DU DOCTORAT DE SAINT ALPHONSE AU CENTENAIRE DE SA MORT
Persécution contre les religieux. — Suppression des couvents à Rome et à Naples.— Kulturkampf en Allemagne. — Les expulsions en France. — Trois vice-provinces — Après la tempête. — État de la congrégation en Autriche, en Bavière, en Amérique, en Belgique, en Hollande, en Angleterre, en Irlande. — Coup d’œil sur l’institut. — Le centenaire de saint Alphonse. — Gloria Patri!
La gloire d’Alphonse semblait à son apogée. Une seule chose pouvait encore l'augmenter : la dilatation de son institut, et l’extension du règne de Dieu par le ministère de ses fils. Nous allons voir, en terminant, comment le démon, jaloux des saints comme de Dieu lui-même, employa toutes ses forces pour empêcher ce résultat, et comment les tempêtes suscitées à cet ellet n'aboutirent au contraire qu’à disséminer les pères du Très Saint-Kédempteur dans les plus lointaines contrées.
En Italie, la révolution de 1860 aurait dû anéantir la congrégation. L’épreuve fut terrible mais non mortelle. Par une protection spéciale de Notre-Dame du Perpétuel Secours, la maison généralice resta debout, et parvint à sauver de la ruine un certain nombre d’autres maisons. Le gouvernement italien avait confisqué les couvents comme biens de mainmorte, et transformé les plus vastes en casernes; mais plus ami de l’argent qu’ennemi des frati, il revendit bientôt à ceux-ci, comme propriétaires individuels, ces immeubles dont il ne savait que faire et que personne ne voulait acheter. De fait, la province romaine possède aujourd’hui sept couvents, dont trois à Rome : la Villa Caserta, la maison de Monterone, et le récent établissement de Saint-Joachim, confié par le pape
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Léon XIII aux pères du Très Saint-Rédempteur. En dehors de Rome, outre le couvent de Bussolengo, près do Vérone, qui échappa à la rapacité du fisc, la province compte trois autres maisons : Cortone, bâtie nouvellement à l'usage des missionnaires et des étudiants, Frosinone et Scifelli, qui datent de saint Alphonse. Scifelli s’est enrichi d’un collège, où soixante-dix humanistes se préparent au noviciat.
Des dix-neuf couvents enlevés par le gouvernement à la province napolitaine, cinq des plus vénérables ont été rétablis : Pagani, Ciorani, Caposele, Saint-Ange et Naples. Six postes ont été acquis depuis 1870 : Angri, Marianella, où est né saint Alphonse, Lettere, Teano, Avellino, et Saint-André dans la Calabre. Les maisons ne manquent pas, mais la dispersion des pères et la suppression du noviciat durant de longues années, ont singulièrement réduit le nombre des sujets. La même remarque s’applique à la province de Sicile, qui, en 1890, ne comptait plus qu’un seul père, mort depuis. La maison-mère de Rome a ressuscité cette province. Deux fondations, l’une h Mazzara, dans la province de Trapani, l’autre à Palerme, sont l’espoir de l’avenir. La Révolution, en promenant sa faux à travers l’Italie, a abattu bien des têtes; mais, en détruisant le régalisme napolitain, source des malheurs d’Alphonse et de son institut, elle a produit l’union des cœurs. En se prêtant mutuellement secours, ces provinces, échappées à la ruine, se relèveront malgré les attentats que prépare encore la secte révolutionnaire. Alphonse ne permettra pas que son institut disparaisse de ces belles contrées qui furent le théâtre de ses travaux. Six de ses compagnons napolitains, les pères Sportelli, Cafaro, Sarnelli, Dominique Blasucci, et, dans ces derniers temps, les pères Michel di Netta et Emmanuel Ribera !, dont l’Église instruit le procès de canonisation, plaideront auprès de Dieu, en union avec le saint fondateur, la cause de leur malheureuse patrie.
De l’Italie la Révolution porta ses ravages en Allemagne. Nos lecteurs n’ont pas oublié le Kulturkampf de 1873. Après avoir constitué l’empire allemand, Bismark, le chancelier de fer, se crut assez fort pour ruiner le catholicisme dans tous les pays soumis à la domination prussienne. Il favorisa les vieux-catholiques, emprisonna les évêques, expulsa les jésuites, et naturellement les rédemptoristes, qu’on a toujours soin de leur affilier quand il s’agit
1. Le Père Michel di Netta, mort à Tropea en 1849, édifia toute la Calabre par ses héroïques vertus. Le père Emmanuel Ribera mourut à Naples en 1874, pleuré de tons, surtout des hommes, dont il était spécialement le directeur.
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d’exil. Dix-sept maisons composant les deux provinces de la Prusse rhénane et de la Bavière, furent détruites d’un seul coup, comme l’avaient été celles d’Autriche en 1848 et celles d’Italie en 1860. Dieu visitait ses enfants les uns après les autres.
Parmi les pères de la province rhénane, le plus méritant à cette époque était certainement le père Heilig, dont nous avons déjà prononcé le nom à l’occasion du chapitre de 1855. Il avait fondé, dix ans auparavant, le couvent et la belle église d’Aix-la-Chapelle. Ce n'est pas sans un cruel déchirement de cœur qu’il quitta ce saint asile où il espérait mourir et ce sanctuaire si cher aux habitants d’Aix. Aussi ne fit-il que passer la frontière : il planta sa tente à Vaals , dans le diocèse de Ruremonde. De ce poste d’observation, les exilés pouvaient surveiller leurs maisons désertes et s’orienter pour de nouveaux combats. Ils créèrent en Hollande, à Glanerbrug, diocèse d’Utrecht, un autre centre de missions. Ces deux résidences, unies à celle de Luxembourg, que les Prussiens n’avaient pu atteindre, ainsi qu’à une autre fondation établie à Echternach, dans le grand-duché, recueillirent la plupart des religieux, tandis qu’un certain nombre passaient en Angleterre pour y travailler avec leurs frères au salut des âmes. Nommé provincial en 1880, Michel Heilig porta ses regards plus loin. La République Argentine appelait de tous côtés les émigrants pour peupler son immense territoire. Les Allemands en grand nombre quittaient leur pays pour aller chercher fortune sur les bords de la Plata. Souvent ils y trouvaient la misère et surtout la pénurie absolue de secours spirituels. Le père Heilig leur destina, en 1883, une compagnie de missionnaires qui se fixèrent à Buenos-Ayres. De là ils fondèrent, en 1889, une seconde maison à Montevideo, et une troisième à Saltà, dans l’intérieur du pays, en 1892. Ces trois maisons, constituées en vice-province, exercent un apostolat très fructueux dans les cités comme dans les villages. L’œuvre des cercles catholiques, établie et dirigée par l’un des pères dans la capitale, compte plus de douze mille hommes. Le père Heilig ne vit pas mûrir cette moisson qu’il avait semée; il mourut en 1887 presque subitement, en revenant d’un pèlerinage. Ses prières servirent à ressusciter sa chère province. Après la disgrâce de Bismark, les catholiques allemands obtinrent le retrait des lois persécutrices, et les fils de Saint-Alphonse rentrèrent successivement dans leurs maisons d’Aix-la-Chapelle, de Trêves, et de Bochum. Deux couvents restent encore fermés, mais cette perte est plus que compensée par les six nouvelles fondations dont nous venons de parler.
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La province de Bavière eut, elle aussi, cruellement à souffrir du Kulturkampf. Toutes les maisons furent fermées, et tous les religieux dispersés pendant de longues années. Enfin de ses dix couvents supprimés, trois sont rouverts, Gars, Niederachdorf , Heldenstein. Trois nouvelles résidences ont été créées : Dürrnberg, diocèse de Salzbourg (1884) ; Deggendorf, diocèse de Ratisbonne (1895); Halbmeil, diocèse de Passau (1895). De plus, les pères bavarois ont aussi passé les mers et créé au Brésil une vice-province. Deux centres de missions y existent depuis 1894 : Apparecida, au diocèse de Saint-Paul, et Campininhas, au diocèse de Goyaz. C'est ainsi que Dieu se servit du Kulturkampf allemand pour porter la lumière aux populations abandonnées sur les bords de l’Atlantique, dans les plaines du Brésil,' et jusque dans les déserts de l’Argentine.
En ce temps-là, la pauvre France, battue par l’Allemagne pour avoir abandonné le pape, achevait d’exciter la colère de Dieu en persécutant aussi les ordres religieux. La franc-maçonnerie, devenue le gouvernement perpétuel des Français, décréta, en 1880, l’expulsion de toutes les congrégations non autorisées. C’était la ruine de presque tous les couvents d’hommes, lesquels existaient sans aucune autorisation, en vertu du droit commun. Le 5 novembre 1880, les commissaires et leurs agents, appuyés par la troupe, se présentèrent devant les quatorze maisons des pères rédemptoristes, qu’ils trouvèrent barricadées. Après en avoir crocheté ou brisé les portes, ils pénétrèrent de force dans les cellules des religieux, les en arrachèrent malgré leurs protestations, et les jetèrent l’un après l’autre sur le pavé. C’est ainsi que la république maçonnique entend, quand il s’agit des catholiques, « les droits de l’homme et du citoyen ».
Par suite de cette violente exécution, la province française se trouva dans le plus lamentable désarroi. Déjà, en 1873, les Prussiens avaient supprimé ses quatre couvents d’Alsace -Lorraine, le Bischenberg, Teterchen, Mulhouse, et Landser. Avec ses dix-huit maisons fermées, ses églises mises sous les scellés, qu’allaient devenir ses centaines de missionnaires, ses frères laïcs, ses novices, ses étudiants profès, et ses nombreux humanistes?
Heureusement Dieu avait mis à la tête de la province un homme de grand cœur et de ressources infinies, comme il en faut dans les cataclysmes. Le père Achille Desurmont était de la race des Hofbauer et des Passerat. Depuis son entrée dans la congrégation, il n’avait vécu que pour cette mère de son àme. Il avait dirigé les étudiants pendant dix ans; devenu provincial en 1865, il avait
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fondé cinq nouvelles maisons : Argentan (1867), Valence (1873), Paris (1874), Gannat (1875), Pau (1876). Tous ses subordonnés T estimaient et le vénéraient comme un père. Il pouvait donc prendre, pour les sauver, les mesures qu’il jugerait convenables, sûr d’être obéi.
Sans attendre que l’orage éclatât, il commença par organiser à l’étranger des refuges pour sa nombreuse jeunesse. La Hollande, toujours si hospitalière, lui permit de loger ses novices à Stratum, près Eindhoven, et ses étudiants à Dongen, près Bréda. Quand la République exécuta ses iniques décrets, toute cette jeunesse avait pris le chemin de l’exil, et se trouvait heureusement casée. Quant aux missionnaires chassés de leurs couvents, un certain nombre y rentrèrent presque immédiatement. Après deux ou trois ans, les expulsés, dispersés provisoirement dans de petites communautés, purent réintégrer leurs anciens domiciles. Grèce à la protection de saint Alphonse et au dévoûment du père Desurmont, pas un seul ne perdit sa vocation.
Toutefois les missions devenaient difficiles en France pendant cette période de trouble et d’agitation. D’un autre côté, si les pères avaient réoccupé leurs maisons, leurs églises restaient fermées au culte public. Le père provincial se ressouvint de la parole évangélique : Si P on vous chasse d'un pays, portez V Évangile dans un autre. Prévoyant les expulsions, il avait essayé en 1879 de réintroduire en Espagne les pères du Très Saint-Rédempteur qui s'en étaient vus bannis par la révolution douze ans auparavant. Quatre maisons y florissaient déjà : l’une à l’Espino, diocèse de Burgos; l’autre à Nava del Rey, diocèse de Valladolid; la troisième à Grenade, et la quatrième à Madrid. De nouvelles escouades de missionnaires allèrent renforcer ces fondations naissantes, et en créèrent successivement cinq autres dans les villes d’Astorga (1883), de Pampelune (1891), de Madrid (1892), et de Cuenca (1894). En 1895, ils s’établirent dans les Antilles, à Porto-Rico, alors sous la domination de l’Espagne. Les tribulations de la province française donnaient ainsi naissance à la vice-province espagnole.
Cette tempête produisit un résultat plus important encore, c’està-dire l’évangélisation des républiques américaines du Pacifique. En 1870, sous le gouvernement très chrétien de Garcia Moreno, les rédemptoristes s’étaient établis à l’Équateur dans les villes de Riobamba et de Cuenca. Le père Desurmont s’était réjoui d’avoir implanté la congrégation sur ce plateau des Cordillères, car nulle part ses religieux n’ont rencontré d’àmes plus abandonnées ni mieux
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disposées à recevoir les envoyésde Dieu. En 1876, il les introduisit à Santiago du Chili; en 188k, à Buga dans la Colombie, et à Lima, capitale du Pérou. Ces cinq maisons, jointes à celle de Cauquenes, établie en 1 892 dans le diocèse de la Conception au Chili, forment la vice-province du Pacifique. C’est ainsi que les expulsions dispersèrent les rédemptoristes français, sur une étendue de neuf cents lieues, dans toutes les républiques sud-américaines.
Le père Desurmont avait, durant cette période orageuse, sagement dirigé sa barque et conduit les exilés à tous les ports marqués par Dieu. En 1887, après vingt-deux ans de provincialat, il redevint humble sujet, non pour se reposer de ses travaux mais pour travailler au salut des âmes par la parole et par la plume. Homme d’étude autant que d’action, il savait vivre dans sa cellule ou courir, chaque année, de diocèse en diocèse, à travers toute la France, pour prêcher aux prêtres et aux âmes consacrées à Dieu des retraites spirituelles qui laissèrent partout de profonds et ineffaçables souvenirs. Rentré dans sa solitude, il reprenait le travail commencé sur certaines questions d’ascétisme ou de théologie pastorale, les deux sciences qui captivaient surtout sa puissante intelligence1. Le vénéré père vécut assez longtemps pour voir sa chère proviûce plus florissante que jamais, ses maisons repeuplées, les missions prospères. Outre les villages et les bourgs, les pères du Très Saint-Rédempteur, au nombre parfois de soixante et quatrevingts, évangélisaient toutes les paroisses d’une grande ville, les cités même les plus populeuses, comme Saint-Étienne et Marseille. Bien que l’épée de Damoclès restât suspendue sur la tête des religieux, les successeurs du père Desurmont purent créer quatre nouvelles résidences àMontauban, aux Sables d’Olonne, à Marseille et à Coutras; un noviciat à Antony, près Paris, et un scolasticat à Thury-en-Valois, diocèse de Beauvais, pour y ramener la nombreuse jeunesse campée en Hollande depuis les expulsions. En même temps, avec l’autorisation du gouvernement prussien, les pères rédemptoristes rentraient en Alsace-Lorraine. Les trois maisons du Bischenberg, de Teterchen et de Mulhouse, fermées depuis vingttrois ans, constituèrent une troisième vice-province fondée par la France.
En 1898, le père Desurmont fut de nouveau nommé provincial. Il avait soixante-dix ans, et souffrait d’une maladie qui le condui-
1. Comme fruit de ses longues études sur ce sujet, le père Desurmont a laissé un ouvrage, aujourd’hui livré au public sous ce titre : La Charité Sacerdotale , ou Leçons élémentaires de Théologie Pastorale , 2 vol. in-8°.
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sait lentement au tombeau : il accepta néanmoins la lourde charge avec la pensée d’inculquer de plus en plus à ses sujets l’esprit de saint Alphonse. Il entreprit aussitôt la visite canonique de ses maisons, multiplia les avis et les conférences sans tenir compte de sa faiblesse, et tomba sur la brèche, victime de son dévoûment. Il restera dans toutes les mémoires comme le patriarche de la province française, le bienfaiteur et le modèle de tous ses frères.
Malgré le progrès de l’indifférence et de l’irréligion qui caractérise cette dernière partie du siècle, les diverses provinces de la congrégation prirent assez de développement pour établir des fondations dans les pays lointains. Aux onze maisons qu’elle possédait déjà, l’Autriche en ajouta cinq autres dont une à Dornbirn, au diocèse de Brixen (1881) ; trois en Bohême : Grülich, diocèse de Kttniggrfttz (1883) ; Filippsdorf, au diocèse de Leitmeritz (1885) ; Budweis (1885); et la cinquième à Hernals (Vienne). De plus, elle fonda en Galicie deux maisons, l’une à Mosciska, diocèse de Przemysl (1883); l’autre à Tuchôw, diocèse de Tarnôw (1893), et constitua ainsi une vice-province polonaise, ce qui dut faire tressaillir de joie le bienheureux Clément. Elle établit aussi dans ces derniers temps une mission en Danemark, dans l’ile de Fuhnen.
La province américaine, dont le chef-lieu était Baltimore, prit de tels accroissements dans ces vingt-cinq dernières années qu’on fut obligé de la diviser. En 1875, d’un premier démembrement naquit Ta province de Saint-Louis, et d’un second, opéré en 1897, la vice-province de Toronto, dans la région des grands lacs. Dix-huit maisons se rattachent à la province de Baltimore, neuf à celle de Saint-Louis, sept à la vice-province de Toronto. Ces trente-quatre établissements sont répartis en dix États de l’Union : le Maryland, l’État de New-York, la Pensylvanie, le Massachusets, le Michigan, le Missouri, la Louisiane, Flllinois, le Colorado, et l’État de Washington. Dans les grandes villes, où affluent principalement les émigrants irlandais et allemands, les pères se virent forcés de multiplier les centres d’action pour se rendre utiles aux catholiques de diverses nationalités. Ils ont à Baltimore quatre églises, quatre à New- York, trois à la Nouvelle-Orléans, deux à Philadelphie, et deux à Chicago. C’est beaucoup, si l’on considère la somme de sacrifices qu’ont coûté chacun de ces établissements ; c’est peu encore, si l’on arrête son regard sur cette immensité où vivent soixante-quinze millions d’hommes de toute langue et de toute nation.
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La Belgique, mère de trois provinces, n’avait pas perdu sa fécondité. Depuis 1859 elle avait à sa tête le père Jean Kockerols, qui la gouverna vingt-huit ans avec autant de sagesse que de dévoûment. Homme de science et d’administration, de piété et d’autorité, il fit régner dans toute sa province la discipline, la ferv eur, et le zèle pour les saintes missions. Aux sept maisons existantes il ajouta celle de Roulers, au diocèse de Bruges (1868), et la maison d’études de Beauplateau, au diocèse de Namur (1882). Fidèle aux traditions de ses prédécesseurs, il profita des nombreux ouvriers que Dieu lui envoyait pour ajouter à la mission de Saint-Thomas aux Petites-Antilles, deux nouvelles stations dans Plie de Sainte- Croix, et pour fonder une vice-province au Canada. En 1878, les pères belges prirent possession du célèbre pèlerinage de Sainte-Anne de Beaupré au diocèse de Québec; ils fondèrent ensuite deux établissements à Montréal (1886 et 1896), et, sur les instances de l’archevêque de Saint-Boniface, ils viennent d’établir un poste avancé dans le Manitoba. Le Haut-Canada réclame à grands cris des ouvriers évangéliques. La moisson est abondante ; mais, comme partout, les moissonneurs font défaut. — Enfin, aux rédemptoristes belges revient l’honneur d’avoir les premiers, en se fixant au Congo, implanté en Afrique l’institut de saint Alphonse.
Depuis 1865, la Hollande avait aussi formé une vice-province dans la Guyane hollandaise sous la direction du père Swinkels nommé vicaire apostolique par le Saint-Siège. Entré dans la congrégation en 18W, le père Swinkels, déjà prêtre, se montra si religieux et si apte au gouvernement, qu’après quelques années passées dans les missions, ses supérieurs le chargèrent d’élever et de diriger le couvent d’Amsterdam, le premier construit dans la Hollande depuis la Réforme. Lors de l’érection de la province en 1855, il en devint le premier provincial, et assista en cette qualité au chapitre général. Dix ans après, laissant derrière lui quatre maisons parfaitement organisées, il partit pour Surinam 1 avec trois de ses collègues, que d’autres devaient suivre à bref délai. Il y vécut dix ans, et mourut à la peine après avoir établi sur des bases solides la mission la plus pénible et la plus difficile de toute l’Amérique méridionale.
Le territoire de Surinam, cinq fois grand comme la Hollande, compte environ soixante-dix mille habitants, dont quatre à cinq mille Indiens vivant dans les bois ou sur le bord des fleuves, et huit
1. La rivière Surinam a donné son nom à la Guyane hollandaise.
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mille nègres travaillant dans les plantations. Le gros de la population est composé d’Européens oud’émigrants asiatiques. Juifs, calvinistes, mahométans, païens, y vivent librement. Seuls les quelques milliers de catholiques avaient eu le privilège d’être entravés dans l’exercice de leur religion par les gouverneurs de la colonie. Jusqu’à l’arrivée de M** Swinkels régnaient presque partout, à cause du petit nombre de prêtres, l’ignorance et la corruption. Grâce à ses travaux et au zèle de ses deux successeurs, le vicariat compte aujourd’hui dix-sept mille catholiques, cinq paroisses dans la ville de Paramaribo, et cinq postes fixes dans les districts. Vingt-huit religieux du Très Saint-Rédempteur y exercent le saint ministère. En 1896, les annales de la colonie ont enregistré 892 baptêmes et 73 mariages; près de 4,500 communions avaient été distribuées, et 2,800 enfants fréquentaient les écoles. Sept pères et cinq frères, aidés de maîtres laïques, instruisent les garçons; quarante religieuses franciscaines de Rosendaal tiennent les écoles de filles. Douze sœurs de Charité de Tilburg desservent l’hôpital civil, un hospice, et une léproserie.
Outre le service ordinaire des églises et des écoles, les pères visitent à des époques déterminées soixante-dix plantations, qui occupent chacune plusieurs centaines de nègres, et divers camps d’indiens disséminés dans les bois. De plus, l’un d’eux est attaché à la grande léproserie de Batavia, distante de plusieurs journées de Paramaribo. C’est là que sont relégués par centaines ces pauvres disgraciés. Quand M** Swinkels arriva dans la colonie, un vénérable prêtre, amaigri comme un ascète de la Thébaïde, se présenta devant lui, demandant à être reçu dans la congrégation. 11 avait passé vingt-trois ans à Surinam, dont dix avec les Indiens au milieu des forêts et dix dans la léproserie de Batavia. Pierre Donders (c’était son nom) était alors âgé de cinquante-sept ans. Il fit son noviciat avec la simplicité d’un enfant et la ferveur d’un saint, puis il retourna, plein de joie, au milieu de ses chers lépreux. Il les servit dix ans encore avec la tendresse d’une mère, et mourut en priant le père qui l’assistait de demander pardon pour lui « à ses paroissiens ». Un calviniste, qui l’avait connu dans la colonie, disait un jour à un père d’Amsterdam : « S’il est permis de canoniser un homme, vous pouvez mettre à coup sûr le père Donders sur les autels. » Vingt autres pères, depuis trente-cinq ans, sont morts à la fleur de l’âge, quelques-uns infectés de la lèpre, les autres victimes d’un climat meurtrier. Dieu connaît les noms de ces martyrs. Ils ont reçu leur couronne, et leur sacrifice est une source de bénédictions pour
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la province, qui trouve toujours des hommes de cœur pour remplacer les morts et de nombreuses recrues pour de nouvelles entreprises.
En 1881, les pères hollandais s’enrichirent d'une sixième maison, celle de Rotterdam, au diocèse de Haarlem; et ils viennent de fonder une mission au Brésil, à six cents lieues au sud de Surinam , dans le diocèse de Marianna, non loin des diocèses de Saint-Paul et de Goyaz, où nous avons vu leurs confrères bavarois créer une viceprovince. Hélas! dans cet immense empire du Brésil, où les diocèses sont aussi vastes que la France et où certaines paroisses ont la superficie du Portugal, les missionnaires de toutes les nations peuvent se mouvoir à l’aise, et faire des centaines de lieues sans se rencontrer. Le diocèse de Goyaz a cinq cents lieues de.longueur et cinq cents lieues de largeur. Sur ces deux cent cinquante mille lieues carrées vivent environ huit cent mille âmes, dans quatre-vingt-dix paroisses, desservies par trente prêtres, la plupart vieux ou infirmes. Et pour remplacer ces trente prêtres, le séminaire compte en tout cinquante séminaristes! Le diocèse de Marianna, où viennent de s’établir les pèreshollandais, renferme deux millions d'hommes, tous catholiques, mais presque tous abandonnés. A peine y trouve-t-on quatre cents prêtres pour rayonner dans cette immensité . Dans certaines paroisses, il existe un seul prêtre pour dix ou quinze mille âmes dispersées sur un espace de cent lieues. La ville de Juiz-de-Fora, centre de la nouvelle mission hollandaise, compte environ trente mille âmes ; elle possèdequatre paroisses et un seul prêtre, lequel est infirme. Le curé d’une ville voisine étant mort après quarante ans de service, fut enterré sans les prières de l’Église parce qu’on ne trouva pas à vingt lieues à la ronde un prêtre pour célébrer ses funérailles ! Aussi quand on annonce à ces pauvres catholiques, privés de tout secours spirituel, l’arrivée d’un missionnaire, ils courent au-devant de lui, dressent des arcs de triomphe, et versent des larmes de joie, parce qu’ils vont entendre parler de Dieu et faire une bonne confession, souvent pour la première fois.
La province anglaise, séparée de la Hollande en 1865, se développa aussi considérablement pendant cette période, sous la direction du père Coffin, qui la gouverna pendant dix-sept ans. Né et élevé dans l’anglicanisme, Robert Coffin, encore étudiant d’Oxford, s’était intimement lié avec les Newman, les Manning, les Faber. et autres initiateurs du grand mouvement de 1833 vers l’Église catholique. En 18W il reçut les ordres anglicans et devint curé de l’église Sainte-Marie-Madeleine à Oxford. Mais, comme ses illustres amis, il comprit bientôt qu’une institution nationale datant du
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seizième siècle ne peut être la vraie Église de Jésus-Christ. Affrontant généreusement toute espèce de sacrifices, il se fit successivement catholique, prêtre, et religieux. En 1852, après une année de noviciat, il devenait l’humble enfant de saint Alphonse. Missionnaire éloquent et zélé, il évangélisa l’Angleterre et l’Irlande avec grand succès jusqu’au jour où ses supérieurs, en 1865, le chargèrent de diriger la province. Il gouverna comme il avait prêché, en véritable disciple du saint docteur. Jamais on n’eût soupçonné que le père Coffin avait vécu dans l’hérésie jusqu’à l’àge de vingtsix ans. Pour rien au monde il n’eût permis à ses sujets, en mission ou à la maison, de s’écarter des règles tracées par saint Alphonse. Sans tenir compte des préjugés du pays ni des controverses avec les protestants , il organisa les missions et les exercices spirituels selon la méthode liguorienne , ce qui n’empêcha pas la province d’enregistrer dans ses annales plus de seize mille abjurations. Tout en fortifiant les maisons existantes d’Angleterre et d’Irlande, le père Coffin créa la maison de Perth, en Écosse (1869), celle de Dundalk, en Irlande (1876), celle de Teignmouth, en Angleterre, au diocèse de Plymouth (1875). En 1882, il venait d’envoyer quelques-uns de ses religieux fonder une mission dans la lointaine Australie, quand Léon XIII le nomma à l’évêché de Southwark (Londres). Déjà malade, il n’eut que le temps, par son énergique fermeté, de préparer les voies à son successeur. En 1885, il se retira dans sa maison de Teignmouth, et mourut en paix au milieu de ses enfants.
Le père Macdonald, qui l’avait remplacé comme provincial, continua son œuvre. En 1887, la station de Singleton, établie en Australie par le père Coffin, fit place à la maison de Waratah. Une seconde mission fut créée l’année suivante à Ballarat, dans le comté de Victoria. Religieux fervent, missionnaire zélé, excellent supérieur, le père Macdonald, bien que très jeune, fut nommé évêque d’Aberdeen en 1890, et y mourut prématurément, usé par le travail et les austérités. Dans ces derniers temps, vu la difficulté pour un provincial d’administrer des maisons situées dans les Trois Royaumes et l’Australie, le Saint-Siège, par un décret du 28 janvier 1898, érigea l’Irlande en province séparée. Le provincial d’Angleterre retient sous sa juridiction les maisons anglaises et écossaises, et celui d’Irlande, les maisons irlandaises et australiennes. Ces dernières forment une vice-province. Dieu veuille multiplier les ouvriers pour cultiver ce nouveau et vaste champ confié aux enfants de saint Alphonse !
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Telle était l’extension de l’institut cent ans après la mort du saint fondateur. Le grain de sénevé avait produit, malgré les tempêtes, un arbre vigoureux dont les rameaux s’étendaient dans toute l’Europe et jusque dans les vastes régions des deux Amériques. Vingtsix provinces ou vice-provinces se partageaient l’évangélisation des peuples. Deux mille religieux travaillaient à ramener à Dieu les âmes engagées dans la voie de la perdition. Cinq cents frères servants et autant de vierges consacrées au Seigneur, priaient sans cesse, au milieu de leurs travaux, pour l’heureux succès des saintes missions. Un millier de novices ou d’aspirants attendaient l’heure de s’engager sous la bannière du Très Saint-Rédempteur.
Après un siècle, Alphonse apparaissait donc, entouré de sa nombreuse famille, comme un grand sauveur d’âmes. Son institut n’était qu’une partie de son œuvre rédemptrice. Ses ouvrages, bénis de Dieu, approuvés et loués par l’Église, traduits dans toutes les langues, portaient partout la lumière et l’amour. Proclamé docteur de l’Église universelle, il était devenu pratiquement le précepteur des chrétiens, et du clergé à tous les degrés de la hiérarchie. L’évêque modelait sa conduite sur les enseignements, les vertus et la pratique de l’évêque de Sainte-Agathe. Le prêtre apprenait dans la Se/va les devoirs de son sublime état; dans le livre sur les Missions, comment il faut parler aux âmes; dans la Théologie morale, comment on les mène à Dieu. Les vierges du Seigneur trouvaient une nourriture toute céleste dans la Religieuse sanctifiée ; les personnes pieuses puisaient l’amour de Notre-Seigneur dans les admirables méditations du saint sur la crèche, la croix et l’autel. C’était, en s’appropriant les pensées et les sentiments exprimés dans le livre des Visites que chaque jour elles épanchaient leur cœur dans les cœurs de Jésus et de Marie. Et si l’on trouve encore un livre aimé du peuple, du peuple qui sait à peine lire, c’est le livre des Maximes éternelles . En Italie, de généreux donateurs le distribuent par millions d’exemplaires, et le mendiant le demande au prêtre comme il demande un morceau de pain *.
1. Le prince et la princesse Torlonia ont faitde la distribution gratuite des M aximesèterne lies une œuvre admirable de charité spirituelle. Ce petit livre de saint Alphonse contient un Abrégé du catéchisme, les Prières du matin et du soir , les sept méditations sur les vérités éternelles , sept autres méditations sur la Passion de Notre-Seigneur , et les Prières à la sainte Vierge pour chaque jour de la semaine. C'est le vade-mecum du peuple. Évêques, curés, religieux, demandent chaque mois au prince Torlonia le nombre d’exemplaires qu'ils croient pouvoir placer utilement, et le prince les leur envoie gratis. Dieu seul sait les milliers d'âmes que cette industrieuse charité maintient ainsi dans la pratique de la religion et conduit au ciel.
LE DOCTEUR DE L’ÉGLISE
Pour tous, prêtres, religieux, fidèles, comme pour ses propres enfants, Alphonse était donc un insigne bienfaiteur. Non seulement il leur servait de guide vers la cité sainte, mais il leur apprenait à guider les autres. Si maintenant nous pénétrons dans cette sainte cité de Dieu, que de millions et de millions d’âmes auxquelles il en a ouvert les portes depuis un siècle! A ses côtés nous voyons ces joyaux de l’Église triomphante, le bienheureux Gérard, le vénérable Sarnelli, le vaillant Sportelli, l’austère Cafaro, le pur et candide Dominique Blasucci, ses compagnons des premiers jours ; le bienheureux Hofbauer, le vénérable père Neumann, l’héroïque père Passerat, le très humble père di Netta, le pieux Emmanuel Ribera, parfaits imitateurs, comme leurs aînés, de leur glorieux père. Les uns sont déjà sur les autels ; l’Église procède à la canonisation des autres. A leur suite viennent ces milliers et ces milliers de leurs frères qui ont combattu comme eux le bon combat; puis ces multitudes innombrables de tout pays et de toute langue que les fils du saint docteur ont conduites au port du salut.
Or « quand un homme a vécu en saint et parlé en docteur, il est grand dans le royaume des deux. » Il est grand aussi sur la terre, où ses œuvres perpétuent la gloire de son nom. Aussi quand, en l’année 1887, approcha le centième anniversaire de la mort du saint, l'inspiration de lui rendre à cette occasion un hommage solennel passa comme un courant électrique dans le cœur de tous les chrétiens. On se dit que si l’on célèbre le centenaire des guerriers, des artistes, des poètes, des savants, à plus forte raison devait-on célébrer celui d’un guerrier qui livra au démon tant de glorieuses batailles, d’un artiste qui façonna tant d’âmes à l’image de Jésus-Christ, d’un poète qui chanta si suavement Jésus et Marie, d’un savant qui confondit les faux sages et mérita par sa science éminente le titre de docteur de la sainte Église. C'était la pensée non seulement des enfants d'Alphonse mais du monde catholique tout entier. Le souverain pontife lui-même voulut s’associer à cette manifestation du peuple chrétien en ouvrant le trésor des indulgences aux fidèles qui, par certains actes de piété, sanctifieraient ces jours de fête.
Nous ne relaterons pas ici les grandioses solennités célébrées à Naples, à Bologne, à Gênes, à Vienne, àMadrid, à Paris, à New-York, à Lima, et dans une multitude d’églises de l’ancien et du nouveau monde. Nous citerons seulement deux particularités du centenaire qui serviront de conclusion à cette Vie de saint Alphonse . La première rappelle admirablement le but qu’il n’a cessé de
SAINT ALPHONSE AU XIXe SIÈCLE.
poursuivre; la seconde, le moyen qu’il employa pour l’atteindre.
C’était le 1er jour d’août, le jour de la mort du saint. Les habitants de Nocera avaient commencé la veille une octave solennelle en l’honneur de l’illustre évêque qui avait si longtemps vécu parmi eux, et dont ils gardent le tombeau. De tous côtés la foule accourait pour assister aux offices à Saint-Michel. Les tribunaux de la pénitence étaient assiégés; à tous les autels les pères distribuaient la sainte communion. Bientôt commença la messe pontificale devant la majestueuse statue du saint, qui, de son trône de lumière, levait la main pour bénir ses enfants. La foule pieuse et recueillie priait de tout cœur et se préparait au grand acte qui allait s’accomplir.
Les habitants de Nocera avaient en effet conçu un projet vraiment sublime. Ils s’étaient dit que leur Alphonse, aujourd’hui couvert de gloire, restait cependant le plus humble des religieux, et que si on voulait faire tressaillir son âme dans le ciel et ses ossements dans son tombeau, il fallait l’oublier un instant pour ne penser qu'au grand Dieu dont il était la créature, oublier sa gloire pour en faire hommage au Dieu qui seul mérite d’être glorifié, unir toutes les voix et tous les cœurs pour répéter sur sa tombe le cri qui s'échappait continuellement de sa poitrine: Gloria Patri! En conséquence, Alphonse ayant quitté la terre cent ans auparavant le 1er août à l’heure de midi au son de Y Angélus, des avis furent expédiés dans toutes les localités du royaume, invitant les Napolitains às’ agenouiller partout où ils se trouveraient à cette heure solennelle et à réciter trois fois le Gloria Patri pour remercier la très adorable Trinité de tous les dons accordés à saint Alphonse, et par lui au monde entier.
Les Napolitains répondirent avec enthousiasme à cet appel, mais nulle part la scène ne fut plus grandiose ni plus émouvante quà Nocera, la cité d’Alphonse, toute embaumée de son souvenir. Une foule immense se trouvait rassemblée devant la maison qu’il avait habitée, et dans l’église où repose sa dépouille mortelle. Les évêques, les magistrats, les pères du Très Saint-Rédempteur, remplissaient la cellule où il avait rendu le dernier soupir, les corridors qu’il avait tant de fois parcourus, les salles sanctifiées par ses prières ou ses pieuses instructions. Et ces milliers de chrétiens et de chrétiennes gardaient un religieux silence, comme s’ils eussent veillé près du lit d’un mourant. Mais voici que la cloche de Y Angélus fait entendre ses joyeux tintements : c’est le moment précis où le saint vieillard rendit son âme à Dieu. Tout le peuple, profondément ému, tombe à genoux, et de tous les cœurs s’élève vers le ciel, trois fois répété par l’immense foule, par les cités napolitaines, par les anges
LE DOCTEUR DE L’ÉGLISE
et par les saints, le cri d’amour et d’adoration : Gloria Patri et Filio et Spirituisancto! Des larmes coulent detousles yeux, les prélats entonnent le Te Deum, et c’est enétoufl'antses sanglots que l’assistance, alternant avec le clergé, chante les versets de l'hymne triomphal.
Le peuple de Nocera venait de révéler le secret de la vie intime d’Alphonse, qui durant sa longue carrière multiplia les actions héroïques, mais sous l’impulsion d’unseul et même désir : glorifier son Dieu. Quelques jours après, un illustre orateur chercha par quelle force mystérieuse Alphonse poursuivit constamment, contre l’inclination de la nature viciée, ce but tout céleste, et ne recula, pour l’atteindre, devant aucun sacrifice. On célébrait à Rome, pour couronner les fêtes du centenaire, un triduum solennel. Le dernier jour, le cardinal Parocchi, Vicaire de Sa Sainteté Léon XIII, résuma tous les panégyriques en appliquant à son héros ces paroles du texte sacré : Pietas ad omniautilisest. Alphonse, dit-il, fut l’homme pieux par excellence, et la piété fut la source de sa haute sainteté et de son fécond apostolat. Et précisément parce qu’il était rempli de cet esprit de piété qui réalise des merveilles, et sans lequel on ne fait rien de grand, Dieu le constitua, à notre époque de relâchementet d’impiété, docteur delà piété chrétienne. Il la prêcha du haut de la chaire, il la prêcha dans ses ouvrages. Missionnaire, il s’éleva contre les vices, mais il apprit au monde comment on en triomphe avec les armes de la piété. Évêque, il voulut conformer ses prêtres au vrai type sacerdotal, et montra par ses actes ce que peut l’homme, quand il s’appuie sur Dieu, pour transformer le monde. Fondateur, par ses règles très saintes il infusa dans le cœur de ses fils l’esprit de ferveur qui produisit tant de zélés missionnaires, marchant sous sa bannière à la conquête des âmes. Et parce qu’il est le docteur de cette piété utile à tous, il restera dans tous les temps et en toute circonstance le docteur très utile, ulilissimo perché pio. « Grand saint, ajouta l’orateur, au siècle des iniquités, in diebus peccatorum , vous avez fortifié par vos enseignements et votre piété beaucoup d’âmes vacillantes; enflammez nos cœurs du feu qui brûlait le vôtre, etranimezla piété des catholiques dans le monde entier. »
Ces paroles du vénérable prélat, prononcées à l’aurore d’un nouveau siècle, nous serviront de conclusion. Le dix-huitième siècle inaugura l’œuvre satanique de la déchristianisation des peuples. Le dix-neuvième, héritier des principes de la Révolution anti-chrétienne, en a fait l’application aux gouvernements, aux institutions, à la législation, à la morale, à l’enseignement public. Toutes les nations, en tant que nations, ont apostasié. Loin de reconnaître la
SAINT ALPHONSE AU XIXe SIÈCLE.
souveraineté de Jésus-Christ et de son Église, les princes et les peuples sc liguent contre le Seigneur et contre son Christ . Que fera le vingtième siècle? Si Dieu, par un miracle de grâce, ne déjoue les complots des méchants, nous les verrons continuer avec plus d’acharnement que par le passé l’œuvre de destruction, jusqu’au jour où la société chancellera sur ses bases. Tout homme qui n’est pas frappé de cécité doit dire comme le Vicaire de Jésus-Christ dans sa récente encyclique aux Français : « Les temps actuels sont tristes : l’avenir est encore plus sombre et plus menaçant; il semble annoncer l’approche d’une crise redoutable. »
Si tel est aujourd’hui l’état du monde, et en particulier de la France, ne voit-on pas que, pour combattre tant d’ennemis coalisés, il faudra des hommes de la trempe de saint Alphonse, n’ayant au cœur d’autre passion que de- rétablir le règne de Jésus-Christ et de sauver les âmes; des apologistes décidés à revendiquer hautement les droits de Dieu etde son Église; des missionnaires qui ne rougissent ni de l’Évangile, ni de sa morale ; des pasteurs qui écartent du troupeau les loups dévorants; des héros enfin, résolus à donner leur sang pour Celui qui, étant Dieu, a versé le sien par amour pour nous?
Or quelle force secrète fera surgir ces bataillons de croisés, ces apologistes, ces missionnaires, ces pasteurs, ces soldats fidèles prêts à se dévouer jusqu’à la mort, comme saint Alphonse, pour la cause de Dieu et le salut de son peuple ? La piété seule, c’est-à-dire Funion à Jésus, la confiance en Marie, l’incessante aspiration d’un cœur toujours tourné vers Dieu.
Tel a été votre enseignement principal, ô saint docteur, et cet enseignement, vous l’avez confirmé par tous les actes de votre vie. Parce que vous avez été avant tout l’homme de la piété, de la prière fervente et constante, vous êtes devenu le plus intrépide des soldats de Dieu et le plus grand sauveur d’âmes du dix-huitième siècle. Puissent vos salutaires leçons et vos magnanimes actions faire comprendre aux catholiques du vingtième siècle que, pour ramener aux pieds de Dieu les fils de la Révolution , il faut plus que le vain étalage des sciences modernes, plus que les habiletés de la politique, plus que les fallacieuses promesses d’un paradis sur cette terre d’exil : il faut une nouvelle effusion de l’Esprit qui a converti le monde païen, il faut une légion d’apôtres en qui réside cet esprit de grâce et de prière , décidés comme ceux du Cénacle à porter partout le nom de Jésus-Christ, intrépides comme eux devant l’ennemi, parce qu’ils ne comptent pas sur leurs forces mais sur la force de Dieu.
TABLE DES MATIÈRES