VOYAGE A ROME ET VOCATION APOSTOLIQUE IOI
A en juger par les rares documents qui nous restent, lesmerovingiens entretinrent, en general, avec les souverains pontifes, des relations beaucoup moins suivies que les carolingiens(i). Et, de leur cote, les missionnaires irlandais, evangelisateurs de nos regions, ne paraissent pas avoir place leurs entreprises apostoliques sous le patronage du Saint-Siege. II est inutile d'aj outer qu'ils respectaient les papes, les aimaient et recouraient a leurs conseils, a 1'occasion (2).
La conquete de 1'Angleterre au christiaiiisme, sur 1'initiative de Gregoire le Grand et sous sa direction generale, fut la premiere campagne apostolique de grand style que Rome entreprit en dehors de 1'Italie. Aussi, lorsque les moines anglo-saxons, en particulier les plus celebres d'entre eux, Willibrord et Winfried ou Boniface, commencerent leurs expeditions missionnaires sur le continent, c'est de Rome qu'ils solliciterent leur plan d'action. C'est avec Rome, plus encore qu'avec leur pays d'origine, que nous les trouvons en rapport.
L'activite de saint Amand est anterieure a celle de Willibrord et de Boniface. Ainsi que nous 1'avons deja dit, ainsi que nous devrons le repeter souvent dans ce livre, 1'apotre de la Belgique, subit, de parti pris, et sans chercher aucunement a s'y derober, 1'innuence des principes du monachisme irlandais, comme celle des exemples ascetiques et des exemples apostoliques donnes au monde par saint Colomban.
Et cependant son attitude vis-a-vis de Rome le rapproche plus des missionnaires anglo-saxons que des missionnaires irlandais.
Parmi les titulaires des eglises monastiques, a 1'epoque merovingienne, il n'en est pas dont le nom revienne plus
(i) Cfr surtout, a ce sujet, M. VAES, La pa-paitte et I'eglise franque d I'epoqtte de Gregoire le Grand, dans la RHE, igo5, t. VI, p. 53j s., 557 s - t DUCHESNE, UEglise au VI s siede, p. 53i s.
(2,) Saint Colomban par exemple, cfr infra, ch. VIII, S.
souvent que celui du Prince des apotres (i). Mais chez Amand, on remarque plus qu'une preference a 1'egard de saint Pierre. II semble ne pas vouloir d'autre patron pour ses eglises. Elnone, Gand, Anvers, Marchienne, Leuze, Renaix, Barisis-au-Bois, bref toutes celles que nous pouvons lui attribuer, ont recu saint Pierre pour titulaire (2).
Comme Boniface le fera si souvent aupres de Gregoire II et de Gregoire III, Amand demande a Rome des consultations. De la correspondance qui s'echangea, sans doute, entre lui et les souverains pontifes, une piece seulement nous reste, une longue lettre du pape Martin I (649- 655). C'est la une reponse. Son ton suppose qu'entre le saint pape et le saint eveque il existait des relations cordiales. Alors eveque de Maastricht, Amand a voulu ouvrir son coeur au pontife supreme, il lui a confie son dessein de renoncer a son diocese. Martin le console, le reconforte, lui preche la perseverance. Ce n'est pas tout. Le chef du diocese a soumis au chef de 1'Eglise le cas de pretres prevaricateurs, il a sollicite de lui une decision sur la penitence a leur imposer. Martin lui rappelle les canons disciplinaires qui font loi en cette matiere delicate (3).
Comment', s'explique done cet amour special de saint Amand pour Rome? Son biographe, ecrivant vers 725, capable de recueillir les principaux episodes de cette carriere extraordinaire, qui vivaient encore dans les memoires, nous en donne une raison qui n'a rien en elle-meme d'inadmissible : Amand doit a un pelerinage dans la Ville Eternelle sa vocation d'apotre.
Le voyage d' Amand se place, d'apres notre chronologic, sous le pontifical de Boniface V (6ig-625). Un auteur alle-
(1) Don BESSE, Les moincs de Vancienne France, p. 326.
(2) Pour Elnone, VA^, c. VI, SRM, t. V, p. 472. Pour Gand, oil les deux eglises de Blandigny et de Saint-Bavon fureiit d'abord consacrees aux S.S. Pierre et Paul, cfr infra, ch. VIII, 3 ; pour Anvers, SRM, t. V, p. 3g6 ; pour Marchienne, Leuze, Renaix, Barisis-au-Bois, voir plus bas, ch. VIII, 4 et 5.
(3) Voir plus bas, ch. V, 6 et 7.
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mand le rattache plutot a celui d'Honorius I (625-638). II pourrait n' avoir pas tort. Mais Ton goutera moins les lignes suivantes (i) : Honorius I (625-638) occupait le siege de saint Pierre. Celui-ci, comme son grand predecesseur, Gregoire I, et comme le predecesseur d'Honorius lui-meme, s'occupa particulierement de 1'ceuvre des missions ; nous le remarquerons a ses soucis pour I'achevement de la conversion des Anglo-Saxons. Aussi recut-il aimablement saint Amand, s'informa-t-il aupres de lui de la situation religieuse en Gaule, et l'exhorta-t-il a travailler, lui aussi, a la propagation de la foi. Les desirs du pape correspondaient au zele de notre saint. Gratifie de reliques et de la benediction du pape (2), il se hata de retourner en Gaule. Que les choses se sont reellement passees ainsi, la suite du'recit le prouve. Saint Amand ne retourna plus en Aquitaine, mais se dirigea vers la cour du roi. II futbientot consacre eveque et commenca a precher l'evangile. Sous la plume d'un auteur qui ne manque pas de critique, ces affirmations etonneront. Rien, en effet, ne denote, a ce moment-la, 1'influence d'un pape sur saint Amand. On peut bien croire qu'il ne fit pas un sejour a Rome sans 3^ etre recu par le souverain pontife. Mais sa vocation lui vint de saint Pierre : telle est I'afrirmation de son biographe. Comme elle cadre mieux avec 1'epoque a laquelle elle se rapporte et comme elle ne nous retrace pas les rapports entre Amand et les papes d'apres le t} 7 pe des biographies de saint Boniface et des missionnaires du vni e siecle, il importe de s'y tenir (3).
L'ancien biographe d' Amand connait un second voyage a Rome du saint missionnaire. Mais il est absolument incapable de le situer chronologiquement et n'y rattache que deux anecdotes sans importance (4).
(1) ZETTINGER, op. cit., p. 32.
(2) Le texte de la VA 1 , traduit tout entier ici, povte accepta benedictione apostoli . Apostolus ne signifie pas : pape.
(3) Voir notre introdxiction criticiue, p. 20-23.
(4) VAi, c. 10, ii, 12. SRM, t. V, p. 4 35 et 4 36.
Ceci non plus ne doit pas etre passe sous silence , nous dit-il. Lememehomme de Dieu, Amand, revenait de Rome
pour la seconde fois. Etant monte sur le bateau, il parvint a Civitta-Vecchia. Une nuit, tandis que, suivant sa coutume, il vaquait seul a 1'oraison, 1'esprit immonde saisit par la main un serviteur et I'entraina jusqu'a la mer avec le dessein de 1'y noyer. Le malheureux captif se mit a crier de toutes ses forces, disant : Christ, aide-moi ; Christ, aide-moi ! . Mais le maliii esprit repondit au serviteur, en 1'injuriant : Quel est ce Christ ? Et comme 1'infortune, toujours aux etreintes du diable, se taisait, saint Amand prit la parole : dis-lui, 6 mon fils : Le Christ, fils du Dieu vivant, le crucifie . Et aussitot, la voix d'Amand fit evanouir 1'ennemi, comme une fumee.
Peu apres, il naviguait en pleine mer et annoncait aux matelots la parole de Dieu. Soudain, apparut un poisson d'une grandeur extraordinaire. Les matelots jeterent le filet a la mer et parvinrent a le capturer. Et comme ils mangeaient et se rejouissaient avec beaucoup de bruit, tout a coup s'eleva une tempete inattendue. Leur joie se changea en crainte. Ils commencerent a jeter a 1'eau tout ce qu'ils avaient sur le navire, les aliments, les bagages, et meme des pieces de 1'equipement du vaisseau. Ils travaillaient de tout leur pouvoir afin de toucher la terre. Mais ils ne parvenaient pas a aller de 1'avant. Le navire, secoue, etait jete de-ci de-la par les flots. Tous avaient perdu 1'esperance d'echapper au naufrage. Alors, les matelots recoururent au serviteur de Dieu, Amand, lui demandant d'implorer le Seigneur, afin que sa priere les delivrat de cet imminent danger. L'homme de Dieu les reconforta doucement. II les exhorta a avoir confiance et les engagea a s'en remettre a la misericorde de Dieu. Les matelots, cependant, fatigues par un travail trop rude, s'etendaient un peu partout et s'endormaient. Mais lui, assis sur la poupe, reposait.
Tout a coup lui apparut saint Pierre, qui passait a 1'arriere du navire. II se mit a 1'exhorter, lui parlant avec