‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 2Chapitre 187 sur 222 · Lettre au père Dujardin, 28 août · texte numérisé non relu

Lettre au père Dujardin, 28 août

SAINT ALPHONSE AU XIXe SIÈCLE.

plus des vices, les péchés ne sont plus des péchés, les occasions ne sont plus des dangers. Et le monde exige que le prêtre, tenant compte de cette façon moderne de penser, ferme les yeux sur tous ces dérèglements et surtout s’abstienne de les condamner soit en chaire, soit au saint tribunal de la pénitence. Il demande même aux ministres de Dieu de ne pas troubler les âmes en leur remettant sous les yeux, comme Notre-Seigneur, les châtiments éternels de l’enfer. Le démon a changé de tactique : longtemps il a régné par le rigorisme, et de nos jours il triomphe par le laxisme. La Théologie morale de notre saint, on la repoussait dans la première moitié de ce siècle comme immorale : aujourd’hui on la trouve trop sévère parce que, s’il accorde facilement le pardon au pécheur repentant, il exige qu’on prenne les précautions nécessaires pour ne pas retomber. 11 fallait opposer une digue à ce fléau de relâchement qui nous envahit de toutes parts, et c’est pourquoi l’Église crut opportun, après tant d’éloges donnés à la théologie de notre saint, d’en rehausser encore le mérite et l’excellence.

Il parut donc aux pasteurs des âmes que le défenseur de nos dogmes sacrés, de l’Immaculée-Conception, de l’infaillibilité du pape, de la saine morale, devait être inscrit au catalogue des docteurs à la suite des Ambroise, des Augustin, des Bernard, des Thomas. De 1865 à 1870, appuyés sur les titres que nous venons de rappeler, huit cents évêques, archevêques, patriarches, cardinaux, plusieurs universités, divers chapitres, vingt-cinq supérieurs d’ordre, présentèrent à cet effet leurs suppliques au vicaire de Jésus-Christ. Pie IX accueillit de grand cœur la cause déférée à son tribunal, et la soumit à l’examen de la congrégation des Rites.

Le promoteur de la foi souleva d’office contre les doctrines dogmatiques, ascétiques, morales, de saint Alphonse toutes les objections que son esprit inventif put lui fournir. Pour répondre en détail à ces objections, le savant avocat Alibrandi, avec l’aide de plusieurs théologiens, composa un volume in-folio de cinq cents pages, dont l’illustre évêque de Poitiers, M** Pie, n’a pas craint de dire « qu’il peut être considéré comme un trésor posthume laissé par saint Alphonse à l’Église de Dieu ».

Les objections du promoteur et les réponses de l’avocat furent examinées par deux consulteurs, lesquels firent chacun leur rapport à la congrégation et formulèrent leur jugement. L’un de ces deux théologiens, après un éloge magnifique des œuvres dogmatiques et ascétiques du saint, décrivit en ces termes, relativement à la morale, le rôle providentiel d’Alphonse : « Deux fléaux ravageaient

LE SAINT

l’Église au dix-huitième siècle : le laxisme conduisait droit à la licence, le jansénisme rendait intolérable le joug suave de Notre-Seigneur. Dieu vint en aide à son Église en lui donnant Alphonse pour restaurer la doctrine morale. L’apparition de sa Théologie fut un coup de foudre pour lés jansénistes, et pour les laxistes un flambeau qui éclaira la voie du retour aux doctrines salutaires. Comme un juge assis sur son tribunal, le saint compare les opinions opposées, les pèse dans la balance de l’équité, déclare quelle est la plus probable, la plus vraisemblable, celle qu’il faut suivre en pratique. Pénétrant ensuite jusqu’aux bases de la morale, il établit les principes fondamentaux sur la nature et l’usage de la probabilité, principes d’où dépend la solution des cas particuliers. Jusqu’à lui cette question paraissait inextricable : probabilistes et probabilioristes, toujours en guerre, versaient tour à tour dans le laxisme ou le rigorisme. Si aujourd’hui nous évitons ces écueils, nous le devons uniquement à saint Alphonse, qui nous a donné l’inestimable système de l’équiprobabilisme *, et s’en est constamment servi pour éclaircir toutes les questions morales. Aujourd’hui sa Théologie , reçue dans toute l’Église, explique les lois divines et ecclésiastiques, sépare le juste de l’injuste, montre aux pécheurs la voie de la conversion, aux âmes fidèles le chemin de la perfection, à tous le port du salu.t. » Ce rapport ayant été unanimement approuvé par les cardinaux et leurs consulteurs, la congrégation des Rites soumit à l’approbation pontificale le décret du 11 mars 1871, qui conférait à saint Alphonse le titre de docteur. Pie IX confirma ce décret le 23 mars, et, le 7 juillet, il annonça au monde catholique l’honneur exceptionnel que le saint évêque avait mérité par son éminente doctrine et ses glorieux combats pour la défense de l’Église. Le pontife citait en particulier les luttes d’Alphonse contre les jansénistes, les incrédules, les hérétiques; rappelait avec quelle énergie il avait combattu en faveur de l’immaculée conception de Marie et de l’infaillibilité pontificale, les deux dogmes nouvellement définis; et insistait sur l’importance et l’influence de ses travaux sur la théologie morale. « Il a mis au jour, disait-il, une multitude d’écrits pleins de science et de piété, soit pour former le clergé, soit pour frayer, entre les opinions troplaxes ou trop rigides des théologiens, un chemin sûr, que les directeurs des fidèles puissent suivre sans nulle crainte de s’égarer. » Puis, après avoir mentionné les innombrables suppliques de tout l’univers catholique, les délibérations

1. Uni Alphonso debetur, qui aureum illud æquiprobabilismi systcma invexit.

SAINT ALPHONSE AU XIX* SIÈCLE

des cardinaux, l’unanimité de leurs suffrages, et le décret soumis à son approbation, le pontife prononçait cette solennelle déclaration : « En vertu de notre autorité apostolique, nous accordons et confirmons par les présentes le titre de docteur décerné à saint Alphonse- Ma rie de Liguori, fondateur de la congrégation du Très Saint-Rédempteur et évêque de Sainte-Agathe des Goths. Nous voulons que toute l’Église le reconnaisse à jamais comme un de ses docteurs, et que ses Œuvres, livres, commentaires, opuscules, soient cités et allégués comme les ouvrages des autres docteurs, non seulement en particulier, mais publiquement, dans les écoles, collèges, académies, dans les thèses, discours, sermons, et tous autres exercices relatifs à l’enseignement catholique. Telle est notre décision, telle est notre volonté. »

Et l’Église catholique accueillit avec un saint enthousiasme la sentence de Pie IX. Évêques, prêtres et fidèles chantèrent de tout cœur l’O Doctor optime : « 0 Docteur excellent, lumière de la sainte Église, bienheureux Alphonse-Marie, vous qui avez tant aimé la loi divine, offrez pour nous au Fils de Dieu vos puissantes supplications. »

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