Lettre du 21 novembre
L’ÉVÊQUE DE SAINTE-AGATHE
n’ai trouvé qu’un feu roulant de pointes, de sarcasmes et d’injures. Grâce à son talent d’exposition, ses arguments éblouissent d’abord, mais une minute d’attention suffit pour découvrir les équivoques et les sophismes qui se cachent sous ses phrases. Je me suis même demandé s’il était bien nécessaire de revenir sur des objections déjà réfutées; toutefois, certaines équivoques demandant à être éclaircies, j’ai dérobé quelques heures au soin de mon troupeau pour composer cette Apologie. — Mon contradicteur me trouve bien laconique : quatre feuilles d’impression, dit-il, pour répondre à tant de gros volumes entassés sur cette matière! J’ai toujours cru qu’un raisonnement clair et succinct persuade mieux que de longues et inutiles amplifications. Aussi, en composant mes ouvrages, ai-je constamment visé à la concision. Beaucoup de choses en peu de mots : voilà ma devise. Je serai cependant plus long que je n’aurais voulu, parce que le père Lecteur n’a tenu aucun compte des réfutations que l’on trouve partout, et spécialement dans ma dissertation.
« Cependant je me garderai bien d’allonger mon travail, en l’ornant, comme l’a fait mon adversaire, d’interrogations et d’invectives dans le goût de celles-ci : « Comment pouvez-vous nier cela « sans vous aveugler volontairement ? — Vous devriez rougir de « parler ainsi. — Si vous aviez lu tout le passage de saint Antonin, « vous y auriez trouvé votre honte et votre confusion. — Avant « d’écrire, étudiez la question, étudiez saint Thomas et les théolo- « giens : autrement vous ferez hausser les épaules à ceux qui con- « naissent la doctrine. — Je rougirais jusqu’au blanc des yeux si « j’avais été assez naïf pour avancer pareille proposition et me « couvrir ainsi de ridicule devant le public. » A chaque page de sa brochure, le père Lecteur me fait des compliments de ce genre. Mes arguments sont traités de chimères, d’inepties, de raisons de désespéré. Pour moi je me contenterai d’exposer simplement mes preuves, et le lecteur jugera.
« Du reste, mon contradicteur ne doit pas se faire l’illusion de croire qu’il suffit, pour triompher auprès du public, de me traiter de fou, de cerveau fêlé et d’esprit de travers. L’on dira que si personnellement je ne mérite aucun égard, le caractère épiscopal dont je suis revêtu commandait une certaine réserve. On ajoutera qu’à défaut de bonnes raisons un adversaire emploie volontiers l’arme du ridicule pour avilir l’opposant au lieu de lui répondre. Donc que le père Lecteur ne se rassure pas trop sur sa manière d’écrire. Le public veut des raisons et non pas des injures. L’homme qui outrage est
LE PÈRE PATUZZI.
justement suspect d’écrire par esprit de parti plutôt que par amour de la vérité. Cela soit dit sans aucune espèce de ressentiment contre mon contradicteur, car du jour où j’ai appris qu’il allait me répondre, je me suis préparé à ses compliments. Je prie seulement le public de ne pas croire que des opinions soutenues par moi et par tant d’autres théologiens sont absurdes et ridicules, uniquement parce qu’il plaît au père Lecteur de les ridiculiser. Avant de porter un jugement, qu’on veuille bien parcourir cette apologie, où je crois avoir parfaitement élucidé la question.
« Un mot encore avant d’en venir au fait. Il parait que le père Lecteur s’est cru obligé de parler avec cette verdeur pour empêcher le public de se laisser prendre à une opinion désastreuse. C’est l’amour des Ames qui l’a forcé à me traiter comme un hérétique ou un matérialiste. En ce cas, je lui ferai observer que, si on sauve les âmes en leur prêchant les lois de Dieu, on les damne en les chargeant d’un joug que Dieu n’a point imposé. Il faudra rendre compte d’un excès de rigorisme aussi bien que d’un excès de condescendance. Pour moi, si j’écrivais qu’entre deux opinions également probables on est obligé de suivre la plus sûre, je me croirais coupable de péché mortel, car je tiens pour certain que Dieu n’a point imposé ce précepte. En somme, c’est aussi bien un péché de soutenir contre une raison convaincante l’opinion rigide que l’opinion bénigne. Le premier de nous deux qui reconnaîtra son erreur est donc obligé de la désavouer, et je désire qu’à cet égard le père Lecteur soit dans les mêmes dispositions que moi. Je le désire, sans trop l’espérer, car il prétend que l’Église s’est déjà prononcée en sa faveur. J’attends au contraire une nouvelle réponse, plus riche encore que la première en invectives et en outrages; mais je l’avertis qu’il aura beau les multiplier, je ne répondrai que s’il me donne des preuves convaincantes. En ce cas je n’hésiterai pas à me rétracter publiquement, comme je l’ai promis. Avec la grâce de Dieu, il me sera toujours facile d’abandonner une erreur, car, si je me trompe, ce n’est pas la passion qui m’égare. »
Après ces préliminaires, Alphonse aborde le point en discussion : peut-on licitement suivre l’opinion également probable en faveur de la liberté? Patuzzi l’avait embrouillé à plaisir. Il reprochait à l’évêque d’affecter une fausse môdération en se disant équiprobabiliste, tandis qu’au fond son système ne se distinguait pas du pur probabilisme. « Vous affirmez, disait-il, qu’on doit suivre l’opinion certainement et notablement plus probable parce que
dans ce cas l’opinion opposée n’est plus que faiblement ou douteusement probable; mais tous les probabilistes font profession de rejeter l'opinion faiblement probable : en quoi vous distinguezvous donc de ces théologiens que vous semblez condamner? »
A ce grossier sophisme le saint répondit par la distinction suivante. « Les probabilistes affirment d’une manière générale qu’on peut suivre l’opinion moins probable quand elle est appuyée de certaines raisons et de certaines autorités. — Je n’admets pas cette thèse générale et je distingue par une ligne de démarcation bien nette les opinions solidement probables de celles qui ne le sont pas. Quand l’opinion favorable à la liberté a contre elle une opinion certainement et notablement1 plus probable, elle n’apparalt plus certainement probable, et l’on ne peut pas la suivre; si au contraire l’opinion opposée n’est que faiblement et douteusement plus probable, parum et dubie probabilior , alors on peut dire que les deux opinions sont équiprobables, en vertu de l’axiome : parum pro nihilo reputatur, et la loi n’oblige pas parce qu’elle reste strictement douteuse. » C’était donc faussement que Patuzzi attribuait à son adversaire la doctrine probabiliste : ce dernier n’admettait comme licite, ainsi qu’il l’avait dit dans sa dissertation de 1762, que la seule opinion également ou quasi également probable.
Cette fausse imputation écartée, l’évêque établit de nouveau la licéité des opinions équiprobables, en prouvant par des arguments irréfutables la non-obligation des lois douteuses. Et comme Patuzzi alléguait en faveur de son système la longue série des prélats et savants probabilioristes : « Je puis opposer à votre liste, lui répondit Alphonse, une liste d’évêques et de savants qui ont approuvé ma dissertation. Je pourrais vous citer entre autres le célèbre abbé dell’ Aquila dont voici la curieuse histoire. Cet illustre professeur de l’Université Royale m’avait déclaré qu’après avoir lu et relu ma brochure, il la trouvait supérieure aux autres écrits concernant cette matière. « Vos principes sont incontestables, disait- « il, vos raisonnements clairs et solides, et vos conclusions excel- « lentes. Vousm’avezdonnétantdelumièresque,parreconnaissance, « je veux insérer dans le tome troisième démon Dictionnaire théo - « logique un éloge motivé de votre dissertation. » Je lus en effet dans ce dictionnaire, au mot probable , un résumé de mon opuscule,
1. Ces deux mots dans la pensée d’Alphonse sont corrélatifs, comme la cause et l'effet. Une connaissance certaine de la probabiliorité suppose une prépondérance notable. Ce sont deux termes synonymes : « Dicoesserla stessa lasentenza ce r lamente più probabile che la notabilrnente più probabile ». ( Corrisponüenza spéciale, page 394.)
LE PÈRE PATUZZI.
qui se terminait par cette phrase élogieuse : « J’ai admiré surtout « l’ordre et la clarté de l’exposition. Malgré les subtilités, les so- « phismes, les chicanes des moralistes, lesquels ont fait de cette « question un labyrinthe inextricable, l’auteur l’a traitée d’une ma- « nière si limpide et si solide que ses décisions me semblent sans « réplique. Cet opuscule me parait un chef-d’œuvre si je le compare « aux in-folio écrits sur ce sujet. »
« Or savez-vous ce qui advint? L’abbé dell’ Aquila inséra réellement cet éloge dans son Dictionnaire manuscrit où je l’ai lu, mais néanmoins la note élogieuse ne vit jamais le jour, car le Dictionnaire ayant été envoyé à Naples à l’effet d’obtenir l’autorisation de paraître, il s’est trouvé un réviseur, et précisément un confrère du père Lecteur, infatué comme lui des doctrines rigoristes, qui m’a gracieusement et courtoisement supprimé la note en ques-^ tion. L’abbé dell’Aquila s’en est plaint à moi très amèrement, et avec raison, car si un re viseur peut réprouver les opinions contraires à la foi et aux mœurs, il n’a pas le droit de trancher à son gré les questions librement controversées dans l’Église.
« Après cela, cher père Lecteur, vous avez bonne grâce d’arguer contre moi du petit nombre d’écrivains qui osent aujourd’hui combattre le rigorisme. Le fait n’est pas difficile à comprendre. Ils craignent d’être traités comme l’abbé dell’Aquila ou d’essuyer les injures que les probabilioristes ont coutume de verser à flots sur leurs adversaires. »
Le saint docteur terminait cette triomphante apologie en la soumettant au jugement de l’Église. « Mes opinions me paraissent si évidemment vraies, disait-il, que la seule autorité de l’Église pourrait me faire changer de sentiment. Si cependant elle me condamnait, je soumettrais sans hésiter mon jugement à son infaillible autorité, et j’accepterais sa décision même sans en voir la raison. Aussi je proteste dès ce moment que, si après ma mort l’Église se prononçait contre mes opinions, j’entends rétracter et réprouver d’avance tout ce qu’elle condamnera dans mes écrits. Je n’ai pas le don de prophétie; cependant j’ai l’intime conviction que l’Église ne ratifiera jamais l’opinion de mes contradicteurs : jamais elle ne décidera que les seules opinions licites sont les opinions certaines en vertu d’un jugement direct. J’appuie mon sentiment, non pas sur mes propres réflexions ni sur mes faibles talents, mais sur les écrits d’une multitude de théologiens, et spécialement de l’Ange de l’École, favorisé par Dieu de tant de lumières et placé par l’Église au nombre de ses docteurs. »
L'ÉVÊQUE DE SAINTE-AGATHE
Cette prédiction, faite à l’époque où le rigorisme, à son apogée, jouissait de la faveur des savants et des gouvernements, prouve qu’Alphonse, comme Thomas, était favorisé des lumières d’en haut. Non seulement l’Église n'a point approuvé ses adversaires, mais elle a glorifié sa doctrine en l’élevant lui-même au rang des docteurs.
On ne peut s’imaginer aujourd’hui l’immense effet que produisit Y Apologie dans les divers camps théologiques. On en demandait de toutes les parties de l’Italie des centaines d’exemplaires à la fois. Plusieurs savants, après l’avoir lue, se rendirent aux raisons de l’auteur et abandonnèrent leur sentiment. Nombre d’évêques, de théologiens et de personnages éminents lui adressèrent de chaudes félicitations.
« Je ne sais, lui écrivait l’évêque de Castellamare, si je dois louer de préférence votre modestie ou votre doctrine. Je ne trouve dans vos écrits ni parole inutile, ni saillie répréhensible, ni proposition contestable. Par un ensemble de preuves vraiment irréfutables, vous forcez non seulement l’admiration mais l’assentiment de tout esprit non prévenu. »
« Si le probabilisme, écrivait l’archevêque de Tarente, avait été circonscrit dans les limites que vous lui assignez, il ne se fût pas brisé contre les écueils. Pour nier votre doctrine, il faudrait nier la lumière du soleil. »
« Quelle joie j’ai éprouvée en lisant Y Apologie! disait l’évêque de Caserta. Les controversées pourront apprendre de vous le style de la modestie, de l’humilité et de la vraie charité chrétienne. Quant à votre système de l’équiprobabilisme, dell equo probabi lismoy il repose sur deux principes sûrs, appuyés tous les deux sur la raison et l’autorité. »
« Ne compromettez pas votre santé, écrivait l’archevêque de Sansevero, cette chère santé déjà affaiblie par l’Age, les travaux et les maladies, à guerroyer de nouveau contre un adversaire qui, en rééditant ce qu’on nous a fait lire cent fois, ne peut que nous donner la nausée. »
« Vos raisons sont tellement fortes, ajoutait l’abbé Muscari, que tous les esprits sincères seront avec vous. Patuzzi et les Patuzziens ne trouveront pas grand’chose à répliquer. S’ils vous répondenl, ce sera pour soutenir l’honneur du parti L »
L’honneur du parti était en effet si fort entamé, que des com-
1. On trouve ces lettres et beaucoup d’autres en tête de la Dissertation de 1765, p. vxx.
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battants se levèrent, en France comme en Italie, pour le venger. Alphonse, alors presque septuagénaire, fit face à tous ces combattants. Il réfuta un bénédictin français, don Gabriel Gerberon, qui écrivit alors en faveur des rigoristes un opuscule intitulé La Règle des mœurs. Un certain Micheli, de l’Oratoire, dans une Note additionnelle à la Règle des mœurs voulut essayer ses forces contre l’évèque de Sainte-Agathe, qu’il appelle uno dei più famosi capi dei probabilisti. Alphonse dévoila si bien les erreurs de ces sectaires que la Règle des mœurs avec la Note additionnelle fut mise à l’index. Fatigué de tant de luttes, le saint auteur écrivait au père Amort, chanoine régulier de Latran, qui partageait ses sentiments : « Je viens de réfuter les opinions rigides du père Patuzzi, mais pourquoi me laissez-vous seul aux prises avec ce système infernal qui opprime les consciences, et n’en est pas moins le système en vogue? Levez-vous donc : vos livres auront plus de crédit aux yeux du monde savant que mes pauvres ouvrages1. » Ainsi, non content d’avoir toujours les armes à la main, il s’efforçait d’enrôler des soldats pour combattre ses nombreux et puissants adversaires.
Patuzzi ne tarda pas à rentrer en lice. Il rédigea en toute hâte des Observations théologiques sur /’ Apologie de Monseigneur de Liguori. Ces observations n’étaient que des redites, mais le ton, bien qu'agressif toujours, avait singulièrement baissé. Fidèle à sa résolution de ne pas répondre directement à de fastidieuses répétitions, Alphonse se contenta de fondre ensemble, dans un nouvel opuscule sur Y Usage modéré de ly opinion probable 2, Y Apologie avec la Dissertation de 1762 qui l’avait motivée, et d’y réfuter en passant les quelques objections inédiles.
Dans la préface des Observations , Patuzzi s’excusait au sujet des invectives qu’il avait prodiguées à l’évèque. « On le calomniait, affirmait-il, en qualifiant d’outrages des objurgations trop méritées. En présence de propositions ineptes, on est obligé de parler haut et ferme : le bien public et la vérité l’exigent. » — « Voyez-vous, s’écrie Alphonse dans la Dissertation de 1765, je l’ai calomnié! J’ai reçu les coups, et c’est moi qui suis le coupable. Il ne me reste qu’à lui demander pardon, d’autant plus (chers lecteurs, ne l’oubliez pas) qu’en m’honorant des compliments que vous savez, mon contradicteur n’a nullement envie de m’humilier, mais seulement de