape peut très bien prononcer une sentence injuste sans être injuste lui-même : cela dépend des informations qu’il reçoit et sur lesquelles il base sa sentence. Reprenant alors toute la série des faits qui ont motivé la condamnation, Amici prouve que le saint vieillard fut trompé par Majone, l’auteur du règlement, et faussement accusé devant la congrégation des évêques et réguliers par François de Paule et Leggio. Non seulement il n’a pas voulu changer la règle, mais il n’a cessé de pleurer sur un changement dont il n’était pas responsable , il a rétabli cette règle autant qu’il l’a pu par l’obtention des serments, et il n’a cessé de la pratiquer et de la faire pratiquer par les siens. Chacune de ces assertions est prouvée par d’irréfragables documents.
L’honorable défenseur conclut en ces termes sa triomphante réfutation : « Cet incident, loin de ternir l’innocence d’Alphonse, prouve mieux que tous ses actes l’héroïcité de ses vertus. Dieu a permis qu’il fût ainsi trompé par ses conseillers , afin que , sans aucune faute de sa part, il fût traité comme un déserteur de son institut , un contempteur des droits du Saint-Siège , et qu’il subit l’humiliation la plus sanglante que puisse ressentir un homme dévoué corps et ême à la sainte Église. Dieu a voulu lui infliger l’horrible douleur de se voir chassé de sa congrégation, de vivre au milieu de ses fils divisés, et de souffrir ce martyre jusqu’au dernier de ses jours. Il le traita dans cette circonstance comme il a traité la plupart des fondateurs d’ordres religieux. Presque tous ont été persécutés par leurs propres enfants, en particulier saint Benoît, saint Romuald, saint Joseph Calasanz, saint Jean de
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la Croix, et enfin saint François (l'Assise, accusé par son vicaire général, frère Élie, de travailler à la ruine de son ordre. »
Comme conclusion, vu l’innocence manifeste d’Alphonse, Amici demandait aux juges d'imposer, en vertu de la faculté que le pape leur avait octroyée, un silence éternel sur cette question. Après avoir pesé attentivement les raisons alléguées par le promoteur de la foi et le défenseur de la cause, la commission prononça, à l’unanimité, que l'objection tirée du changement de la règle ne pouvait en aucune manière empêcher l’introduction de la cause du serviteur de Dieu, et que, de plus, il convenait d’imposer un silence perpétuel sur le fait du règlement, de sorte que ni le promoteur de la foi ni aucun des juges ne seraient admis à s’en prévaloir pour entraver le procès. Le 29 avril 1796., le pape confirma solennellement ce décret, « d’autant plus volontiers, disait-il, qu'on ne saurait oublier la piété singulière du serviteur de Dieu envers le Siège Apostolique , piété dont il a donné tant de preuves par ses paroles, ses actes, et ses écrits1. »>
La pierre d’achoppement ainsi écartée, rien ne s’opposait plus à l’introduction de la cause. Dans une nouvelle réunion, la congrégation des Rites émit un décret favorable, et Pie VI le signa de sa main le k mai 1796. Dès lors le serviteur de Dieu porta officiellement le titre de Vénérable . Ainsi Dieu commençait à glorifier celui qu’il s’était plu à tant abaisser. Pie VI déclarait innocent celui qu’il avait condamné, et entreprenait un procès qui devait aboutir à mettre sur les autels un religieux que lui-même avait chassé de son institut. On comprend avec quelle allégresse les enfants d’Alphonse chantèrent le Te Deum d’action de grâces. Ils étaient d’autant plus en droit de se réjouir que, pendant ces dix années, grâce à l’intercession du fondateur, l’état de la congrégation avait complètement changé de face.
On se rappelle les lamentables elFets du décret pontifical qui sépara les pontificaux des napolitains. Durant sept ans, de 1780 à 1787, Alphonse avait pleuré sur cette division, tout en prophétisant
1. Le pauvre P. Leggio, voyant dans ce décret la condamnation de sa conduite à l’égard d’Alphonse, poussa l’animosité jusqu’à intriguer de nouveau pour empêcher l’introduction de la cause; mais la sacrée congrégation lui témoigna tout son mépris pour un acte aussi odieux. Quelques années après, le roi de Naples le nomma à un évéché. En 1801, saisi tout à coup par une maladie mortelle, il ne comprit pas le danger, et ne voulut entendre parler ni de médecins ni de sacrements. On ne put lui donner l'extrêmeonction qu’au moment où il allait expirer. Il leva les bras vers le ciel, les laissa retomber sur le lit, et rendit le dernier soupir sans pouvoir prononcer une parole. C’était précisément le jour où la congrégation célèbre la fête du Très Saint-Rédempteur.
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« que la réunion se ferait, niais seulement après sa mort. » Et de fait, bien que tous la désirassent ardemment, bien que François de Paule, à bout de ressources, offrit sa démission de supérieur général pour faciliter un accommodement, le règlement se dressait toujours comme un mur de séparation entre les deux partis. Le pape ne pouvait l'accepter, et le roi ne paraissait pas disposé à le retirer. Plus que jamais Ferdinand se laissait entraîner à des excès de pouvoir presque schismatiques. En 1788 il interdit aux religieux du royaume tout rapport de subordination avec des supérieurs résidant hors de ses États. « Vos communautés et congrégations, déclarait-il, sont indépendantes de tout supérieur étranger, soit provincial, soit général. Il est défendu à tout religieux de se rendre à un chapitre quelconque tenu hors du royaume. Les réguliers n'en continueront pas moins d'observer strictement les constitutions qu’ils ont acceptées au jour de leur profession. » Ainsi faisaient acte d’omnipotence contre les droits de l’Église ces princes aveugles que la Révolution allait détrôner.
Toutefois, grâce à Dieu, qui sait tirer le bien du mal, ce décret prescrivant aux religieux « de suivre les constitutions acceptées par eux au jour de leur profession » fut l’occasion de la réunion tant désirée par les pères du Très Saint-Rédempteur. Nos lecteurs n’ont pas oublié le vaillant et prudent Blasucci, supérieur de la maison de Girgenti en Sicile. Très aimé du roi, il avait su défendre sa position contre les jansénistes, et même établir en 1787 une seconde maison, dans la ville de Sciacca. Or Blasucci, tout en plaignant ses confrères napolitains, obligés de subir le règlement, ne l'avait jamais accepté pour son propre compte. Il se taisait, ce qu'auraient dû faire les pontificaux, et suivait simplement la règle ancienne. Plus queTout autre il aspirait à délivrer ses frères de ce fatal règlement, seul obstacle à l’union. Il se prévalut du nouvel édit pour demander au roi l’autorisation de suivre la règle donnée par Alphonse à ses religieux et « acceptée par ceux-ci au jour de leur profession. » Il expliqua « que dans ces derniers temps on avait singulièrement aggravé cette règle en transformant les vœux simples en serments. Si l’on viole un vœu simple en matière légère, dit-il, on ne commet qu'une faute vénielle, tandis que, si on viole un serment, au dire de beaucoup de théologiens, on commet toujours une faute mortelle. De là naissent de graves inquiétudes de conscience, et la crainte d’entrer dans un ordre qui expose si souvent les sujets à pécher gravement. » Le grand-aumônier, Matthieu Testa, l’auteur du règlement, avait
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quitte ce monde. Les conseillers du roi donnèrent un avis favorable à la pétition de Blasucci, en sorte que, le 17 avril 1790, le marquis de Marco lui fit savoir que, « par ordre du roi, les deux établissements de Girgenti et de Sciacca non seulement pouvaient, mais devaient suivre la règle anciennement établie dans l’institut. »
Blasucci obtenait ainsi plus qu’il n’avait demandé, et le roi Ferdinand autorisait, sans le savoir, la règle approuvée par Benoit XIV. Naturellement les pères napolitains sollicitèrent pour leurs maisons la faveur obtenue pour les maisons de Sicile. Villani représenta au roi « qu’ils avaient accepté la terrible aggravation des serments par respect pour la volonté royale, mais qu’ils étaient heureux de voir, par le décret concernant leurs frères de Sicile, que Sa Majesté ne tenait nullement à cette aggravation. Le recteur majeur demandait donc l’autorisation de ne plus imposer aux nouveaux profès ce poids trop lourd des serments, mais de s’en tenir aux vœux simples selon la règle primitive de leur fondateur. » Le 9 octobre 1790, le marquis de Marco lui répondit, toujours au nom du roi, que tous les religieux du Très Saint-Rédempteur, à Naples comme en Sicile, devaient suivre la règle ancienne sans y rien ajouter. C’est le cas de dire avec l’Écriture que Dieu tient dans ses mains le cœur des rois et leur fait faire , sans qu’ils s’en doutent, sa sainte volonté.
Le règlement aboli, le recteur majeur Villani convoqua un chapitre général pour opérer la réunion et régler la situation des différentes fractions de l’institut; mais, hélas! la mort le surprit au cours des préparatifs. Agé de quatre-vingt-six ans et accablé d’infirmités, le pieux vieillard avait du reste fait pressentir à ses frères qu’il n’aurait pas le bonheur de les présider. Le 11 avril 1792, il rendit sa belle Ame à Dieu, calme et tranquille comme il l’avait toujours été. Le père Laurent Negro, qui l’assista au moment de la mort, fait de lui cet éloge bien mérité : « Distingué par la noblesse de sa naissance, le père Villani acquit l’estime de tous par la sainteté de sa vie, sa grande humilité, et son héroïque douceur. Tout pénétré de la présence de Dieu, il ne pensait qu’à procurer sa gloire en lui gagnant des Ames. Notre vénéré père l’aimait plus que tout autre. Il le choisit pour guide de sa conscience, pour coadjuteur dans le gouvernement de la congrégation, et pour son successeur dans la charge de recteur majeur. Quelques moments avant son heureux trépas, je lui demandai s’il n’éprouvait aucune inquiétude. Il me fit signe d’approcher plus près de lui et me répondit
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avec sa sérénité ordinaire : « Je meurs en paix, sans aucune crainte. » Et il alla rejoindre au ciel le saint fondateur, dont il avait été sur cette terre le disciple fidèle.
Tous le pleurèrent, mais surtout Jean Mazzini, son compagnon des anciens jours. Pour témoigner leur affection à ce vénérable vieillard, alors presque nonagénaire, ses confrères le nommèrent vicaire général de l'institut en attendant le chapitre. Mais Jean Mazzini ne devait pas non plus présider cette assemblée. Le 3 décembre 1792, après quelques jours d’une maladie qui paraissait peu grave, on le trouva mort dans son lit. Il avait communié la veille avec la piété d’un saint. Mazzini connut Alphonse aux pieds de Jésus, quand tous deux, jeunes encore, se trouvaient ensemble dans les églises à l'adoration des Quarante heures. Il fut son premier associé dans l’institut, son émule dans l’exercice des vertus, son conseil, et son intime ami. Pendant plus d’un demi-siècle, Villani et Mazzini avaient aidé de tout leur pouvoir leur saint et illustre supérieur : Dieu les appela promptement l’un et l’autre pour les associer à sa gloire.
Le chapitre se réunit enfin, par ordre du pape, le 1er mars 1793, dans la maison de Pagani. Quarante-quatre députés représentaient toutes les maisons tant des États de l’Église que du royaume de Naples et de la Sicile. Le père François de Paule donna sa démission, se réservant le titre d’ex-général et certaines autres prérogatives qui lui permirent d’intriguer dans la suite comme par le passé, ce qui du reste ne nuisit qu’à lui seul. Les capitulaires procédèrent alors à l’élection d’un supérieur général pour toute la congrégation. Au troisième tour de scrutin, le père Blasucci obtint trente suffrages, la majorité des deux tiers requise par la règle, et fut proclamé recteur majeur. L’union se trouvait faite sous la même règle et sous le même supérieur : la prédiction d’Alphonse était accomplie.
Restait maintenant au pilote à diriger le navire providentiellement réparé malgré tant d’orages et d’avaries. Il ne fallait rien moins pour tenir le gouvernail qu’un homme du tempérament de Blasucci, aussi fort que prudent, car, en 1793, les moins pessimistes présageaient bien des tempêtes. La Révolution, qui avait détruit en France les ordres religieux, s’apprêtait à faire le tour du monde. Malgré ses fureurs, nous allons voir se réaliser cette autre prophétie de notre saint : « N’en doutez pas, la congrégation se soutiendra jusqu’au jour du jugement, car elle n’est pas mon œuvre mais l’œuvre de Dieu. Durant ma vie, elle végétera dans l’obscurité et l’humiliation, mais après ma mort elle dé-
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ploiera ses ailes et s’étendra surtout dans les pays septentrionaux l. »
Quand Blasucci prit les rênes, la congrégation comptait à peine cent quatre-vingts missionnaires, distribués dans seize maisons : sept dans le royaume de Naples, sept dans les États pontificaux, et deux en Sicile. Aux quatre fondations primitives, Ciorani, Nocera, Iliceto et Caposele, Villani, sur la demande du roi Ferdinand, en avait ajouté trois dans les Calabres : Catanzaro, Tropea et Stilo. De même dans les États de l’Église, à côté des quatre maisons fondées par Alphonse, François de Paule en avait établi trois nouvelles : Saint-Julien à Rome, Spello et Gubbio dans l’Ombrie. En Sicile, outre Girgenti, les pères du Très Saint-Rédempteur occupaient à Sciacca le collège abandonné de la compagnie de Jésus. C’était peu encore, mais cependant, selon la prédiction que nous venons de rappeler, l’institut commençait à sortir de l’obscurité où Dieu l’avait maintenu pendant toute la vie de son saint fondateur. Malgré ses préjugés, le roi Ferdinand en favorisait les progrès, et de plus, en autorisant la règle de Benoit XIV, il avait donné à la congrégation une existence légale, qui la mettait à l’abri des vexations et persécutions. Enfin, ce qui faisait espérer que toute ia prophétie s’accomplirait, un enfant d’Alphonse, brûlant comme Jui du désir d’étendre le règne de Dieu, avait déjà pris son vol vers les pays septentrionaux.
Cet autre Liguori, choisi pour transporter la congrégation audelà des Alpes, c’était ce même Clément Hofbauer qui, en 1785, après avoir longtemps cherché sa voie, se sentit subitement appelé à s’enrôler sous la bannière du Très Saint-Rédempteur. Deux ans après, prêtre et religieux, il repassait les monts avec son compagnon Thadée Hübl pour établir une fondation de son ordre à l’endroit que Dieu lui désignerait. Arrivé à Vienne d’où il était venu, il trouva Joseph II fermant les monastères. Clément continua sa route et se dirigea vers la Pologne. En traversant le Danube, il aperçoit sur le bateau un ermite pauvrement vêtu, qui le reconnaît et se jette dans ses bras. C’était Emmanuel Kunzmann, son ancien compagnon d’ermitage à Tivoli. Apprenant qu’Hofbauer allait fonder un couvent dans les pays du Nord, Emmanuel le supplia de l'accepter comme frère servant. Ce fut son premier nonce. A Varsovie, le nonce apostolique reçut les trois Allemands comme des envoyés du ciel. « Depuis la suppression des jésuites, dit-il, les
l. En 1847, les pères Dechamps et Pilât trouvèrent dans les archives de la maison de Ciorani cette prophétie du saint fondateur, prophétie authentiquée par son confesseur.
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miliers d’Allemands habitant Varsovie n'ont plus de prêtres pour les confesser, les instruire, et former leurs enfants à la vie chrétienne. Ils se perdent, et vous arrivez juste à point pour les sauver. » Sur la demande du nonce, le roi les installa à Saint-Bennon, l’église nationale des Allemands. Hofbauer n’avait-il pas eu raison d’aller droit devant lui comme les Mages, confiant dans l’étoile?
Pour se loger, il trouva, contigu à l'église, un réduit étroit, incommode et malsain. L’eau suintait des murailles salpêtrées. Une longue table et quelques mauvaises chaises composaient tout l’ameublement. Emmanuel dut emprunter des ustensiles de cuisine pour préparer à sa manière la chétive nourriture de la naissante communauté. Hofbauer, en commençant son œuvre, ne possédait que trois thaïe rs, mais il avait confiance dans Celui qui n’oublie jamais ses vrais serviteurs.
Varsovie comptait alors près de cent mille habitants, parmi lesquels plusieurs milliers d’Israélites. Dans ce champ de la Pologne, l’un des plus beaux du Père de famille, le démon avait semé depuis longtemps la zizanie. Grâce aux divisions intestines, la Russie, l’Autriche et la Prusse avaient commencé en 1772 le démembrement de la malheureuse nation. Stanislas, roi par la faveur de Catherine II, était à la merci de ses puissants voisins. Le vent des doctrines schismatiques, protestantes, fébroniennes, soufflait de toutes les frontières. Kant et Voltaire recrutèrent parmi les Polonais de nombreux disciples, et les francs-maçons beaucoup d’adeptes, surtout dans la noblesse et parmi les employés de l’État. De là une corruption qui faisait dire plus tard à Clément : « Le libertinage est ici à son comble? et l’on ne voit pas comment y remédier. Il y a bien à craindre que Dieu ri enlève le candélabre . » Aussi les deux missionnaires furent-ils mal accueillis par les Polonais, qui voyaient dans les Autrichiens des ennemis de leur pays, et par les Allemands, plus ou moins pervertis ou éloignés des pratiques religieuses.
Un jour Clément s’entretenait avec son compagnon des graves difficultés qu’ils avaient à vaincre pour remplir leur mission, quand tout à coup une main invisible frappe à coups redoublés sur une table qui se trouvait près d’eux. Après un moment de stupéfaction, Clément dit au père Hiïbl : « Notez la date et l’heure de ce fait étrange ; c’est sans doute l’annonce d’un grand événement. » Ils apprirent bientôt qu’à cette date et à cette heure précise Alphonse avait quitté ce monde. C’était lui qui venait les avertir de son départ, et semblait leur dire : « Ne craignez pas, vous êtes mes enfants, et je vais au ciel prier pour vous. »
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Les commencements furent pénibles au-delà de toute expression. On les calomnia, on les persécuta, on leur jeta des pierres. Abandonnés de tous, ils se virent dans une détresse telle que Clément, frappant un jour à la porte du tabernacle, dit au divin Maitre : « Si vous ne venez à notre aide, il nous faut partir ou mourir. » Dieu récompensa sa foi. En ce même jour, un seigneur inconnu vint le trouver inopinément et lui remit une forte somme d'argent. Bientôt sa patience, sa charité, scs prédications pleines de foi, attirèrent grand nombre d’Allemands à l’église Saint-Bennon, si bien que le nonce, étonné du succès des deux missionnaires et des cinq ou six prêtres qui s’étaient joints à eux, fit en 1793 reconnaître la communauté comme corporation religieuse. En même temps que le roi leur accordait cette faveur, le recteur majeur Blasucci nommait Hofbauer son vicaire général au-delà des Alpes.
En cette année 1793, Clément reçut le premier novice polonais, Jean Podgorski, lequel joignait à des talents extraordinaires tous les dons de l’àme et du cœur. Il le fit prêcher, bien que non encore prêtre, dans la langue du pays, et le jeune homme, dévoré d’un saint zèle, ravit ses compatriotes par sa rare éloquence. D’autres Polonais entrèrent alors au noviciat, parmi lesquels le père Blumenau, qui devint un orateur de premier ordre. Quatre Français, chassés du séminaire par la Révolution, furent aussi conduits par la Providence au noviciat de Saint-Bennon, entre autres le père Passerat, qui fut le bras droit du père Clément et son successeur comme vicaire général. Avant la fin du siècle, la communauté de Saint-Bennon comptait vingt-cinq membres, neuf prêtres, quatre profès dans les ordres sacrés, trois étudiants, deux novices, et sept frères laïques. Une seconde maison était fondée à Mittau, dans la Courlande, et déjà Saint-Bennon avait envoyé au ciel quatre de ses religieux.
Tel était l’état du personnel après une dizaine d’années. Quant à l’œuvre créée par le père Hofbauer, elle paraîtrait incroyable si elle n’était attestée par des témoins oculaires. Homme d’une charité et d’une activité prodigieuse, il s’occupait de toutes les âmes en détresse. Allemands, Polonais, catholiques, juifs, protestants, pauvres, riches, clercs, laïques, s'en allaient à la perdition. Il ouvrit dans son église une mission qui dura vingt ans, criant à tous : Venez à moi , vous qui souffrez y et moi je vous soulagerai. Son appel fut entendu, non seulement des habitants de Varsovie, mais de tousles peuples environnants. Le père Sabelli, entré vers l’an 1800, décrit en ces termes l’organisation de cette mission perpétuelle :
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« L'église de Saint-Bennon est devenue célèbre dans toute la Pologne. Les étrangers de passage à Varsovie ne craignent pas d’affirmer qu’on ne trouverait pas en Europe un pareil concours de fidèles ni des cérémonies aussi splendides. Tous les matins on y chante trois messes, suivieschacune d’un sermon. Après la première, chantée en polonais par le peuple , une instruction familière rappelle à tous les mystères et les préceptes de la religion. La seconde messe, chantée en latin par la congrégation de Saint-Joseph, est suivie d’un sermon prêché ordinairement par le père Blumenau, le grand orateur polonais dont Varsovie et toute la Pologne connaissent l’admirable pouvoir sur les âmes. La troisième prédication est donnée en allemand par le père Hofbauer. Dans une explication très intéressante des Écritures, où viennent s’encadrer les textes des Pères et les faits de l’histoire, l’orateur expose et défend les saintes vérités du christianisme devant un auditoire nombreux et distingué, auquel viennent s’unir les deux cents jeunes clercs qui fréquentent nos écoles. En descendant de chaire, il célèbre la troisième messe solennelle, chantée par un chœur d’excellents musiciens. Depuis cinq heures du matin jusqu’à midi, Féglise ne désemplit pas.
« A deux heures de l’après-midi, elle se remplit de nouveau, et les saintes fonctions recommencent. C’est d’abord le chant de l’office de la sainte Vierge, auquel on substitue en carême le chant polonais de la passion, triste et touchante mélodiè qui attendrit les cœurs les plus durs. Souvent les versets sont interrompus par les cris et les sanglots du peuple. Vient ensuite une instruction en allemandsur les vertus chrétiennes, après laquelle l’auditoire sort de l’église pour faire place aux Polonais qui se réunissent pour le sermon du soir. C’est le père Podgorski qui prêche alors les grandes vérités, tonne contre les vices, et développe en général toutes les matières d’une mission avec cette force surnaturelle qui brise toutes les résistances et opère d’innombrables conversions. Le sermon terminé, on chante les vêpres solennelles, et la journée se termine par l’exercice du chemin de la croix. »
Le père Sabelli n’exagère pas en disant qu’on ne voyait en aucune église d’Europe ni du monde entier un pareil concours de peuple, tous les jours, et pendant de longues années. Le recteur majeur, étranger aux habitudes des pays du Nord et peu au courant des circonstances exceptionnelles dans Jesquelles se trouvait la fondation de Varsovie, reprochait même au père Clément ce qu’il appelait un excès d’activité ; mais l’homme de Dieu n’eut pas de peine à
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se justifier. « Si vous voyiez de vos yeux, lui écrivait-il le 12 juin 1800, l’aftreux état de la religion dans cette cité dépravée, vous nous reprocheriez, non pas de prêcher trop, mais de ne pas prêcher assez, malgré nos cinq sermons quotidiens. Et ne croyez pas que les auditeurs soient fatigués de nous entendre, ce qui arriverait peut-être en dautres pays. Ici, abandonnés de tous au milieu des plus grands dangers, les catholiques désireux de connaître les moyens de sauver leur Ame ont faim et soif de la parole de Dieu. Le gouvernement interdisant les missions, nous avons dû penser à secourir le peuple, et ainsi notre église est devenue le théâtre d’une mission perpétuelle pour les Allemands et pour les Polonais. On y accourt non pas seulement de Varsovie et des environs, mais des provinces les plus éloignées. Les fidèles s’arrêtent ici trois, cinq, et quelquefois huit jours, suivent les exercices, reçoivent les sacrements, et s’en retournent chez eux fortifiés par la divine grâce. »
Le 11 janvier 1800, le nonce de Saint-Pétersbourg, M^Litta, écrivait de son côté au père Blasucci : « Je viens de passer un mois à Varsovie. Votre maison du Très Saint-Rédempteur devient de plus en plus florissante. Le peuple afflue à l’église pour entendre la parole de Dieu et recevoir les sacrements. Votre père Hofbauer est l’homme apostolique dans toute la force du terme, plein de zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Sous l’inspiration de ce zèle prodigieux, il réalise des miracles. Pour avoir une idée de ce qui se passe à Saint-Bennon, il faut savoir que le concours des fidèles n’y est jamais interrompu depuis l’aurore jusqu’à la tombée de la nuit. On ne cesse de prêcher ni de confesser. Les conversions sont innombrables. On pourrait croire que l’activité des pères est excessive, mais on en juge tout autrement quand on considère les besoins spirituels de ces pays, où les autres prêtres se mettent fort peu en peine de travailler à la vigne du Seigneur. »
Et cette colossale mission, faut-il le dire? n’était que la moitié de l’œuvre du père Hofbauer. Après un bombardement de Varsovie qui fit des milliers de victimes, il avait créé deux orphelinats, qu’il soutenait des deniers de la charité. Par ses prédications il ébranlait si fortement les protestants qu’il dut aménager une salle pour les recevoir, les instruire, et les préparer à l’abjuration. Un de ses pères, hébraïsant distingué, instruisait les juifs, et réussit à en convertir un certain nombre. A la demande d’un évêque de la Courlande, l’intrépide vicaire général fonda une seconde maison à Mittau, et bientôt deux autres succursales dans les environs de Varsovie, à Ludkowa et à Radzumin. Dieu sait quelle extension il eût donnée à
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la congrégation si la tempête révolutionnaire qui bouleversait alors l’Europe ne fût venue fondre sur l’institut, en Italie d’abord et en Pologne ensuite.
Les rois avaient usurpé les droits de l’Église : la Révolution confisqua les droits des rois. Après avoir guillotiné le roi et la reine de France, les républicains, au nom de la liberté des peuples, menacèrent tous les souverains de l’Europe, lesquels se liguèrent pour défendre leurs couronnes. Ferdinand de Naples se réconcilia avec le pape, qu’il avait si longtemps tourmenté, mais il était trop tard. Déjà les principes républicains s’étaient infiltrés dans toute l’Italie, et le général Bonaparte avait passé les Alpes, chassé les Autrichiens du Milanais, et dépouillé Pie VI de ses États. Enlevé de Rome le 20 février 1798, le pontife avait été déporté à Florence, puis à Valence, où il devait mourir.
L’invasion française fut un désastre pour la congrégation. Chassés de leurs couvents, les pères de Gubbio et de Spello se réfugièrent à Rome dans la maison de Saint-Julien. Quand l’armée française occupa la ville éternelle et confisqua Saint-Julien, ils s’enfuirent à Frosinone. Bientôt les envahisseurs s’emparèrent de Frosinone, mirent à sac le couvent, et brûlèrent les archives. Les pères attachés à cette maison, ainsi que ceux de Scifelli, se dispersèrent dans les campagnes en attendant des jours meilleurs.
La Révolution marchait toujours. Naples tremblait à la pensée de voir arriver les Français. Tout en rassemblant une armée pour défendre ses frontières, le roi Ferdinand se voyait aux prises avec le parti républicain, qui déjà plusieurs fois avait tenté de soulever le peuple contre lui et attendait avec impatience l’armée libératrice. Aussi le moindre indice de connivence avec l’ennemi attirait-il l’attention et les sévérités du gouvernement. Le recteur majeur Blasucci l’apprit à ses dépens. Impatienté d’entendre sans cesse parler de l’arrivée prochaine des Français, il dit un jour devant quelques amis : « Mais qu’ils viennent donc, les Français, et qu’on nous laisse tranquilles avec toutes ces craintes! » Ce propos, très innocent, fut donné au roi comme l’expression d’un désir. Le vénérable supérieur, traité en rebelle et dépouillé de sa charge, fut condamné à subir une longue détention dans le couvent des camaldulesde Vico, près de Sorrente. Bien qu’âgé de soixante-dix ans, il conserva tout son sang-froid à cette nouvelle. Quand le commissaire se présenta pour l’emmener à sa destination, les pères se mirent à pleurer, le peuple sanglotait. Gloria Patri! dit-il, et il suivit l’agent du roi. Arrivé à Vico, il gravissait avec peine la montagne
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que domine le monastère, et le pauvre agent s’excusait de le faire ainsi souffrir. « Oh! dit le courageux vieillard, cela n’est rien : Jésus montait au Calvaire portant sa croix, et nous, nous n’avons pas de croix sur les épaules. » Et il continua d’escalader cette pente abrupte, appuyé sur son bâton et murmurant des prières. En le quittant, le commissaire le supplia de le bénir. De retour à Naples, il dit à ses collègues : « J’ai conduit un saint en prison. » Blasucci resta enfermé au couvent des camaldules d’avril 1798 à novembre 1799, occupé à prier dans sa pauvre cellule pendant que l’ouragan révolutionnaire dévastait le royaume.
Douze ans auparavant, sortant un jour d’une extase, Alphonse avait dit aux pères qui l’entouraient : « D’épouvantables malheurs fondront sur la ville de Naples en 1799 : heureusement j’aurai fermé les yeux avant ces jours de calamités. » La prophétie du saint s’accomplit à la lettre. Dans le but d’arrêter l’armée française, le roi Ferdinand se porta sur Rome avec soixante mille hommes et s’empara de cette ville; mais bientôt, les généraux de Bonaparte ayant repris l’offensive, il fut contraint de repasser la frontière et de retourner à Naples, où la Révolution avait éclaté. Le 2ï décembre, il s’embarqua nuitamment pour Palerme avec sa famille. Alors commença l’horrible guerre civile de 1799. Les Français, s’étant emparés de Capoue, marchèrent sur Naples, pendant que les jacobins du pays et le peuple fidèle à son roi se battaient dans les rues et mettaient lout à feu et à sang. Après trois jours d’anarchie, le clergé imagina, pour arrêter les désordres, de faire porter processionnellement l’image et la relique de saint Janvier à travers la capitale. Le peuple se calma un instant, mais refusa de rendre la place aux Français, qui durent la prendre d’assaut. Le royaume de Naples devint la république parthénopéenne. Six mois durant, les bandes royalistes, sous la direction de chefs improvisés, combattirent dans toutes les provinces les soldats de la République, et, plus heureux que les Vendéens, finirent par les chasser de Naples le 21 juin 1799. La fin de l’année se passa en représailles terribles contre les vaincus, et le roi Ferdinand put récupérer, en janvier 1800, son royaume dévasté. Quelques mois après, Pie VII, élu pape à Venise, rentrait à Rome, et les religieux reprenaient possession de leurs couvents.
Alphonse avait veillé sur les siens, car s’ils eurent à souffrir durant ces années de guerres et de brigandages, ils ne perdirent qu’une seule de leurs maisons, celle de Saint-Julien, qui fut vendue par les Français pendant la courte existence de la république
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romaine. En revanche, ils avaient acquis depuis la mort du saint fondateur trois résidences dans le royaume de Naples et jeté les fondements de plusieurs établissements au-delà des Alpes. Après l’orage, le roi, détrompé sur le prétendu crime de Blasucci, le tira de sa prison pour le remettre au gouvernail. Le bon pilote répara les avaries du navire, reprit la cause interrompue de la béatification, et se prépara à de nouvelles conquêtes, mais aussi, comme il arrive toujours quand il s’agit des œuvres de Dieu, à de nouvelles tribulations.